{"id":82,"date":"2010-04-02T14:13:28","date_gmt":"2010-04-02T19:13:28","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=82"},"modified":"2010-04-07T08:39:16","modified_gmt":"2010-04-07T13:39:16","slug":"abominable","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/abominable\/","title":{"rendered":"Abominable"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;une des rares voix critiques de notre temps, <a href=\"http:\/\/towardgrace.blogspot.com\/\">Claro<\/a>, exprime dans le <em>Clavier cannibale<\/em> toute la difficult\u00e9 qu&rsquo;il y a \u00e0 \u00eatre ce qu&rsquo;on appelle un \u00e9crivain, exp\u00e9rience tout enti\u00e8re tourn\u00e9e sur l&rsquo;\u00e9chec, le ratage, et ce que j&rsquo;appellerai l&rsquo;inqui\u00e9tude.<\/p>\n<p>Il faudrait tout de m\u00eame rappeler qu&rsquo;il n&rsquo;y a gu\u00e8re de profession qui n&rsquo;en soit moins une, et qui attire pourtant autant les foules.<\/p>\n<p>Ecrire est douloureux, et l&rsquo;\u00e9crit ne r\u00e9sout rien. Au-del\u00e0 de cette impasse, aucun d\u00e9bat sur le support, la librairie, l&rsquo;\u00e9dition, ne tient la route.<\/p>\n<p>Pourquoi veulent-ils tous \u00e9crire ? La question se pose.<\/p>\n<p>Mais en v\u00e9rit\u00e9, tous ne veulent pas \u00e9crire, tous veulent \u00eatre \u00e9crivain, et la nuance est profonde.<\/p>\n<p>Qui r\u00eave de nuit d&rsquo;insomnies, de vie sociale r\u00e9duite au minimum, quand encore il est indispensable, de cernes, de corps abandonn\u00e9s en friche, de mauvaise humeur, d&rsquo;excipients divers et tous aussi nuisibles les uns que les autres, de sobri\u00e9t\u00e9 excessive, de manque d&rsquo;argent, d&rsquo;odeur de transpiration, de nuits hant\u00e9es, de peaux grises, de hantises longues et tranquilles ?<\/p>\n<p>Samuel Beckett le dit, et Claro le cite, et je me plais \u00e0 le citer \u00e0 mon tour : <em>Try again, fail again, fail better.<\/em><\/p>\n<p>Je ne suis pas celui que je r\u00eave d&rsquo;\u00eatre. Je me suis attel\u00e9 \u00e0 une t\u00e2che immense, insens\u00e9e : \u00e9crire.<\/p>\n<p>Alors tu \u00e9cris. Tu \u00e9cris, et \u00e9cris encore. Puis tu t&rsquo;aper\u00e7ois, au bout du compte, \u00e0 ce point o\u00f9 tu ne cesses de reculer, que tu ne peux plus reculer. Puis tu te rends compte qu&rsquo;\u00e9crire, ce n&rsquo;est plus un probl\u00e8me de tourner joliment une phrase, de b\u00e2tir un monde ou de rendre aimable un personnage.<\/p>\n<p>Non. Ecrire commence l\u00e0 o\u00f9 tu choisis d&rsquo;affronter le langage, et par le langage non pas le monde \u2014 qui se passe de toi et de ton minable atterrement  \u2014 mais quelque chose&#8230; \u00e0 la fois de plus intense et de plus intime ; une r\u00e9alit\u00e9 qui n&rsquo;est pas le r\u00e9el, mais l&rsquo;image qu&rsquo;ils se font du r\u00e9el. Tu as l&rsquo;impression fugace et pourtant tenace, insaisissable clou, que ce travail requiert toutes tes nuits, et que tu as \u00e9t\u00e9 d\u00e9sign\u00e9 pour creuser la nuit, excaver tout l&rsquo;obscur (et donc le volume) du silence.<\/p>\n<p>Ecrire c&rsquo;est arracher \u00e0 terre o\u00f9 tu te pr\u00e9cipites les poign\u00e9es du silence. Et qu&rsquo;il vienne corriger la confiante paroi, t\u00f4le lisse, glissante et enti\u00e8re, appos\u00e9e au monde.<\/p>\n<p>A ce titre, \u00e9crire ne rel\u00e8ve plus de l&rsquo;acte naturel, n&rsquo;a plus lieu d&rsquo;\u00eatre en ce monde. Nous avons ouvert la bo\u00eete.<\/p>\n<p>Ecrire, m\u00eame ici, c&rsquo;est toujours briser l&rsquo;\u00e9cran.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;une des rares voix critiques de notre temps, Claro, exprime dans le Clavier cannibale toute la difficult\u00e9 qu&rsquo;il y a \u00e0 \u00eatre ce qu&rsquo;on appelle un \u00e9crivain, exp\u00e9rience tout enti\u00e8re tourn\u00e9e sur l&rsquo;\u00e9chec, le ratage, et ce que j&rsquo;appellerai l&rsquo;inqui\u00e9tude. 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