{"id":8663,"date":"2013-10-03T19:28:51","date_gmt":"2013-10-03T17:28:51","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=8663"},"modified":"2023-04-24T09:29:08","modified_gmt":"2023-04-24T07:29:08","slug":"projet-el-pocero","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/projet-el-pocero\/","title":{"rendered":"Projet El Pocero \u2022 Anthony Poiraudeau"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><a href=\"http:\/\/www.inculte.fr\/catalogue\/projet-el-pocero\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.inculte.fr\/wp-content\/uploads\/2013\/07\/projet-el-pocero.jpg\" alt=\"Sur le site de l'\u00e9diteur,\u00a0Inculte\" width=\"200\" \/><\/a><center>Anthony Poiraudeau \u2022 <i>Projet El Pocero<\/i> \u2022 Inculte<\/center><\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>Le livre d&rsquo;Anthony Poiraudeau, <em>Projet El Pocero<\/em>, vient s&rsquo;ajouter \u2014\u00a0avec quelques autres, parus r\u00e9cemment<sup class='footnote'><a href='#fn-8663-1' id='fnref-8663-1' onclick='return fdfootnote_show(8663)'>1<\/a><\/sup> \u2014 \u00e0 la s\u00e9rie de livres qui s&rsquo;\u00e9meuvent de l&rsquo;espace \u2014\u00a0et dont on a, <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/iterologie-1\/\">par ailleurs<\/a>, cherch\u00e9 \u00e0 \u00e9tablir la liste. On a parfois adjoint ces ouvrages au domaine de la psychog\u00e9ographie propos\u00e9 par les Situationnistes (c&rsquo;est Gu\u00e9na\u00ebl Boutouillet qui l&rsquo;indique <a href=\"http:\/\/materiaucomposite.wordpress.com\/2013\/03\/03\/projet-el-pocero-dans-une-ville-fantome-de-la-crise-espagnole-par-anthony-poiraudeau-editions-inculte-fevrier-2013\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">dans sa recension du livre<\/a>). Outre que <a href=\"http:\/\/www.larevuedesressources.org\/introduction-a-une-critique-de-la-geographie-urbaine,033.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">le texte de Guy-Ernest Debord<\/a> est d&rsquo;un abord plus qu&rsquo;ardu, je ne crois pas, finalement, que ces pr\u00e9occupations soient tout \u00e0 fait concordantes avec celles des auteurs qui se lancent dans cette marche de l&rsquo;\u00e9criture. En effet, si la psychog\u00e9ographie se donne pour objet \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9tude des lois exactes, et des effets pr\u00e9cis du milieu g\u00e9ographique, consciemment am\u00e9nag\u00e9 ou non, agissant directement sur le comportement affectif des individus\u00a0\u00bb, la litt\u00e9rature de marche<sup class='footnote'><a href='#fn-8663-2' id='fnref-8663-2' onclick='return fdfootnote_show(8663)'>2<\/a><\/sup> ou de d\u00e9placement dans l&rsquo;espace (<em>it\u00e9rologique<\/em>), avec pour seule passion l&rsquo;espace et sa travers\u00e9e, en proposerait plut\u00f4t le revers, voire le n\u00e9gatif. Ce n&rsquo;est pas tant la mani\u00e8re dont le milieu joue sur l&rsquo;affect \u2014\u00a0il y a au moins deux mots probl\u00e9matiques ici (milieu, affect) \u2014 qui int\u00e9resse ici, c&rsquo;est plut\u00f4t l&rsquo;expression de l&rsquo;affect en espace, ou l&rsquo;espace en tant qu&rsquo;extension&#8230; Extension de quoi d&rsquo;ailleurs ? si, comme nous le pensons, l&rsquo;individu en tant que tel n&rsquo;a gu\u00e8re d&rsquo;\u00e9paisseur ou de pertinence en ce bas monde, sinon, peut-\u00eatre du livre lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>L&rsquo;op\u00e9ration paradoxale du livre comme int\u00e9riorisation, d\u00e9roulant l&rsquo;horizon sous les pieds du marcheur, faisant donc du dehors un dedans, et r\u00e9ciproquement, n&rsquo;est-ce pas ce qui est en jeu au moment m\u00eame o\u00f9 le seul biais qui convienne \u00e0 rendre compte d&rsquo;une exp\u00e9rience est le langage lui-m\u00eame, ce piston fac\u00e9tieux.<\/p>\n<p>La litt\u00e9rature de l&rsquo;espace, la litt\u00e9rature g\u00e9ographique, est fascin\u00e9e par les lieux qu&rsquo;elle traverse ; elle les re\u00e7oit comme un cadeau et, dans le m\u00eame temps, elle leur propose ce march\u00e9, elle les soumet \u00e0 la question, elle les s\u00e9duit. \u00ab\u00a0Viens chez moi, je te dirai qui tu es\u00a0\u00bb \u2014 de sorte qu&rsquo;une fois pass\u00e9s au crible et aux mors de son travail, ces espaces sont transform\u00e9s, magnifi\u00e9s : ils deviennent litt\u00e9rature.<\/p>\n<p><br ><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/poiraudeau_pocero_03-300x196.png\" alt=\"Anthony Poiraudeau, photographie d'El Qui\u00f1on, extraite du livre\" width=\"300\" height=\"196\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-8688\" srcset=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/poiraudeau_pocero_03-300x196.png 300w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/poiraudeau_pocero_03.png 751w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<p>Nous sommes bien peu arm\u00e9s pour rendre compte de ces exp\u00e9riences de lecture de litt\u00e9rature g\u00e9ographique, en r\u00e9alit\u00e9. Nous sentons bien que nous passons \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de quelque chose, peut-\u00eatre parce que ces espaces lettr\u00e9s envahissent tout \u2014\u00a0tout le langage et tout l&rsquo;espace.<\/p>\n<p>Nous sentons pourtant la pertinence litt\u00e9raire de ces ouvrages \u2014 et pas seulement d&rsquo;un point de vue esth\u00e9tique ou philosophique. Plut\u00f4t comme une concentration de tous ces th\u00e8mes, dont peuvent rendre compte peut-\u00eatre ces deux fulgurances liminaires : <\/p>\n<blockquote><p>L\u2019ailleurs est devenu un nulle part partout similaire, o\u00f9 se trouver \u00e9quivaut \u00e0 \u00eatre situ\u00e9 dans tout autre point de l\u2019indistinction urbaine.<\/p><\/blockquote>\n<p>Et plus loin :<\/p>\n<blockquote><p>Sans centre ni bords, l\u2019espace fait vaciller sa chronologie. Le trajet de l\u2019arpenteur ou de l\u2019usager traverse des zones urbaines o\u00f9 l\u2019id\u00e9e de succession temporelle se dissout au fil du parcours. (25 et 26)<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><center>*<\/center><br ><\/p>\n<p>De quoi s&rsquo;agit-il ? Le narrateur est all\u00e9 visiter l&rsquo;ensemble d&rsquo;El Qui\u00f1on, immense quartier n\u00e9 quasiment de rien sur la commune de Sese\u00f1a, au large de Madrid, lors de la p\u00e9riode de faste sp\u00e9culatif en Espagne et depuis quasiment \u00e0 l&rsquo;abandon.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment la question : qu&rsquo;est-ce qui pousse quelqu&rsquo;un \u00e0 faire le voyage vers des lieux qui ne sont, a priori, pas des destinations touristiques ? Il a bien s\u00fbr l&rsquo;attrait des ruines, et de l&rsquo;espace m\u00e9moriel-culturel, tel qu&rsquo;il s&rsquo;est manifest\u00e9 du temps de l&rsquo;orientalisme, chez Flaubert, Chateaubriand et les autres. Mais on ne peut s\u00e9rieusement tenir la comparaison entre la visite de Pomp\u00e9i ou Carthage au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle et <a href=\"http:\/\/www.marchandmeffre.com\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">la visite de Detroit au XXI<sup>e<\/sup><\/a>. Quelle est la nature de cette curiosit\u00e9, sinon une projection de l&rsquo;individu dans une marche esth\u00e9tique ?<\/p>\n<p><br ><a href=\"http:\/\/www.marchandmeffre.com\/detroit\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.marchandmeffre.com\/detroit\/07.jpg\" title=\"Yves Marchand &#038; Romain Meffre, 'The ruins of Detroit', 'Bagley-Clifford Office of the National Bank of Detroit'\" width=\"300\" \/><\/a><br ><\/p>\n<p>L&rsquo;espace comme annexe du r\u00e9cit, peut-\u00eatre, l\u00e0 o\u00f9 le personnage se d\u00e9bat dans le cadre limit\u00e9 du texte, l&rsquo;auteur, devenu ce qu&rsquo;il est aujourd&rsquo;hui, menac\u00e9 de toutes les crises, trouve peut-\u00eatre dans ce d\u00e9placement, ce d\u00e9centrement, une voie m\u00e9diane, et peut-\u00eatre une mani\u00e8re de <em>salut<\/em>, salut non transcendantal s&rsquo;entend (le nom propre, le geste et le mot enfin r\u00e9concili\u00e9s) ?<\/p>\n<p>Ce sentiment est tr\u00e8s bien d\u00e9crit par le Je du livre, qui indique :<\/p>\n<blockquote><p>J\u2019avais vu en r\u00eave des villes qui se trouvaient \u00e0 la place de celles-ci, et des espaces o\u00f9 il ne manquait qu\u2019elles. N\u2019ayant rien \u00e0 y faire, et ne disposant pas du courage d\u2019aller me frotter \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un ensemble humain habit\u00e9 (o\u00f9 je me serais expos\u00e9 au p\u00e9ril de s\u00e9rieusement rater le peu qu\u2019est une vie), il m\u2019a sembl\u00e9 que j\u2019\u00e9tais la personne tout indiqu\u00e9e pour entreprendre la visite de cette ville neuve et infr\u00e9quent\u00e9e. Si elle est l\u00e0-bas partout la m\u00eame, n\u2019importe lequel de ses points me la montrera toute. (27-28)<\/p><\/blockquote>\n<p>Outre l&rsquo;exposition des raisons politiques et \u00e9conomiques qui ont conduit \u00e0 l&rsquo;\u00e9rection d&rsquo;une ville devenue d\u00e9serte \u2014\u00a0une ville qui, en l&rsquo;\u00e9tat, ne r\u00e9pond plus aux assignations et aux fonctions d&rsquo;une ville \u2014 dans deux chapitres n\u00e9cessaires (le second sur la bulle immobili\u00e8re espagnole des ann\u00e9es 2000, et le cinqui\u00e8me, sur la figure de l&rsquo;entrepreneur \u00e0 l&rsquo;origine de la ville, Francisco Hernando, dit El Pocero, l&rsquo;Egoutier, richissime self-made man aux ambitions d\u00e9mesur\u00e9es, revanche assum\u00e9e typique des yuppies ant\u00e9rieurs comme Bernard Tapie), Anthony Poiraudeau s&#8217;emploie, au moyen d&rsquo;une langue ma\u00eetris\u00e9e et aigu\u00eb, \u00e0 la description non seulement de la ville, mais aussi de son parcours en elle, des impressions qui en surgissent et des r\u00e9percutions ou plut\u00f4t des \u00e9chos sensibles qui en d\u00e9coulent.<\/p>\n<p><br ><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/poiraudeau_pocero_01-300x226.png\" alt=\"Anthony Poiraudeau, photographie d'El Qui\u00f1on, extraite du livre\" width=\"300\" height=\"226\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-8702\" srcset=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/poiraudeau_pocero_01-300x226.png 300w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/poiraudeau_pocero_01.png 434w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><br ><\/p>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rience premi\u00e8re est celle du marcheur (marcheurs <a href=\"http:\/\/futilesetgraves.blogspot.fr\/2011\/08\/introduction-la-marche-pied-comme.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">qu&rsquo;avait d\u00e9j\u00e0 observ\u00e9s Poiraudeau dans sa recherche propre<\/a>) qui, dans cette ville avare de pi\u00e9tons, devient lui-m\u00eame un centre d&rsquo;int\u00e9r\u00eat, une \u00ab\u00a0vague curiosit\u00e9\u00a0\u00bb (47). Ce retournement est d&rsquo;autant plus effectif qu&rsquo;en ce lieu sans t\u00e9moin, le promeneur (bien plus que l&rsquo;habitant qui n&rsquo;a pas \u00e0 <em>rendre compte<\/em>) est seul capable d&rsquo;attester de l&rsquo;existence de ces lieux :<\/p>\n<blockquote><p>Il est souvent difficile de d\u00e9partager la candeur du cynisme dans les forces qui ont fait se dresser El Qui\u00f1on. L\u2019\u00e9paisseur d\u00e9faillante de cette entr\u00e9e lui donne l\u2019aspect d\u2019une fa\u00e7ade futile ne renfermant que du vide, ou celui d\u2019un d\u00e9cor de th\u00e9\u00e2tre n\u2019ouvrant que sur une fiction. Le parc pourtant existe, autant que je puisse en juger. J\u2019y ai march\u00e9. (61)<\/p><\/blockquote>\n<p>Il est d&rsquo;ailleurs remarquable que la marche (le d\u00e9placement, le d\u00e9centrement et, au regard de cet \u00e9tat diff\u00e9rent de l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;habitant, le voyageur qui est toujours un \u00e9tranger<sup class='footnote'><a href='#fn-8663-3' id='fnref-8663-3' onclick='return fdfootnote_show(8663)'>3<\/a><\/sup> vit l&rsquo;exp\u00e9rience de la d\u00e9territorialisation) soit \u00e9galement le proc\u00e9d\u00e9 idoine qui permette d&rsquo;amener de la perspective \u00e0 qui ne saurait se mouvoir (une ville morte).<\/p>\n<blockquote><p>Progressivement, El Qui\u00f1on sort de terre et m\u2019appara\u00eet. Je le vois pour la premi\u00e8re fois en sachant qu\u2019il ne quittera pas mon champ de vision tant que je ne l\u2019aurai pas rejoint, puis arpent\u00e9, et enfin quitt\u00e9, plusieurs heures plus tard. Je ressens un m\u00e9lange d\u2019impatience et de d\u00e9sir de prolonger le moment o\u00f9 je n\u2019y suis encore que presque. On voudrait ne rien perdre de sa premi\u00e8re approche d\u2019un lieu o\u00f9 l\u2019on s\u2019est longuement projet\u00e9, et dont l\u2019acc\u00e8s devient enfin r\u00e9el. (38)<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette premi\u00e8re impression fait \u00e9cho \u00e0 la seconde mise en perspective durant laquelle le narrateur, parti observer la d\u00e9charge de pneus toute proche (ceux de la couverture), peut \u00e9galement jouir du spectacle de l&rsquo;ensemble.<\/p>\n<blockquote><p>Tout au long de l\u2019ascension de la colline, je m\u2019arr\u00eate r\u00e9guli\u00e8rement pour balayer les environs du regard. Il me semble que je dois multiplier les perspectives sur la ville, pour essayer de ne pas la quitter bien que je m\u2019en aille. Je dois accepter la pens\u00e9e que je vais l\u2019avoir assez vue pour transcrire son inach\u00e8vement en un livre que, pour la premi\u00e8re fois, je finirais. J\u2019\u00e9prouve par son ancrage dans la r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019elle n\u2019est pas une illusion produite par mon esprit. Ce n\u2019est pas que je doute vraiment de la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019El Qui\u00f1on, mais j\u2019essaie de dissiper le sentiment d\u2019irr\u00e9alit\u00e9 qui se ravive en moi \u00e0 mesure que l\u2019ascension me permet de l\u2019embrasser d\u2019un seul regard. (100-101)<\/p><\/blockquote>\n<p>Ainsi appara\u00eet de mani\u00e8re tr\u00e8s stricte le lien qu&rsquo;il existe entre la ville \u2014\u00a0cette ville l\u00e0 \u2014\u00a0l&rsquo;exp\u00e9rience personnelle et sa recension en un livre. Il est une \u00e9trange obsession, dans les livres it\u00e9rologiques, une esp\u00e8ce de tentation d\u00e9miurgique<sup class='footnote'><a href='#fn-8663-4' id='fnref-8663-4' onclick='return fdfootnote_show(8663)'>4<\/a><\/sup>. Ce <em>recul<\/em>, n\u00e9cessaire, permet \u00e9galement une appr\u00e9hension de la globalit\u00e9. La ville perd son caract\u00e8re multiple (propre \u00e0 la ville vivante, la ville \u201cr\u00e9elle\u201d, tout en dynamique) pour devenir une image d&rsquo;elle-m\u00eame, comme un plan ou une carte. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs le propos des premi\u00e8res pages qui d\u00e9signent \u00ab\u00a0l&rsquo;unique ville neuve d\u00e9sir\u00e9e\u00a0\u00bb (27), la cit\u00e9 id\u00e9ale en somme, ramen\u00e9e \u00e9galement de l&rsquo;\u00e9vocation du panneau d&rsquo;Urbino<sup class='footnote'><a href='#fn-8663-5' id='fnref-8663-5' onclick='return fdfootnote_show(8663)'>5<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p><br ><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/upload.wikimedia.org\/wikipedia\/commons\/thumb\/7\/71\/Piero_della_Francesca_-_Ideal_City.jpg\/800px-Piero_della_Francesca_-_Ideal_City.jpg\" title=\"La cit\u00e9 id\u00e9ale, Urbino\" \/><br ><\/p>\n<p>Envisag\u00e9 tant\u00f4t comme un ensemble de ruines, une \u00e9bauche, un projet en construction, un mirage ou une utopie, El Qui\u00f1on est finalement, plus qu&rsquo;une obsession, une d\u00e9ception.<\/p>\n<blockquote><p>El Qui\u00f1on est, au fond, lui-m\u00eame et dans son int\u00e9gralit\u00e9, un angle mort. Son d\u00e9sastre est une coulisse du naufrage dont a accouch\u00e9 le miracle \u00e9conomique espagnol, que la ville devait \u0153uvrer \u00e0 perp\u00e9tuer. C\u2019est l\u2019ampleur de son implosion muette qui a fait se retourner les regards vers lui, en op\u00e9rant un contrechamp r\u00e9v\u00e9lant non pas l\u2019\u00e9quipe qui tournait l\u2019\u00e9pop\u00e9e de la gloire \u00e9conomique et urbaine de l\u2019Espagne, mais les lieux que celle-ci avait d\u00e9sert\u00e9s en toute h\u00e2te, faisant sombrer le film dans cette image terminale d\u2019une ville d\u00e9serte o\u00f9 meurt la fiction. (64)<\/p><\/blockquote>\n<p>C&rsquo;est ainsi <em>\u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve<\/em> de la fiction que doit se d\u00e9terminer le texte que nous lisons. Et le contrechamp ici \u00e9voqu\u00e9 (on sait l&rsquo;int\u00e9r\u00eat que porte Poiraudeau au cin\u00e9ma) renvoie \u00e0 d&rsquo;autres sensations bien personnelles \u2014 celles qui donc donnent relief au topos, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de maladie, de r\u00eave, de d\u00e9lire, qui se caract\u00e9risent par la pr\u00e9sence de la mer \u00e0 proximit\u00e9 de la ville, dans le d\u00e9sert des r\u00e9gions madril\u00e8nes. <\/p>\n<blockquote><p>J\u2019ai beau voir la mer, je n\u2019en oublie pas pour autant son absence. Elle est dans mon champ de vision telle une projection sur un \u00e9cran transparent laissant filtrer la mat\u00e9rialit\u00e9 des environs. (98)<\/p><\/blockquote>\n<p>Mais ce l\u00e9ger d\u00e9calage n&rsquo;est en somme qu&rsquo;un sympt\u00f4me, qu&rsquo;une \u201claisse\u201d plus profonde, plus vertigineuse, qui est celle de la m\u00e9moire (33, 59, 103). La m\u00e9moire est en effet centrale ici, n\u00e9cessaire, soit pour compenser la cr\u00e9ation <em>ex nihilo<\/em> d&rsquo;un lieu (plaques comm\u00e9moratives) ou l&rsquo;ancrage dynastique du fondateur lui-m\u00eame (statue des parents de Hernando), mais \u00e9galement pour sublimer la marche en livre, comme nous l&rsquo;avons d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9 (la \u00ab\u00a0s\u00e9dimentation muette dans ce qui d\u00e9j\u00e0 commence \u00e0 devenir ma m\u00e9moire\u00a0\u00bb (59)), ou enfin l&rsquo;apparition de la ville comme \u00ab\u00a0souvenir mal assimilable\u00a0\u00bb (103). N\u00e9cessaire, et suffisante, pourrait-on dire, comme seule en mesure de justifier, bien au-del\u00e0 du simple compte-rendu ou de la relation traditionnelle, mais plut\u00f4t, dans la friction dedans\/dehors, c&rsquo;est-\u00e0-dire texte\/espace, ce que nous ne pourrions jamais mieux signifier qu&rsquo;en r\u00e9p\u00e9tant b\u00eatement (b\u00e9atement) les mots de Marco Polo dans l&rsquo;un des exercices majeus du genre, <em>Les villes invisibles<\/em> :<\/p>\n<blockquote><p>Quand il arrive dans une nouvelle ville, le voyageur retrouve une part de son pass\u00e9 dont il ne savait plus qu&rsquo;il la poss\u00e9dait. L&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 de ce que tu n&rsquo;es plus ou ne poss\u00e8des plus t&rsquo;attend au passage dans les lieux \u00e9trangers et jamais poss\u00e9d\u00e9s. (37)<\/p><\/blockquote>\n<p>Ce n&rsquo;est pas la ville que parcourt le voyageur, c&rsquo;est lui-m\u00eame, point\u00e9 et r\u00e9concili\u00e9 par ce dehors inhospitalier, ce qui n&rsquo;est pas un monstre \u2014\u00a0mais simplement son double.<\/p>\n<p><br ><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/poiraudeau_pocero_02-300x225.png\" alt=\"Anthony Poiraudeau, photographie d'El Qui\u00f1on, extraite du livre2\" width=\"300\" height=\"225\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-8687\" srcset=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/poiraudeau_pocero_02-300x225.png 300w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/poiraudeau_pocero_02.png 434w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/poiraudeau_pocero_05-300x197.png\" alt=\"Anthony Poiraudeau, photographie d'El Qui\u00f1on, extraite du livre\" width=\"300\" height=\"197\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-8689\" srcset=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/poiraudeau_pocero_05-300x197.png 300w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2013\/10\/poiraudeau_pocero_05.png 753w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-8663'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-8663-1'> Jean-Christophe Bailly avec <em>Le d\u00e9paysement<\/em> ou <em>La phrase urbaine<\/em>, Bruce B\u00e9gout avec <em>Suburbia<\/em>, <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/beton-arme\/\">Philippe Rahmy avec <em>B\u00e9ton arm\u00e9<\/em><\/a>, Claude Eveno avec <em>Histoires d&rsquo;espaces<\/em>, Philippe Vasset avec <em>La conjuration<\/em>&#8230; <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-8663-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-8663-2'> Distincte \u00e9galement de la litt\u00e9rature de voyage, les textes magnifiques de Nicolas Bouvier en donnent bon exemplum. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-8663-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-8663-3'> Ceci \u00e9voque subitement l&rsquo;incipit du puissant roman de Maurice Pons, <em>Les saisons<\/em>.<br \/>\n<blockquote><p>Il arriva par le sentier de la cluse, vers le seizi\u00e8me mois de l&rsquo;automne, qu&rsquo;on appelait l\u00e0-bas : la saison pourrie.<br \/>\nC&rsquo;est Louana qui l&rsquo;aper\u00e7ut la premi\u00e8re, et plus tard, lorsque le Conseil se r\u00e9unit pour statuer sur le cas de l&rsquo;\u00e9tranger, elle intervint pour revendiquer ce premier regard.<\/p><\/blockquote>\n<p> <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-8663-3'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-8663-4'> On ne s&rsquo;\u00e9tonnera pas de l&rsquo;arr\u00eat sur le m\u00e9galomane Pocero, qui c\u00e8de \u00e0 la tentation d&rsquo;une fondation dynastique (cf. p.46) et dont la simple projet est de b\u00e2tir une ville \u00e0 sa gloire (cf. p.79) <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-8663-4'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-8663-5'> \u00ab\u00a0che alcuni identificano in Piero della Francesca o nella sua scuola, mentre altri optano per un&rsquo;attribuzione a Leon Battista Alberti o a Luciano Laurana, secondo quanto descritto in calce allo stesso dipinto\u00a0\u00bb, lit-on sur <em>Wikipedia.it<\/em>. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-8663-5'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Anthony Poiraudeau \u2022 Projet El Pocero \u2022 Inculte Le livre d&rsquo;Anthony Poiraudeau, Projet El Pocero, vient s&rsquo;ajouter \u2014\u00a0avec quelques autres, parus r\u00e9cemment1 \u2014 \u00e0 la s\u00e9rie de livres qui s&rsquo;\u00e9meuvent de l&rsquo;espace \u2014\u00a0et dont on a, par ailleurs, cherch\u00e9 \u00e0 \u00e9tablir la liste. On a parfois adjoint ces ouvrages au domaine de la psychog\u00e9ographie propos\u00e9&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[30],"tags":[894,2550,2538,2544,2540,2379,432,2545,2549,2542,25,1526,2537,321,1879,1906,2553,2552,933,2546,2551,2539,2512,607,2543,2541,2548,478,2547],"class_list":["post-8663","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-critique-chronique","tag-anthony-poiraudeau","tag-bernard-tapie","tag-bruce-begout","tag-carthage","tag-claude-eveno","tag-detroit","tag-espace","tag-espagne","tag-francisco-hernando-dit-el-pocero","tag-francois-rene-de-chateaubriand","tag-guenael-boutouillet","tag-gustave-flaubert","tag-guy-debord","tag-italo-calvino","tag-iterologie","tag-jean-christophe-bailly","tag-la-citta-ideale-peinture-anonyme","tag-les-saisons","tag-les-villes-invisibles","tag-madrid","tag-maurice-pons","tag-nicolas-bouvier","tag-philippe-rahmy","tag-philippe-vasset","tag-pompei","tag-psychogeographie","tag-romain-meffre","tag-ville","tag-yves-marchand"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8663","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8663"}],"version-history":[{"count":30,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8663\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":16918,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8663\/revisions\/16918"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8663"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8663"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8663"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}