{"id":9094,"date":"2014-01-25T01:34:02","date_gmt":"2014-01-24T23:34:02","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=9094"},"modified":"2021-10-03T16:57:03","modified_gmt":"2021-10-03T14:57:03","slug":"salvatore-niffoi-retour-au-pays-02","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/salvatore-niffoi-retour-au-pays-02\/","title":{"rendered":"Salvatore Niffoi \u2022\u00a0Retour au pays (2)"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><img decoding=\"async\" class=\"alignleft\" title=\"Salvatore Niffoi, 'Ritorno a Baraule'\" alt=\"Salvatore Niffoi, 'Ritorno a Baraule'\" src=\"http:\/\/www.adelphi.it\/spool\/d251b84864e8ad47415c1a59351fa353_w_h_mw650_mh.jpg\" height=\"176\" \/><\/p>\n<p>Je me suis lanc\u00e9 dans la traduction d&rsquo;un livre complet, le livre de l&rsquo;\u00e9crivain sarde et malheureusement peu connu Salvatore Niffoi, que j&rsquo;ai traduit temporairement par <em>Retour au pays<\/em> [<em>Ritorno a Baraule<\/em>]. Niffoi appartient \u00e0 ce qu&rsquo;on pourrait appeler un r\u00e9alisme magique \u00e0 la m\u00e9diterran\u00e9enne, et on sent bien d\u00e9j\u00e0 que ces termes clochent. Voici quelques extraits de ces pages cruelles et po\u00e9tiques, vulgaires et m\u00e9lancoliques, choisies dans la relecture.<br \/>\nVoir les extraits : <a href=\"salvatore-niffoi-retour-au-pays-01\">\u20221\u2022<\/a> <a href=\"salvatore-niffoi-retour-au-pays-02\">\u20222\u2022<\/a> <a href=\"salvatore-niffoi-retour-au-pays-03\">\u20223\u2022<\/a> <a href=\"salvatore-niffoi-retour-au-pays-04\">\u20224\u2022<\/a><\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Si la cr\u00e9atur que Bertu Mazza a jet\u00e9 s\u2019en \u00e9t\u00e9 sorti par miracle, alor trouv\u00e9la et donn\u00e9 lui cette monaie antiques .Mais ne lui disez pa que derri\u00e8r le Pic de l\u2019Astore cach\u00e9 dans la roche  entre les oisos son pere Micheli Tanchis \u00e9tait v\u00e9tu de noir, un chien qui ne fat pas nommer par ce que \u00e7a me sali la bouche. Ptou. Ses ossement sont rest\u00e9 attach\u00e9 entre les cornes du diable.<br \/>\n<strong>Chapitre 12<\/strong><br \/>\n<br ><br \/>\n[&#8230;]<br \/>\n<br ><br \/>\nDurant le mois d\u2019avril il continua \u00e0 tourner avec sa barque, de long en large, sur toute la zone de l\u2019archipel de Curis et dans les villages qui bordaient l\u2019\u00e9tang. Lui, il cherchait des informations, et ceux qu\u2019il rencontrait lui offraient du vin, des paniers, des tapis, des c\u00e9ramiques, des monnaies. M\u00eame des barques, ils voulaient lui mettre entre les pattes, et m\u00eame des mules, des b\u0153ufs et des femmes de basse extraction, comme \u00e0 la foire. A Galus\u00ec une m\u00e8re lui offrit sa fille presque pour rien, parce qu\u2019elle disait qu\u2019elle avait une urgence : une sorci\u00e8re devait lui lire l\u2019avenir dans les entrailles d\u2019oursins \u00e9ventr\u00e9s et elle ne savait pas comment la payer. Carmine Pullana lui enfila des sous dans la poche de la jupe puante et d\u00e9cousue et il lui dit seulement : \u00ab\u00a0pense plut\u00f4t au lendemain de cette petite, qu\u2019elle n\u2019a d\u00e9j\u00e0 plus d\u2019avenir ! \u00bb\u00a0Il suffisait d\u2019observer son visage pour comprendre que Palomina Malavida n\u2019avait pas de futur : plus de dents, un \u0153il d\u00e9sormais aveugle, une t\u00eate carr\u00e9e \u00e9corch\u00e9e d\u2019une maladie de peau qui la faisait ressembler \u00e0 une bo\u00eete de basalte. Deux doigts seulement, mal attach\u00e9s, \u00e0 la main droite, pour faire l\u2019aum\u00f4ne et menacer les vieillards qui ne payaient pas le sperme vers\u00e9 sur le ventre de la gamine. Plus mis\u00e9rable que Lione Cacarizzu, qui lui au moins avait un exemplaire de tous les membres.<br \/>\n<strong>Chapitre 13<\/strong><br \/>\n<br ><br \/>\n[&#8230;]<br \/>\n<br ><br \/>\nDeviner son \u00e2ge d\u2019apr\u00e8s son apparence, c\u2019\u00e9tait un pari perdu d\u2019avance. Alfredino Sapa se tenait droit debout comme un petit saint de l\u2019\u00e9glise de Saint Salvatore et, au niveau de la t\u00eate, secouait un bibelot transparent qui laissait entrevoir ses pens\u00e9e. De loin on aurait pu prendre cet objet pour l\u2019une de ces boules \u00e0 neige que l\u2019on dispose sur les napperons, avec une petite vierge \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, les rochers, la mousse et la fausse neige qui lui tombe dessus en plaques grandes comme des pellicules. Il avait les jambes et les bras courts, pleins de cette viande ros\u00e9e qui vire au turquoise \u00e0 peine la touche-t-on du doigt. Ses yeux \u00e9taient ceux d\u2019un ancien combattant qui aurait perdu la guerre avec son poids de culottes sales et ses chausses trou\u00e9es par les ongles incarn\u00e9s. Le sourire, en revanche, semblait emprunt\u00e9 \u00e0 un masque antique et, avec la d\u00e9chirure de la l\u00e8vre, il passait du tragique au comique sans en avertir son interlocuteur, comme s\u2019il voulait dissimuler son \u00e2me v\u00e9ritable. Son p\u00e8re, Mariu Sapa, disait de lui qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 sevr\u00e9 tardivement, qu\u2019il \u00e9tait rest\u00e9 accroch\u00e9 aux mamelons de Ciccita Muscali jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il atteigne sept ans. Petit d\u00e9jeuner, d\u00e9jeuner, d\u00eener et go\u00fbter, il les prenait avec ce lait, qui \u00e9tait bien dense et semblait couler tout droit du paradis, tellement il \u00e9tait doux et nourrissant. Ciccita \u00e9tait tr\u00e8s fi\u00e8re de cet enfant qui devenait gras comme un veau, c\u2019est pourquoi elle l\u2019attendait toujours la blouse d\u00e9boutonn\u00e9e et les t\u00e9tons lav\u00e9s. Elle les lui donnait l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre, dans un jeu animal, fait de joie et de plaisir que seuls partagent une m\u00e8re et son fils. Pour le divertir et lui enseigner les lettres de l\u2019alphabet, elle avait invent\u00e9 un jeu qu\u2019Alfredino apprit vite \u00e0 jouer avec les autres femmes du coin. Elle lui avait dit que les t\u00e9tons \u00e9taient ses ma\u00eetresses : celui de gauche, elle l\u2019avait appel\u00e9 Gina, et celui de droite Tonia. Chaque matin, \u00e0 peine lev\u00e9e, maman Ciccita se dessinait deux majuscules sur les seins avec un crayon et allait r\u00e9veiller l\u2019enfant.<br \/>\n\u00ab\u00a0Allez Alfredi, debout ! Aujourd\u2019hui ma\u00eetresse Gina t\u2019apprend la lettre U et la lettre E ! \u00bb Alfredino t\u00e9tait et apprenait. \u00ab\u00a0Ce soit ma\u00eetresse Tonia t\u2019apprendra le O et le I ! \u00bb<br \/>\n<strong>Chapitre 14<\/strong><br \/>\n<br ><br \/>\n[&#8230;]<br \/>\n<br ><br \/>\nAlfredino Sapa n\u2019avait pas d\u2019\u00e2ge lui non plus, et il pouvait avoir l\u2019air d\u2019avoir sept, vingt-sept, cinquante-sept ou cent-sept ans. La r\u00e8gle du sept \u00e9tait devenu la bande originale de sa vie. Il aimait prononcer le chiffre sept car il lui semblait comporter un imp\u00e9ratif, et lui conf\u00e9rait force et autorit\u00e9. C\u2019\u00e9tait le num\u00e9ro pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 du jeu de la mourre qu\u2019il jouait avec la vie. S\u2019il voulait faire taire quelque chien qui aboyait ou qui l\u2019importunait, Alfredino se hissait sur la pointe des pieds, dodelinait sa t\u00eate pel\u00e9e et intimait d\u2019une voix p\u00e9remptoire : \u00ab\u00a0Sept, sept, sept !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Quand il su\u00e7ait les seins de maman Ciccita, il lui caressait doucement la joue en lui susurrant, s\u00fbr de lui : \u00ab\u00a0Sept, maman&#8230; sept&#8230; sept. \u00bb<\/p>\n<p>Un jour il se donna m\u00eame soixante-dix-sept coups de table sur la t\u00eate, persuad\u00e9 que c\u2019\u00e9tait un tour pour que ses cheveux repoussent. A la fin, il se retrouva le cr\u00e2ne plus \u00e9pais et sanguinolent et il se r\u00e9solut \u00e0 ce que lui avait dit le docteur Taschedda, le dermatologue : \u00ab\u00a0Alop\u00e9cie totale cong\u00e9nitale !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>De cette l\u00e9g\u00e8re maladie, qui ne lui aurait pas emp\u00each\u00e9 de devenir heureux, Alfredino fit une chose grave, et se d\u00e9sesp\u00e9ra au point de se mettre sur la t\u00eate toute sorte de salet\u00e9s. Peau de martre coll\u00e9e au blanc d\u2019\u0153uf, barbes de ma\u00efs, petites calottes de velours noir, perruques qu\u2019il pr\u00e9parait en ramassant des poign\u00e9es de poils chez le barbier Gigino Tanache. Les habitants de Baraule le surnomm\u00e8rent Settebello, comme la marque de pr\u00e9servatifs, \u00e9tant donn\u00e9 qu\u2019ils le prenaient pour un gland, et aussi \u00e0 cause de sa manie de dire sept m\u00eame quand il n\u2019avait rien \u00e0 dire.<br \/>\n<strong>Chapitre 14<\/strong><br \/>\n<br ><br \/>\n[&#8230;]<br \/>\n<br ><br \/>\nL\u2019histoire de Bertu Mazza, de Sidora Maloras et de leur descendance marine, c\u2019est tzia Seppina qui la lui avait racont\u00e9e, la femme de Giacomino Nassa le p\u00e9cheur d\u2019anguilles. A San Salvatore, tzia Seppina \u00e9tait la seule qui avait le courage d\u2019accueillir les hommes quand son mari \u00e9tait dehors \u00e0 plonger dans l\u2019eau des nasses et des cordes ointes d\u2019huile. Elle disait \u00e0 tout le monde, sans honte : \u00ab\u00a0De toute fa\u00e7on, le congre dont j\u2019ai besoin, Giacomino ne le p\u00e9chera jamais. \u00bb<\/p>\n<p>Au poisson de lagune, elle pr\u00e9f\u00e9rait le poisson de terre, et elle le chassait dans les braguettes de ses h\u00f4tes occasionnels, ceux qui faisaient \u00e9tape \u00e0 son magasin de poutargue, de fruits et l\u00e9gumes huile, de nieddera et de vernaccia. Le magasin \u00e9tait pratiquement l\u2019antichambre de la cuisine d\u2019une petite maison en pierres de basalte, tuiles et cannes. Qui y p\u00e9n\u00e9trait restait \u00e9tourdi par la forte odeur de poulpes en saumure, de tabac doux, de b\u00e2tons de r\u00e9glisse baignant dans leur mo\u00fbt. Dans l\u2019arri\u00e8re-boutique, tzia Seppina avait install\u00e9 un lit \u00e0 baldaquins, avec deux draps cramoisis, des tirant de chambres \u00e0 air de bicyclette, et un matelas de vieux journaux et de feuilles de ma\u00efs. Depuis sa jeunesse, elle avait toujours ouvert les cuisses sur les titres des quotidiens r\u00e9gionaux, de vieux num\u00e9ros de <em>La domenica del Corriere<\/em>, de <em>Grand Hotel<\/em>, de <em>Famiglia Cristiana<\/em>, de l\u2019<em>Unit\u00e0<\/em>, de <em>Bolero Film<\/em> et de tout ce que lui refilait la marchande de journaux  Gustinia Furriada. En \u00e9coutant les histoires de ses clients et en imprimant sur les fesses les titres des couvertures, elle s\u2019\u00e9tait fait une petite culture\u00a0; et, d\u2019apr\u00e8s son mari, elle pouvait  concurrencer certains candidats du <em>Quitte ou double<\/em>.<\/p>\n<p>Et il y avait en effet un fond de v\u00e9rit\u00e9 dans les mots de Giacomino Nassa, parce que tzia Seppina savait par c\u0153ur les caract\u00e9ristiques des sexes de tous les habitants des alentours qui avait d\u00e9pass\u00e9 l\u2019\u00e2ge de 12 ans, et elle aurait pu r\u00e9pondre sans probl\u00e8me \u00e0 n\u2019importe quelle question pos\u00e9e \u00e0 ce sujet. Il n\u2019y avait qu\u2019aux pr\u00eatres qu\u2019elle ne donnait pas sa figue d\u2019Inde poilue, par peur de Dieu et parce que, selon elle, leur sexe \u00e9tait trop petit, et puis ils pissaient comme des filles. Elle d\u00e9pucela Alfredino tout jeune sans m\u00eame lui prendre une lire, parce qu\u2019il l\u2019avait appel\u00e9e maman et que pendant toute la demi-heure il \u00e9tait rest\u00e9 avec elle comme \u00e7a, t\u00e9tant, comme un enfant. Elle se l\u2019adopta depuis lors, et chaque fois que son mari sortait avec sa barque, elle allait le chercher chez lui ou sur le chantier, elle le fixait \u00e0 sa poitrine et lui racontait des histoires de morts, de sorte qu\u2019il prenne peur et qu\u2019elle puisse le consoler. Lui il tremblait, il la prenait, et il la t\u00e9tait ! \u00ab Alfredino, prends maman, prends-moi ! \u00bb elle disait, elle, tzia Seppina.<br \/>\n<strong>Chapitre 14<\/strong><br \/>\n<br ><br \/>\n[&#8230;]<br \/>\n<br ><br \/>\nMariu Sapa \u00e9tait quelqu\u2019un qui n\u2019avait pas les habitudes d\u2019un p\u00e9cheur, ni \u00e0 table, ni au lit, et ceci, \u00e0 Baraule, tout le monde le savait. Au mulet aux l\u00e9gumes, il pr\u00e9f\u00e9rait la saucisse d\u2019agneau et aux mollusques la longe de veau en brochette. Les p\u00e9cheurs le prenaient pour un pauvre berger sans troupeau et ils le craignaient surtout lorsqu\u2019il \u00e9tait saoul, parce qu\u2019il mena\u00e7aient de choses qu\u2019il \u00e9tait capable de faire. Chaque ann\u00e9e, \u00e0 l\u2019approche de l\u2019hiver, il tuait le cochon et fabriquait son propre vin. Du vin noir fait avec du raisin achet\u00e9 ailleurs, un vin fort que seuls supportent les ma\u00e7ons, qui nettoie la poudre de ciment sur les l\u00e8vres et donne \u00e0 la sueur une couleur rubis sombre. Du porc, qui ne pesait jamais moins de deux quintaux, il ne jetait rien, pas m\u00eame les soies. L\u2019\u00ab animal sacr\u00e9 \u00bb, il l\u2019appelait et il l\u2019adorait presque comme il adorait le saint, car le jambon et la coppa, qu\u2019il \u00e9levait lui-m\u00eame, \u00e9taient comme un acompte du Paradis, de la nourriture pour gens b\u00e9nis, et donnaient l\u2019aur\u00e9ole m\u00eame aux chiens qui n\u2019en mangeaient que les os. Pour la salaison, avec le lard et les oreilles, il portait tout cela \u00e0 un ami dans les montagnes qui lui vendait le vin pour le mo\u00fbt. Il allait et venait plusieurs fois par an, de Baraule a Tadaleri, avec son triporteur d\u00e9carbur\u00e9 XXX qui sonnait dans les virages comme une trompette. Il partait en qu\u00eate de viande, de vin et de femmes. C\u2019\u00e9tait un conqu\u00e9rant, dans son genre, et \u00e0 cause de cela il ne jouissait pas d\u2019une bonne r\u00e9putation, et personne, m\u00eame aujourd\u2019hui o\u00f9 il n\u2019\u00e9tait plus que rides et cors, personne ne lui aurait confi\u00e9 son \u00e9pouse ou sa fille une minute. Carmine Pullana, au contraire, devait se fier \u00e0 lui, et surtout \u00e0 son fils.<br \/>\n<strong>Chapitre 15<\/strong><br \/>\n<br ><br \/>\n[&#8230;]<br \/>\n<br ><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je me suis lanc\u00e9 dans la traduction d&rsquo;un livre complet, le livre de l&rsquo;\u00e9crivain sarde et malheureusement peu connu Salvatore Niffoi, que j&rsquo;ai traduit temporairement par Retour au pays [Ritorno a Baraule]. Niffoi appartient \u00e0 ce qu&rsquo;on pourrait appeler un r\u00e9alisme magique \u00e0 la m\u00e9diterran\u00e9enne, et on sent bien d\u00e9j\u00e0 que ces termes clochent. 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