{"id":7972,"date":"2013-04-08T20:54:47","date_gmt":"2013-04-08T18:54:47","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=7972"},"modified":"2013-10-08T23:34:12","modified_gmt":"2013-10-08T21:34:12","slug":"cimetieres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/cimetieres\/","title":{"rendered":"Cimeti\u00e8res [r\u00e9sidence Instin \u00e0 Montpellier, 6]"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Depuis le mois de d\u00e9cembre, \u00e0 l&rsquo;initiative de la Panac\u00e9e de Montpellier, je suis en r\u00e9sidence avec deux autres membres du G\u00e9n\u00e9ral Instin : Patrick Chatelier, auteur et initiateur du projet, et Eric Caligaris, musicien et plasticien. Notre mission : occuper un espace sur le site \u00e9labor\u00e9 par Eli Commins et le centre d&rsquo;art, Textopoly. Cet espace, Espace Autonome Instin est une perception flou, instinienne, d&rsquo;un mod\u00e8le de ville, inspir\u00e9 par la visite de l&rsquo;ancienne Ecole d&rsquo;Application d&rsquo;Infanterie, \u00e0 pr\u00e9sent d\u00e9saffect\u00e9e et en attente d&rsquo;un nouveau destin municipal (\u00e9cole, logements \u00e9tudiants, tram). Nous visitons la ville avec des yeux hallucin\u00e9s, nous brouillons les pistes, nous m\u00e9langeons les itin\u00e9raires.<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<h3><font color=\"#99000\">Eros de Thanatos<\/font><\/h3>\n<p>Le cimeti\u00e8re est fascinant : espace d\u00e9di\u00e9 \u00e0 l&rsquo;absence, espacement sans pr\u00e9sence, et lieu de m\u00e9moire, m\u00e9moire malgr\u00e9 tout labile, du fait de l&rsquo;impermanence des concessions (\u00e0 quelques exceptions pr\u00e8s), lieu commun de la mort, dont il cherche \u00e0 d\u00e9jouer l&rsquo;inexorable, dans nos soci\u00e9t\u00e9s hors-sol, le cimeti\u00e8re est un espace \u00e0 haute valeur symbolique ajout\u00e9e. C\u2019est un lieu propice \u00e0 la m\u00e9ditation, au silence et \u00e0 la d\u00e9ambulation.<\/p>\n<p>Ce qui fascine \u00e9galement dans le cimeti\u00e8re, c&rsquo;est son organisation architectonique et urbanistique. Le souvenir semble appeler l\u2019ordre et le  cimeti\u00e8re est comme une ville miniature, mais qui serait (c\u2019est tentant en effet) ma\u00eetris\u00e9e.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est d\u2019ailleurs pas seulement une ville, avec ses rues qui desservent des lieux que l\u2019on p\u00e9n\u00e8tre, lieux dot\u00e9s de fonctions. C\u2019est une ville \u201cajout\u00e9e\u201d : le cimeti\u00e8re est en r\u00e9alit\u00e9 un \u00e9cran, c\u2019est-\u00e0-dire une surface, dans la ville, surface h\u00e9riss\u00e9e de croix et de pierres fun\u00e9raires, dont la profondeur (contrairement \u00e0 n&rsquo;importe quel objet architectural ou urbain) nous est non seulement myst\u00e9rieuse et refus\u00e9e, mais obs\u00e9dante. On s&rsquo;\u00e9tonne de cette profondeur, on se demande comment s&rsquo;organise l&rsquo;espace l\u00e0-dessous (dans les caveaux, dans les cercueils, dans les urnes). Et que deviennent-ils, les corps ? Et la vie de la terre, qu&rsquo;en fait-elle ? Leur est-elle perm\u00e9able ?<\/p>\n<p>(Une chose \u00e9tonnante qui secr\u00e8tement travaille en nous : le cimeti\u00e8re est un lieu sacr\u00e9 d\u00e9di\u00e9 \u00e0 l&rsquo;absence, soit ; mais, sous la terre, nous ne voyons plus le d\u00e9funt, auquel nous substituons une plaque fun\u00e9raire, une bouquet de fleurs synth\u00e9tiques et un nom propre (parfois un po\u00e8me, un mot doux)&#8230; mais la disparition du d\u00e9funt, cette aporie, nous n&rsquo;en avons aucune id\u00e9e. Que se passe-t-il l\u00e0-dessous ? Comment le mort meurt-il ? Quelle est la vitesse de la mort ? Quelle est la vitesse d\u2019un mort ?)<\/p>\n<p>Il n\u2019y a pas que les ornements fun\u00e9raires, d\u2019ailleurs :  la somme des noms propres peut \u00e9galement confiner au vertige. Ces suites, cette concat\u00e9nation ou cet amoncellement de mots et de lettres fouillent notre imaginaire et notre m\u00e9moire et notre pens\u00e9e avec un aplomb d\u00e9mesur\u00e9.<\/p>\n<p><br ><\/p>\n<h3><font color=\"#99000\">Une mort \u00e0 soi<\/font><\/h3>\n<p>En parcourant le cimeti\u00e8re, quel qu&rsquo;il soit, le promeneur ne peut s&#8217;emp\u00eacher aussi de songer \u00e0 ses visites contraintes par le r\u00e9el, ses morts  \u00e0 soi qu&rsquo;on a pu venir visiter, enfant par exemple, tous les 1<sup>er<\/sup> novembre, puis plus tard, ses premiers <i>vrais<\/i> morts, ses proches, ses amis.<\/p>\n<p>Il ne peut pas non plus oublier qu&rsquo;il sera lui aussi parmi eux, qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas d&rsquo;autre issue, et je ne parle pas de la mort pour l&rsquo;organisme, mais de finir sous une pierre tombale dans un cimeti\u00e8re quelconque, de confession chr\u00e9tienne, \u00e0 moins qu&rsquo;on opte pour la poussi\u00e8re. Mais qui voudrait une tombe sur la corniche de S\u00e8te, sous une sorte de pin, pin parasol de pr\u00e9f\u00e9rence, par exemple, n&rsquo;en a pas l&rsquo;opportunit\u00e9, ni le choix, ni le droit.<\/p>\n<p>Nous sommes attir\u00e9s par la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 du cimeti\u00e8re et nous nous familiarisons avec son usage, son occupation. On s\u2019\u00e9tonne de l&rsquo;esth\u00e9tique propre aux cimeti\u00e8res, avec la pr\u00e9sence d\u2019\u00e9l\u00e9ments \u201cmorts\u201d  eux-m\u00eames que sont les min\u00e9raux et les v\u00e9g\u00e9taux (sous quelque forme que ce soit). Morts, car ils ne sont pas ce qu&rsquo;une certaine de la vie (animale) est : la forme et le volume, le mouvement, le son. Les pierres, si elles incarnent bien l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, sont largement utilis\u00e9es, mais d\u00e9cor\u00e9es de fleurs qui, elles, symbolisent l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re de la vie pass\u00e9e. Il y a jusqu&rsquo;au choix des esp\u00e8ces qui est d\u00e9termin\u00e9 par le lieu m\u00eame : plantes sempervirentes qui ne perdent pas leurs feuilles (buis, bruy\u00e8re, cypr\u00e8s, if, gen\u00e9vrier parfois) ; plantes aux noms \u00e9vocateur : pens\u00e9e, myosotis (\u00e9galement appel\u00e9 ne-m&rsquo;oublie-jamais) ; plantes symbolisant l&rsquo;amour ou l\u2019attachement comme la rose, ou lianes telles que la cl\u00e9matite.<\/p>\n<p>Le cimeti\u00e8re est une forme de climax. Un stade de la d\u00e9composition mais aussi de la croissance, ou mieux, l&rsquo;\u00e9quilibre entre ces deux forces, en somme un jardin, un lieu cultiv\u00e9, et cultiv\u00e9 \u00e0 ce dessein pr\u00e9cis\u00e9ment : rester tel quel. Un cimeti\u00e8re n&rsquo;avance pas (il est confin\u00e9 entre ses murs). Le cimeti\u00e8re est \u00e9quilibre persistant. Un \u00e9quilibre entre deux forces et deux moments, un \u00e9quilibre entre deux mondes.<\/p>\n<p>En visitant, pour les besoins de la r\u00e9sidence, les deux cimeti\u00e8res de Montpellier (le Cimeti\u00e8re Protestant et le cimeti\u00e8re Montparnasse), l\u2019id\u00e9e d\u2019y tenir un atelier d\u2019\u00e9criture est venue.<\/p>\n<p>A travers l\u2019\u00e9vocation de la botanique, je me suis personnellement int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 trois choses : retrouver les botanistes morts \u00e0 Montpellier, tels Flahaut ; ensuite les noms, les mots grav\u00e9s sur les pierres ; les po\u00e8mes na\u00effs, les d\u00e9dicaces ; quelle est la nature de ce mat\u00e9riau langagier&#8230; ; enfin les v\u00e9g\u00e9taux sauvages, bien s\u00fbr, au point de r\u00e9aliser des inventaires phytosociologiques dans les all\u00e9es<sup class='footnote'><a href='#fn-7972-1' id='fnref-7972-1' onclick='return fdfootnote_show(7972)'>1<\/a><\/sup>. <\/p>\n<p><br ><\/p>\n<h3><font color=\"#99000\">Necropoly<\/font><\/h3>\n<p>En ayant pour projet de repr\u00e9senter des lieux r\u00e9els dans l\u2019Espace Autonome Instinien, il s\u2019est av\u00e9r\u00e9 naturel d\u2019y b\u00e2tir \u00e9galement un cimeti\u00e8re \u2014\u00a0interrogeant par l\u00e0, aussi, les singularit\u00e9s d\u2019un tel lieu.<\/p>\n<p>Le cimeti\u00e8re fait partie, avec le Polygone, des deux lieux (sur les huit) qui \u2014\u00a0bien entendu \u2014\u00a0n\u2019existent pas dans le p\u00e9rim\u00e8tre de l\u2019Ecole d\u2019Application d\u2019Infanterie. Du moins a priori sur les cartes<sup class='footnote'><a href='#fn-7972-2' id='fnref-7972-2' onclick='return fdfootnote_show(7972)'>2<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>Le cimeti\u00e8re est le lieu m\u00eame du G\u00e9n\u00e9ral Instin. N&rsquo;est-il pas o\u00f9 il s\u2019origine ?<\/p>\n<p><br ><\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-7972'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-7972-1'> d\u00e9couvrant et d\u00e9crivant de nouvelles associations singuli\u00e8res \u00e0 Cypr\u00e8s et Eragrostis ou \u00e0 plantes en bois et plantes en fer \u2014\u00a0je vais en enfer. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-7972-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-7972-2'> Nous avons souvent song\u00e9 que les Garages dans la prairie indiquaient, quoique de mani\u00e8re crypt\u00e9e, une esp\u00e8ce de cimeti\u00e8re. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-7972-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis le mois de d\u00e9cembre, \u00e0 l&rsquo;initiative de la Panac\u00e9e de Montpellier, je suis en r\u00e9sidence avec deux autres membres du G\u00e9n\u00e9ral Instin : Patrick Chatelier, auteur et initiateur du projet, et Eric Caligaris, musicien et plasticien. 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