{"id":8480,"date":"2017-10-06T16:17:05","date_gmt":"2017-10-06T14:17:05","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=8480"},"modified":"2025-09-23T18:48:26","modified_gmt":"2025-09-23T16:48:26","slug":"la-rugosite-du-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/la-rugosite-du-monde\/","title":{"rendered":"La rugosit\u00e9 du monde"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>J&rsquo;ai appris par hasard et en retard la disparition de Philippe Rahmy le 1<exp>er<\/exp> octobre. Je d\u00e9place ce texte du 23 ao\u00fbt 2013, qui traite de <em>B\u00e9ton arm\u00e9<\/em>.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><center><a href=\"https:\/\/www.editionslatableronde.fr\/beton-arme\/9782710370734\" target=\"_blank\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.editionslatableronde.fr\/media\/cache\/couverture_medium\/flammarion_img\/Couvertures\/I23327.jpg\" width=\"180\" title=\"le site de l'\u00e9diteur, La Table Ronde\" \/><\/a><\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;\u00e9crire, sinon s&rsquo;extraire du r\u00e9el et s&rsquo;adonner \u00e0 la passion de survivre ? Il y a plusieurs mani\u00e8res de survivre. Je songe \u00e0 Michel Ohl, incidemment, qui a fabriqu\u00e9 son \u0153uvre en d\u00e9pit de sa vie, ou encore \u00e0 Matthias Zschokke qui, lorsqu&rsquo;il d\u00e9crit Berlin, raconte que ce serait pareil ailleurs \u2014\u00a0qu&rsquo;on n&rsquo;a pas \u00e0 se plaindre en somme. C&rsquo;est la difficult\u00e9 de parler des textes de Philippe Rahmy : jamais c\u00e9der \u00e0 la condescendance facile, jamais \u00e0 la sollicitude feinte.<\/p>\n<p>Philippe Rahmy est un \u00e9crivain vorace. Il ne craint pas de r\u00e9pondre positivement \u00e0 l&rsquo;invitation de se rendre \u00e0 Shanghai par l&rsquo;Association des \u00e9crivains de la ville. Le p\u00e9ril ce n&rsquo;est pas la ville, et sa violence, et son mouvement, le p\u00e9ril ce n&rsquo;est pas le voyage et le d\u00e9paysement, non : il \u00e9volue dans la ville comme un poisson dans l&rsquo;eau. Plus laborieux les repas officiels, les discours, les empreintes politiques furtivement l\u00e2ch\u00e9es.<\/p>\n<p>Ce livre est donc, \u00e0 la faveur de ce voyage, l&rsquo;occasion pour Rahmy de fouiller sa propre histoire et son rapport \u00e0 l&rsquo;\u00e9criture : cette difficult\u00e9 d&rsquo;\u00eatre au monde que la maladie oblige mais qui n&rsquo;est jamais d\u00e9crite de mani\u00e8re mi\u00e8vre ou path\u00e9tique ; bien au contraire, Philippe Rahmy d\u00e9cide que cette singularit\u00e9 sera sa force et lui procurera l&rsquo;\u00e9nergie n\u00e9cessaire.<\/p>\n<blockquote><p>Voyager aussi loin me donne un aper\u00e7u de que serait vivre toujours. Regarder la ville me fait du bien. Chaque immeuble est une porte, chaque rue un foss\u00e9 noir. Nuit profonde. Je ne pense \u00e0 rien. Je vis. Je compte mes morts. Nous ne vieillissons pas \u00e0 cause du temps qui passe. Nous vieillissons \u00e0 cause des morts que nous portons et qui continuent de mourir en nous. J&rsquo;allume une cigarette [&#8230;] Je reste perch\u00e9 au bord de ma fen\u00eatre. Les camions de la voirie se sont mis en action. Je ferai tout pour survivre aux gens que j&rsquo;aime. (24-25)<\/p><\/blockquote>\n<p>Car la mort est en effet pr\u00e9sente d\u00e8s l&rsquo;abord, mais non affront\u00e9e, plut\u00f4t accueillie comme une donn\u00e9e fondatrice (la mort du p\u00e8re), et accept\u00e9e comme telle, inh\u00e9rente. <\/p>\n<blockquote><p>Quelle place faire \u00e0 la mort en soi pour \u00e9crire ? (57)<\/p><\/blockquote>\n<blockquote><p>La mort ne s&rsquo;oppose pas \u00e0 la vie. Elle la prolonge sur un mode mineur.<\/p>\n<p>La mort n&rsquo;est que la vie ralentie. (29)<\/p><\/blockquote>\n<p>Et \u00e9crire en serait comme la b\u00e9quille ou le v\u00e9hicule. Le voyage ainsi offre une r\u00e9alit\u00e9 qui par retour nourrit son exp\u00e9rience propre.<\/p>\n<blockquote><p>Une n\u00e9vralgie derri\u00e8re l&rsquo;oreille. vertiges. Naus\u00e9es. Mon corps est un alliage de ville et de parole. Il se fissure.<\/p>\n<p>22 heures. Une main furtive glise un prospectus de call-girl sous la porte dema chambre. Une r\u00e9alit\u00e9 sordide, un souffle d&rsquo;air, une forme de gr\u00e2ce. L&rsquo;image de ce que pourrait \u00eatre la vie sans l&rsquo;\u00e9criture. (135)<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette r\u00e9alit\u00e9 tr\u00e8s crue, l&rsquo;auteur s&rsquo;y est confront\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t. Il r\u00e9it\u00e8re ici ce heurt au monde du dehors. Le passage du discours de la pr\u00e9sidente de l&rsquo;association-h\u00f4te est \u00e0 ce titre exemplaire. \u00ab\u00a0Je me tiens \u00e0 quelques m\u00e8tres de ce corps. Il me fait l&rsquo;effet d&rsquo;un bel animal plein de sauvageries et de salet\u00e9s abominables \u00bb et plus loin : \u00ab\u00a0Les hommes de l&rsquo;assistance sont pendus \u00e0 ses l\u00e8vres. Je suis comme eux. Je la d\u00e9vore des yeux. \u00bb Et le heurt revient. \u00ab\u00a0Je pense \u00e0 l&rsquo;encyclop\u00e9die de la sexualit\u00e9 que m&rsquo;avait offerte mon p\u00e8re, inquiet de voir son fils hantdicap\u00e9 montrer si peu d&rsquo;int\u00e9r\u00eat pour la chose\u00a0\u00bb (chapitre XVII).<\/p>\n<p>La r\u00e9alit\u00e9 tr\u00e8s crue, ce sont aussi les prostitu\u00e9s des h\u00f4tels (147), les corps offerts \u00e0 l&rsquo;avidit\u00e9 de ce qui croit prendre. <\/p>\n<blockquote><p>Nuit. Quartier fran\u00e7ais. Terrasse de bar. Une prostitu\u00e9e assise \u00e0 califourchon sur un type roux. Ils dorment. Sur la table, des bouteilles de bi\u00e8re, un pot de Niv\u00e9a ouvert. L&rsquo;homme a joui, sa verge pend entre ses cuisses. Ces amants d&rsquo;occasion sont d\u00e9tenteurs d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 qui existe envers et contre tout. La beaut\u00e9 \u00e9trange et fugace des l\u00e9zards coll\u00e9s \u00e0 l&rsquo;envers des ponts. (191)\n<\/p><\/blockquote>\n<blockquote><p>Je ne sais pas voyager ! Cette id\u00e9e me tombe dessus comme je finis ma soupe. J&rsquo;ai tach\u00e9 ma chemise. Je ne sais pas voyager [&#8230;] La v\u00e9rit\u00e9 est que le monde s&rsquo;offre \u00e0 ceux qui n&rsquo;en attendent rien. Il se livre avec simplicit\u00e9, juste l\u00e0, au bord du trottoir, sans le support de la lune ou des violons, sans le support de la litt\u00e9rature, au fond d&rsquo;une ruelle, et c&rsquo;est alors tout le banal qui fleurit sur un morceau d&rsquo;asphalte. (73)<\/p><\/blockquote>\n<p>Le livre superpose la visite de la ville et les paysages et sc\u00e8nes qui s&rsquo;y d\u00e9roulent (\u00ab\u00a0Ils fa\u00e7onnent un monde dont celui-ci est l&rsquo;\u00e9bauche \u00bb), des souvenirs plus ou moins anciens et le condens\u00e9 de ces deux voix sous la forme d&rsquo;une r\u00e9flexion sur l&rsquo;\u00e9criture. Ce livre tr\u00e8s dense se lit d&rsquo;une traite ; les paragraphes s&rsquo;encha\u00eenent. Il s&rsquo;apparenterait \u00e0 un genre dont on ne conna\u00eet pas beaucoup d&rsquo;exemples \u00e9quivalents, sinon peut-\u00eatre le r\u00e9cent <em>Paradis entre les jambes<\/em> de Nicole Caligaris. En quoi l&rsquo;\u00e9criture s&rsquo;interpose comme mystique ou comme \u00e9thique entre la singularit\u00e9 du sujet et la rugosit\u00e9 exub\u00e9rante du monde<sup class='footnote'><a href='#fn-8480-1' id='fnref-8480-1' onclick='return fdfootnote_show(8480)'>1<\/a><\/sup>. Sans doute que les impasses av\u00e9r\u00e9es de l&rsquo;autofiction, la d\u00e9mat\u00e9rialisation progressive du r\u00e9el et la l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration aveugle de nos vies, ont contribu\u00e9 \u00e0 faire \u00e9merger ces nouvelles formes critiques litt\u00e9raires.<\/p>\n<p>C&rsquo;est tr\u00e8s clairement indiqu\u00e9 : \u00ab\u00a0Je voudrais raconter la ville telle que la vivent ceux qui la b\u00e2tissent. \u00bb (46) et poursuivi.<\/p>\n<blockquote><p>Le plan d&rsquo;une ville est une coupe du cerveau de l&rsquo;humanit\u00e9. Les lieux qu&rsquo;il montre, les place et les boulevards, ces espaces de r\u00e9alit\u00e9 tangible sont aussi ceux o\u00f9 se produisent les choses qu&rsquo;on ne voit pas, les baisers qui s&rsquo;\u00e9changent sur les quais, les rats crev\u00e9s dans la ruelle ou le flot tumultueux des pens\u00e9es sous le masque des visages. Cette pulsation de la mati\u00e8re se per\u00e7oit partout \u00e0 Shanghai. La ville est travers\u00e9e par un remous sensuel et magn\u00e9tique. Le d\u00e9sir qu&rsquo;on pouvait \u00e9prouver devant un corps nu se porte soudain, compl\u00e8tement d\u00e9boussol\u00e9, sur les \u00e9l\u00e9ments du paysage, sur l&rsquo;angle d&rsquo;un mur, la couleur d&rsquo;un taxi, ou sur des sc\u00e8nes de rue banales comme une cannette de limonade qu&rsquo;un coup de balais fait tomber du trottoir. Cette d\u00e9rive de l&rsquo;\u00e9motion creuse un vide en moi. Je ne cherche pas \u00e0 le combler. je laisse courir mes yeux, je les laisse jouir au loin. <\/p>\n<p>[&#8230;] Plus je d\u00e9cris Shanghai, avec mille pr\u00e9cautions et scrupules pour ne rien oublier, plus cette vie int\u00e9rieure augmente et submerge les beaut\u00e9s du dehors. (55-56)<\/p><\/blockquote>\n<p>Dans le cas de Rahmy, cette exp\u00e9rience se traduit en une dissolution dans le collectif, jamais compatissante mais qui rel\u00e8verait d&rsquo;une acception forte de l&rsquo;<em>amiti\u00e9<\/em>.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Qui refuse sa nuit, vit en aveugle.\u00a0\u00bb J&rsquo;\u00e9cris cette phrase dans ma main. J&rsquo;ai bu. Je ne connais pas ce quartier? Je n&rsquo;ai plus d&rsquo;argent. Je suis perdu. Je suis heureux. Je suis chinois. (81)\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Ou plus loin :<\/p>\n<blockquote><p>Je n&rsquo;ai pas de ville natale. Le peuple est ma demeure. (170)<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette dissolution-assimilation proc\u00e8de par une relative distanciation du sujet hors de toute lamentation, mais plut\u00f4t comme une forme d&rsquo;assomption de la distance qui caract\u00e9rise toute r\u00e9alit\u00e9 \u2014\u00a0\u00e0 commencer par ce truc flou qu&rsquo;on appelle le r\u00e9el, augment\u00e9 de ce contenu labile et poreux qu&rsquo;on nomme moi, identit\u00e9 ou individu. Impression de ratage ou de rouerie qu&rsquo;\u00e9crire, sans doute, peut redoubler. Sp\u00e9cialement dans un monde grouillant comme la Chine. On nous raconte des salades.<\/p>\n<blockquote><p>Tout le monde hurle. Tout le monde porte une chemise blanche. Tout le monde fume. Les carosseries se touchent. Les chromes brillent. Les klaxons carillonnent entre les immeubles. La ville est un couteau en \u00e9quilibre sur la pointe.<\/p>\n<p>L\u00e0-bas, au bout de l&rsquo;avenue, la fen\u00eatre de ma chambre est allum\u00e9e [&#8230;] Les choses continuent d&rsquo;exister quand nous ne sommes pas l\u00e0 [&#8230;] Ecrire. Que sont les livres sinon la chambre vacante d&rsquo;un \u00e9crivain parti en voyage dans ses histoires ? (70)<\/p><\/blockquote>\n<p>Ces histoires qui choisissent d&rsquo;investir d&rsquo;improbables billes pour se raconter (65), c&rsquo;est ce qu&rsquo;avec gr\u00e2ce, celle du singe pendu au bout d&rsquo;une liane, ou du singe enferm\u00e9 dans le zoo, d\u00e9signe ce livre qu&rsquo;il me faut \u00e0 pr\u00e9sent arr\u00eater de piller et de maladroitement paraphraser. Cette gr\u00e2ce du doppelg\u00e4nger (double absent, ombre ou primate), Philippe Rahmy la r\u00e9sume en \u00e9voquant le fameux rhinoc\u00e9ros de D\u00fbrer ; celui-ci en effet \u00ab\u00a0a fait ce que font tous les artistes : il a cach\u00e9 ses sources, fait passer son travail de copiste pour une pure vision. \u00bb (51)<\/p>\n<p>O\u00f9 l&rsquo;on reprend la sente p\u00e9rilleuse sur la cr\u00eate, qui est celle qu&rsquo;on pr\u00e9f\u00e8re, celle qu&rsquo;on voudrait \u00e0 jamais parcourir. Celle qu&rsquo;au besoin on ne quitte plus. Celle qui peut-\u00eatre nous est d\u00e9volue et dont on peut d\u00e9vier. Ce fa\u00eete inconfortable qui n\u00e9cessite que jamais on ne puisse longuement se poser, sous peine de faillir, de chuter d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 comme de l&rsquo;autre : le r\u00e9el opaque, la fiction d\u00e9lirante.<\/p>\n<p>On progresse avec difficult\u00e9 sur ce fil, on n&rsquo;a pas d&rsquo;autre choix qu&rsquo;avancer. On se rend \u00e0 l&rsquo;aventure. On s&rsquo;abandonne \u00e0 elle. La t\u00eate vid\u00e9e. (Je laisse volontiers la fin du livre au lecteur.)<\/p>\n<blockquote><p>Il suffirait de s&rsquo;installer dans une vielle, n&rsquo;importe laquelle, pourvu que son murmure couvre celui de l&rsquo;esprit. Il suffirait d&rsquo;attendre comme quelqu&rsquo;un qui serait assis dans un immeuble en feu. Se laisser d\u00e9vorer. on n&rsquo;\u00e9crit jamais que sur des cendres. (195)<\/p><\/blockquote>\n<div class='footnotes' id='footnotes-8480'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-8480-1'> Ce pourrait \u00eatre une d\u00e9finition <i>positive<\/i> de la violence. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-8480-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J&rsquo;ai appris par hasard et en retard la disparition de Philippe Rahmy le 1er octobre. 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