{"id":7948,"date":"2013-01-25T11:04:08","date_gmt":"2013-01-25T09:04:08","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=7948"},"modified":"2013-04-21T23:26:47","modified_gmt":"2013-04-21T21:26:47","slug":"le-sejour","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/le-sejour\/","title":{"rendered":"Le s\u00e9jour [r\u00e9sidence Instin \u00e0 Montpellier, 1]"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Depuis le mois de d\u00e9cembre, \u00e0 l&rsquo;initiative de la Panac\u00e9e de Montpellier, je suis en r\u00e9sidence avec trois autres membres du G\u00e9n\u00e9ral Instin : Patrick Chatelier, auteur et initiateur du projet, Eric Caligaris, musicien et plasticien et Sylvain P\u00e9rier, SP38, affichiste. Notre mission : occuper un espace sur le site \u00e9labor\u00e9 par Eli Commins et le centre d&rsquo;art, <a href=\"http:\/\/www.textopoly.fr\" target=\"_blank\"><em>Textopoly<\/em><\/a>. Cet espace, Espace Autonome Instin est une perception flou, instinienne, d&rsquo;un mod\u00e8le de ville, inspir\u00e9 par la visite de l&rsquo;ancienne Ecole d&rsquo;Application d&rsquo;Infanterie, \u00e0 pr\u00e9sent d\u00e9saffect\u00e9e et en attente d&rsquo;un nouveau destin municipal (\u00e9cole, logements \u00e9tudiants, tram). Nous visitons la ville avec des yeux hallucin\u00e9s, nous brouillons les pistes, nous m\u00e9langeons les itin\u00e9raires.<\/p><\/blockquote>\n<h3><font color=\"#990000\">Le s\u00e9jour des captifs<\/font><\/h3>\n<p><br ><\/p>\n<p>On leur a donn\u00e9 les clefs, on les a affect\u00e9s \u00e0 leurs cellules.<\/p>\n<p>N\u00b0s 17, 33, 45. Eloign\u00e9s, les uns des autres, ils ne pourraient pas sortir avant la fin de leur travail. Chacun \u00e0 un angle du b\u00e2timent, moins un.<\/p>\n<p>Les cellules, bien que l\u00e9g\u00e8rement diff\u00e9rentes, \u00e9videmment par leurs situations respectives, l\u2019exposition, l\u2019agencement des meubles et des pi\u00e8ces (ce sont des cellules spacieuses), et donc la lumi\u00e8re, l\u2019encombrement, l\u2019\u00e9cho et la temp\u00e9rature, se ressemblent sensiblement. M\u00eames murs et sols et plafonds. M\u00eames coins cuisine, m\u00eames meubles. M\u00eames lits, m\u00eames tables, m\u00eames menuiseries aux fen\u00eatres, m\u00eames serrureries aux portes. M\u00eames bruits, m\u00eames cafeti\u00e8res, m\u00eames th\u00e9i\u00e8res. On a pouss\u00e9 le vice \u00e0 rendre semblables les draps, les serviettes, les pommeaux de douche, les couverts, les casseroles, les po\u00eales, les chaises, les tables basses, les rideaux, les lampes, les coussins, les assiettes, les verres, les brocs, les \u00e9tag\u00e8res, les planches de repassage et les fers \u00e0 repasser, les serpill\u00e8res espagnoles, les couvercles, les planches \u00e0 d\u00e9couper, les \u00e9conomes, les passoires et les spatules. Le tout de la m\u00eame marque su\u00e9doise.<\/p>\n<p>On a pouss\u00e9 le vice \u00e0 peupler des m\u00eames ingr\u00e9dients les m\u00eames frigos et les m\u00eames placards : m\u00eames r\u00e9cipients pour le sel et m\u00eames r\u00e9cipients pour le poivre. M\u00eames sachets de th\u00e9 noir et m\u00eames paquets de caf\u00e9 moulu. M\u00eames bouteilles d\u2019huile d\u2019olive et m\u00eames bouteilles de vinaigre. M\u00eames liquides vaisselle et m\u00eames poudres \u00e0 r\u00e9curer.<\/p>\n<p>M\u00eame les clefs \u00e9taient identiques.<\/p>\n<p>On les a laiss\u00e9s l\u00e0, avec les m\u00eames paquets de p\u00e2tes (<em>Penne rigate<\/em> n\u00b0 73 et <em>Spaghetti<\/em> n\u00b05, format familial 1kg), les m\u00eames bo\u00eetes de sardines (<em>Sardines \u00e0 l&rsquo;huile d&rsquo;olive vierge extra et au citron<\/em>, la bo\u00eete de 135g)\u00a0et le m\u00eame filet d\u2019oranges (prov. Espagne, le filet 1kg).<\/p>\n<p>On les a laiss\u00e9s l\u00e0, \u00e0 travailler.<\/p>\n<p>Parfois, on leur disait d\u2019\u00e9changer leurs cellules. Ils n\u2019y voyaient que du feu. Car 17, 33, 45 ou 33, 45, 17, ou m\u00eame 45, 17, 33, quelle diff\u00e9rence ?<\/p>\n<p>Parfois on les laisser descendre avec nous, on se les pr\u00eatait, on jouait avec, \u00e7a les distrayait, \u00e7a nous amusait. Une fois par semaine, un verre de vin de Languedoc et une excursion dans la cour int\u00e9rieure. Il y tournaient en rond, ne sachant que faire (d\u00e8s qu\u2019on les d\u00e9crochait de leur table de travail, de leurs papiers griffonn\u00e9s et de leurs \u00e9crans bariol\u00e9s, ils ne savaient faire que \u00e7a : errer).<\/p>\n<p>S\u2019ils sortaient, c\u2019\u00e9tait avec le bracelet de surveillance. Ils avaient interdiction formelle de quitter la ville. D\u2019ailleurs ils ne la quittaient pas, pr\u00e9f\u00e9rant se cacher dans des b\u00e2tisses en ruine o\u00f9, disaient-ils, il trouvaient des tr\u00e9sors. Ils semblaient heureux, quand ils rentraient, combl\u00e9s, apais\u00e9s. Ainsi avait-on la paix quelques jours.<\/p>\n<p>Ils se plaignaient souvent du froid, de la nourriture, d\u2019eux-m\u00eames, mais ils avan\u00e7aient, p\u00e9niblement, dans leur t\u00e2che quotidienne. Malgr\u00e9 tout, et malgr\u00e9 tout ce qu\u2019on leur reprochait (en r\u00e9union, \u00e7a y allait, la rue des Balances), et tous les motifs de r\u00e9crimination ou d\u2019agacement qu\u2019on avait parcimonieusement not\u00e9s dans un cahier neuf achet\u00e9 \u00e0 cet effet (notre cahier de dol\u00e9ances \u00e0 leur endroit), notamment aupr\u00e8s de notre hi\u00e9rarchie qui nous les a impos\u00e9s, malgr\u00e9 tout disais-je, leur s\u00e9jour leur \u00e9tait aussi agr\u00e9able qu&rsquo;il nous \u00e9tait profitable.\u00a0<\/p>\n<p>Ils se rass\u00e9r\u00e9naient de caf\u00e9, de th\u00e9 et de cigarettes. Parfois un livre. Parfois une banane.<\/p>\n<p>Ils accumulaient des images de leurs sorties hebdomadaires et prenaient beaucoup de notes. Chaque sortie \u00e9tait l\u2019occasion d\u2019une blague, d\u2019un \u00e9garement ou de la perte d\u2019un objet pr\u00e9cieux, ou bien d\u2019un coup de soleil sur le nez. D&rsquo;un membre foul\u00e9 ou bris\u00e9, ou d\u2019un coup de parapluie sur le haut du cr\u00e2ne. Les gens, dans l\u2019ensemble, \u00e9taient compr\u00e9hensifs, et les laissaient faire, les laisser passer. Et ils passaient. Franchissaient tous les obstacles, malgr\u00e9 leurs nombreuses difficult\u00e9s d\u2019\u00e9locution, de compr\u00e9hension, malgr\u00e9 leurs d\u00e9fauts et malformations. Leurs tares et leurs travers.<\/p>\n<p>Bon an mal an ils traversaient les saisons, toujours. C\u2019\u00e9tait comme des enfants \u2014\u00a0et on aurait dit qu\u2019ils \u00e9taient en vacances, eux-m\u00eames. Ils n\u2019angoissaient plus. Ils ne criaient plus la nuit et leurs douleurs dans le nerf radial, le bassin ou les m\u00e9tacarpes s\u2019estompaient durant leurs passages.<\/p>\n<p>Ils jouaient avec l\u2019ascenseur, montaient, descendaient, montaient, descendaient. Il fallait les gronder.\u00a0<\/p>\n<p>Ils se perdaient r\u00e9guli\u00e8rement dans nos couloirs, surtout lors des visites m\u00e9dicales.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, je ne dis pas qu\u2019il n\u2019y a pas eu quelques incartades, quelques exc\u00e8s de rires et de boissons, ni quelque jeune femme l\u00e9g\u00e8rement molest\u00e9e (leur app\u00e9tit est redoutable, il est vrai ; ils consommaient de la viande d\u00e8s qu\u2019ils pouvaient \u2014\u00a0et leurs pulsions&#8230; impr\u00e9visibles, surtout du c\u00f4t\u00e9 de la chose.)<\/p>\n<p>R\u00e9guli\u00e8rement on les rel\u00e2chait \u2014 eh bien : ils revenaient ! R\u00e9guli\u00e8rement, ils revenaient passer l\u2019\u00e9ponge, go\u00fbter aux oranges ou refaire un enduit. Ils ne se lassaient pas et, s\u2019il n\u2019avait pas fallu les battre l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre lors de leur dernier s\u00e9jour, par mesure prophylactique (<em>\u00c0 quoi servent ces enfants<\/em>, aurait-dit le S\u00e9nateur ?), les battre jusqu\u2019\u00e0 les abattre, ils auraient perp\u00e9tuellement fait de bons compagnons de jeu.<\/p>\n<p><br ><center>\u00b1<\/center><br ><br \/>\n<font size=1><b>INSTIN x TEXTOPOLY<\/b> <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/instin-x-textopoly\/\">0. Instin x Textopoly : pr\u00e9sentation<\/a> \u2022 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/le-sejour\/\">1. Le s\u00e9jour<\/a> \u2022 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/premiere-visite-a-l-e-a-i\/\">2. Premi\u00e8re visite \u00e0 l&rsquo;E.A.I.<\/a> \u2022 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/le-septieme-ciel-ou-la-folle-machine-fiction-collective\/\">3. Le Septi\u00e8me Ciel, ou la folle machine fiction collective<\/a> \u2022 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/a-monument\">4. A.monument<\/a> \u2022 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/preparation-des-ateliers-decriture\/\">5. Pr\u00e9paration des ateliers d&rsquo;\u00e9criture<\/a> \u2022 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/des-plantes-et-de-la-botanique\/\">6. Des plantes et de la botanique<\/a> \u2022 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/cimetieres\/\">7. Cimeti\u00e8res<\/a> \u2022 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/du-fait-militaire\">8. Du fait militaire<\/a> \u2022 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/ailleurs\">9. Ailleurs (S\u00e8te, Cette, 7)<\/a> \u2022 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/textopoly\">10. <em>Textopoly<\/em>, petit pr\u00e9cis de l&rsquo;utilisateur<\/a><\/font><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis le mois de d\u00e9cembre, \u00e0 l&rsquo;initiative de la Panac\u00e9e de Montpellier, je suis en r\u00e9sidence avec trois autres membres du G\u00e9n\u00e9ral Instin : Patrick Chatelier, auteur et initiateur du projet, Eric Caligaris, musicien et plasticien et Sylvain P\u00e9rier, SP38, affichiste. 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