{"id":855,"date":"2010-09-05T16:10:53","date_gmt":"2010-09-05T21:10:53","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=855"},"modified":"2023-04-30T14:59:15","modified_gmt":"2023-04-30T12:59:15","slug":"l-inquietude-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/l-inquietude-2\/","title":{"rendered":"L\u2019inqui\u00e9tude"},"content":{"rendered":"<p>J&rsquo;appelle <i>inqui\u00e9tude<\/i> de la litt\u00e9rature, le basculement imp\u00e9n\u00e9trable et inexorable, entre LIRE et ECRIRE et qui fait de chaque lecteur un \u00e9crivain (on dirait mieux \u00ab\u00a0\u00e9criveur\u00a0\u00bb, mais ce n&rsquo;est pas tr\u00e8s heureux, ou \u00ab\u00a0scripteur\u00a0\u00bb, mais cela fait trop Nouveau Roman ou Tel Quel) et de chaque \u00e9crivain (\u00e9criveur-scripteur) un lecteur.<\/p>\n<p>Ce mouvement est \u00e0 la fois un mouvement qui suscite l&rsquo;angoisse, l&rsquo;incertitude, et le d\u00e9sir. On en trouve des racines dans la dialectique du mal chez Georges Bataille, sans doute, mais aussi dans la th\u00e9matique du secret et du mensonge chez Jean Paulhan.<\/p>\n<p>Ce mouvement est un mouvement perp\u00e9tuel : lorsque s&rsquo;arr\u00eate de vibrer l&rsquo;inqui\u00e9tude litt\u00e9raire : l&rsquo;auteur|(lecteur-\u00e9criveur) est mort. Lorsque l&rsquo;auteur|etc. n&rsquo;est plus en mesure de mesurer sa peur, ou de traverser son effroi, il n&rsquo;est plus.<\/p>\n<p>Un cas particulier consiste en la publication du livre : \u00e0 pr\u00e9sent l&rsquo;\u00e9criveur a disparu, et le lecteur n&rsquo;est plus que seul lecteur : l&rsquo;auteur a disparu, comme auteur : il est devenu \u00e9crivain (c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;il est mort).<\/p>\n<p>Lecture et \u00e9criture sont follement li\u00e9es, li\u00e9es amoureusement, li\u00e9e par une \u00e9rotique po\u00e9tique commune : celle du secret et de la curiosit\u00e9. Aucun scripteur n&rsquo;\u00e9crit qui n&rsquo;aie d\u00e9j\u00e0 lu. Aucun lecteur ne lit qui n&rsquo;aie jamais \u00e9crit.<\/p>\n<p>Ce rapport est d&rsquo;autant plus \u00e9rotique qu&rsquo;il est fond\u00e9 sur une dialectique du d\u00e9sir ; \u00e9criture\/lecture, malgr\u00e9 leur assise inqui\u00e8te, ou par elle, ne peuvent se concevoir ou s&rsquo;entreprendre sans l&rsquo;ouverture charmante \u00e0 l&rsquo;incertain, et l&rsquo;abandon \u00e0 ce qui vient.<\/p>\n<p>Et que vient-il ? Que viendra-t-il ? Vient la suite, la parole suivante, vient ensuite le corps de la parole, et le corps entier, quoique silencieux, est tendu vers son irr\u00e9solution, et l&rsquo;irr\u00e9solution est plus forte, et emporte tout, et il faut continuer, aller, venir, jusqu&rsquo;au bout de la phrase, jusqu&rsquo;au bout de la page, et jusqu&rsquo;au bout du livre.<\/p>\n<p><i>La litt\u00e9rature <b>inqui\u00e8te<\/b>.<\/i> Ce n&rsquo;est pas qu&rsquo;un jeu de mots, ou un habile quiproquo. La litt\u00e9rature inqui\u00e8te parce que, justement, le va-et-vient : substantif ou verbe ; transitif ou intransitif : la litt\u00e9rature inqui\u00e8te : elle g\u00eane tout autant qu&rsquo;elle se g\u00eane ; elle contredit, contrarie, elle contre, litt\u00e9ralement et simplement. Mais elle agit aussi contre elle-m\u00eame : remettant le langage en question, elle se remet aussi, de fait, en question ; elle remet donc l&rsquo;identit\u00e9 en question, sans toutefois pr\u00f4ner \u00e0 tout prix la diff\u00e9rence. La litt\u00e9rature se d\u00e9finit comme l&rsquo;entre-deux, le va-et-vient, l&rsquo;interstitiel m\u00eame.<\/p>\n<p>Quelle valeur, quels attributs donner \u00e0 l&rsquo;interstice, \u00e0 l&rsquo;inabouti, l&rsquo;inachev\u00e9, \u00e0 ce qui se fait et, se faisant, se d\u00e9fait tout autant. Quelle valeur, quelle qualit\u00e9, quel s\u00e9rieux donner \u00e0 ce qui <em>se d\u00e9robe<\/em> sans cesse ? <\/p>\n<p>La litt\u00e9rature inqui\u00e8te.<\/p>\n<p>La litt\u00e9rature est l&rsquo;entre-deux, le va-et-vient, le ni&#8230; ni&#8230;, le aut&#8230; aut&#8230; Elle n&rsquo;a que faire de dire, d&rsquo;expliquer ou d&rsquo;\u00e9lever. Elle se fout bien de comprendre ou de d\u00e9cider. Elle n&rsquo;est pas de la r\u00e8gle, de la loi, elle n&rsquo;est pas du langage qui est enseignement.<\/p>\n<p>Pour autant, elle n&rsquo;a pas pour seule vocation de plaire, de distraire et d&rsquo;amuser et de faire valoir : elle touche fort et fore loin. Elle \u00e9branle, et secoue. Elle r\u00e2pe et d\u00e9chire. Elle peut ravir aussi, et exaucer, mais ce n&rsquo;est pas dans une fonction d&rsquo;assouvissement, (de plaisir), ou de contentement.<\/p>\n<p>La litt\u00e9rature n&rsquo;est pas du contentement. Elle ne peut s&rsquo;opposer \u00e0 lui n&rsquo;\u00e9tant pas de son monde. Elle abhorre ceux qui sont contents d&rsquo;eux, les cuistres, les m\u00e9diocres.<\/p>\n<p>La litt\u00e9rature n&rsquo;est pas contente d&rsquo;elle-m\u00eame. Elle doute, constamment. Elle doute m\u00eame d&rsquo;elle-m\u00eame. Elle ne sait pas o\u00f9 elle va, elle vague et divague, elle d\u00e9lire, elle est un chien errant, un chien fou, enrag\u00e9, ou une abeille. Ou un organisme pluridisciplinaire, indisciplin\u00e9. Des pseudopodes. Des cellules. Une colonie. Ou des plantes, des lianes, qui avancent sans se mouvoir, intransigeantes avanc\u00e9es du v\u00e9g\u00e9tal.<\/p>\n<p>C&rsquo;est probablement le d\u00e9but de cette recherche, \u00e0 suivre&#8230;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J&rsquo;appelle inqui\u00e9tude de la litt\u00e9rature, le basculement imp\u00e9n\u00e9trable et inexorable, entre LIRE et ECRIRE et qui fait de chaque lecteur un \u00e9crivain (on dirait mieux \u00ab\u00a0\u00e9criveur\u00a0\u00bb, mais ce n&rsquo;est pas tr\u00e8s heureux, ou \u00ab\u00a0scripteur\u00a0\u00bb, mais cela fait trop Nouveau Roman ou Tel Quel) et de chaque \u00e9crivain (\u00e9criveur-scripteur) un lecteur. 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