{"id":782,"date":"2010-08-23T17:34:13","date_gmt":"2010-08-23T22:34:13","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=782"},"modified":"2010-08-24T05:26:35","modified_gmt":"2010-08-24T10:26:35","slug":"la-jeune-fille-et-la-mort","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/la-jeune-fille-et-la-mort\/","title":{"rendered":"La jeune fille et la mort"},"content":{"rendered":"<p>Je patientais un train, tard dans la nuit, dans une ville quelconque, une ville sans \u00e2me, une ville endormie.<br \/>\nBien qu&rsquo;en \u00e9t\u00e9. Bien qu&rsquo;en \u00e9t\u00e9 les terrasses \u00e9tant remplies de rires et de joie et de d\u00e9sir dont je me sentais \u00e9tranger, les quais de la gare \u00e9taient tranquillement vides. Un cheminot attendait son quart. Un jeune fumait de l&rsquo;herbe sur le banc le plus lointain. C&rsquo;\u00e9tait le quai le plus \u00e9loign\u00e9 de la gare et \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 on donnait sur des rues tout aussi calmes et d\u00e9sertes.<\/p>\n<p>J&rsquo;attendais depuis pr\u00e8s d&rsquo;une heure et m&rsquo;ennuyais ferme, quand le cri a retenti. Une fille crie. Au d\u00e9but \u00e7a ne choque pas, on a l&rsquo;habitude que, par jeu ou par provocation, le vendredi soir, une fille crie dans la rue. Sauf que les cris se sont multipli\u00e9s, se sont r\u00e9pandus comme une cire, dans tous les recoins de la gare comme de mon esprit, de mon \u0153il.<\/p>\n<p>Un cri avale un \u0153il \u2014 pensez-vous que cela soit possible ? Cela est. Je me suis lev\u00e9 et j&rsquo;ai vu, oui, je crois, bien vu, deux ombres dont une \u00e0 terre et ces cris, qui perduraient parce qu&rsquo;ils \u00e9taient venus en moi maintenant, je ne saurais plus dire s&rsquo;ils \u00e9taient encore dans l&rsquo;air ou dans ma main, dans mon \u0153il&#8230;<\/p>\n<p>Que faire ? Les cris \u00e9taient l\u00e0 pr\u00e9sents. J&rsquo;\u00e9tais enferm\u00e9 sur le quai dans l&rsquo;enceinte de la gare. La sc\u00e8ne se produisait \u00e0 quelques pas, mais dans une rue adjacente il fallait que je fasse tout le tour. J&rsquo;ai travers\u00e9 une paire de voies. C&rsquo;est la premi\u00e8re fois que je le faisais dans une vraie gare urbaine. De toute fa\u00e7on le passage \u00e9tait d\u00e9centr\u00e9 par rapport au b\u00e2timent et il n&rsquo;y avait personne. J&rsquo;aurais voulu, oh comme j&rsquo;aurais voulu sauter le grillage, mais mes je n&rsquo;en suis plus capable, physiquement. <\/p>\n<p>J&rsquo;ai travers\u00e9 une seconde paire de voies. De quoi venir sur la derni\u00e8re marge du quai, fr\u00f4ler la nuit l\u00e0 couch\u00e9e. Me heurter aux grilles, et toutes les portes lat\u00e9rales sont ferm\u00e9es, \u00e0 peu pr\u00e8s s\u00fbr que personne ne sait o\u00f9 sont les clefs.<\/p>\n<p>Je dois ressortir. Dans le \u00ab\u00a0magasin\u00a0\u00bb presse, le rideau de fer est baiss\u00e9, une employ\u00e9e passe l&rsquo;aspirateur. Pas de voyageurs. Ou \u00e0 peine un ou ou deux, impotents. Dehors c&rsquo;est la chaleur de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 nocturne. De nombreux jeunes et aucun n&rsquo;a fait attention aux cris. Ils sont trop loin de toute mani\u00e8re. Arriv\u00e9 dans la rue en trottinant, il n&rsquo;y a plus rien. Plus de cri, plus de bruit. Rien. Des ombres partout, des jeunes qui vont et viennent, \u00e9pars. <\/p>\n<p>Il y a la passerelle pour pi\u00e9tons au-dessus des voies. Cela fait encore d&rsquo;autres ombres, cela fait d&rsquo;autres recoins o\u00f9 planquer de l&rsquo;hostilit\u00e9, de l&rsquo;agressivit\u00e9.<\/p>\n<p>J&rsquo;avance un peu et distingue malgr\u00e9 tout une masse sombre sous un arbre. Je me roule une clope. Le temps est \u00e9trange. On peut le palper. On sait qu&rsquo;il passe, on ne le retient pas pour autant. Et tout est ralenti extraordinairement. L&rsquo;ombre se fond \u00e0 l&rsquo;ombre. Un gars se l\u00e8ve. C&rsquo;est lui que j&rsquo;ai pris pour l&rsquo;agresseur. Elle parle fort. Il s&rsquo;agite. Elle crie et elle pleure. Il se tait, la maintient fermement au sol. Je pose mon sac \u00e0 dos sur le parapet, j&rsquo;en sors mon briquet et allume ma clope. \u00c7a donne une esp\u00e8ce de protection, comme une arme. En m\u00eame temps quel besoin ? Lorsque je m&rsquo;approche d&rsquo;eux, il passe \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi sans me regarder, il trace sa route. Je passe \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;autre, qui est assise par terre, pleure. Me regarde avec ses grands yeux, suppliant. Elle se rel\u00e8ve.<\/p>\n<p>Je la d\u00e9passe, puis me retourne : plus rien. La rue : vide.<\/p>\n<p>Je comprends qu&rsquo;il est mont\u00e9 sur la passerelle, elle a d\u00fb suivre. Je m&rsquo;avance : rien, pas d&rsquo;ombre, pas de mouvement.<\/p>\n<p>Je la vois. A l&rsquo;entr\u00e9e de l&rsquo;escalier qui redescend de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la ligne de chemin de fer. Elle a grimp\u00e9 \u00e0 mi-hauteur de la rambarde. Putain. Ah, et elle pleure, et elle crie : \u00ab\u00a0Tu voix Salim\u00a0\u00bb, d&rsquo;un coup \u00e7a sort, \u00ab\u00a0je vais sauter, je vais sauter ! Salaud (plaintif et trainant) !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Putain. Putain. <\/p>\n<p>\u00ab\u00a0T&rsquo;entends Salim, je vais sauter, pour toi, je vais sauter ! Salaud ! Encul\u00e9 !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Je regarde, atterr\u00e9. Un type passe \u00ab\u00a0Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;elle a elle ? \u2014 Elle va sauter\u00a0\u00bb je r\u00e9ponds comme un con, puis je monte les marches quatre \u00e0 quatre, l&rsquo;autre m&#8217;embo\u00eete le pas. Je crie \u00e0 mon tour Non !, elle r\u00e9agit, me regarde, son regard n&rsquo;est qu&rsquo;un long regard noir, des \u00e9clats de nuits qui heurtent la nuit m\u00eame. Elle grimace atrocement. Elle descend de la rambarde, descend les marches en courant et dispara\u00eet dans la rue obscure. J&rsquo;essaie de la suivre, mais je la perds vite. L&rsquo;autre s&rsquo;arr\u00eate aussi. Merci On se dit. \u00ab\u00a0Parce qu&rsquo;y&rsquo;en a qui sont f\u00eal\u00e9s\u00a0\u00bb dit-il. Oui. Bonne soir\u00e9e. Bonne soir\u00e9e.<\/p>\n<p>Bonne soir\u00e9e.<\/p>\n<p>Au moment o\u00f9 se concassent en moi les pellicules de l&rsquo;\u00e9t\u00e9, quand n&rsquo;arrive plus que le pouls de l&rsquo;attente ou du d\u00e9sir (mais cela revient au m\u00eame), voil\u00e0 cette histoire. J&rsquo;aurais voulu la suivre, la retrouver, lui parler. Elle a disparu. Qui sait si l&rsquo;autre s&rsquo;est au moins tourn\u00e9, pour la voir tomber ? Qui sait si elle l&rsquo;a rejoint dans le creux de la nuit ? Qui sait si elle pourra aimer un jour \u00e0 nouveau comme elle l&rsquo;a aim\u00e9, lui ? Qui sait s&rsquo;il ne l&rsquo;aime pas ? Qui si si ce n&rsquo;est pas simplement trop lourd, \u00e0 leur \u00e2ge, tout cet amour qui vous tombe sur la gueule ? Ou alors il s&rsquo;en fout ? Ou alors elle croit \u00e0 ses r\u00eaves, un peu trop ? Ou alors elle est enceinte ? Ou alors il la battait ?<\/p>\n<p>On n&rsquo;en sait rien, je n&rsquo;en sais rien, je n&rsquo;en saurai jamais rien. Ce que j&rsquo;ai vu ce soir c&rsquo;est une vraie histoire dans la vie vraie. \u00c7a n&rsquo;est pas gai. Mais \u00e7a tient, \u00e7a se tient. <\/p>\n<p>J&rsquo;ai travers\u00e9 \u00e0 nouveau toute la gare pour retrouver ma place sur le quai o\u00f9 rien n&rsquo;avait boug\u00e9. Le train est arriv\u00e9 tard, je n&rsquo;avais plus envie de lire, d&rsquo;\u00e9crire. \u00c7a a tourn\u00e9 comme \u00e7a, la passerelle, leurs visages \u00e9maci\u00e9s, suant. Ses larmes. Ses yeux sous les larmes. Ses yeux. Suppliant. Suppliant.<\/p>\n<p>Et moi impuissant.<\/p>\n<p>Impuissant.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je patientais un train, tard dans la nuit, dans une ville quelconque, une ville sans \u00e2me, une ville endormie. Bien qu&rsquo;en \u00e9t\u00e9. Bien qu&rsquo;en \u00e9t\u00e9 les terrasses \u00e9tant remplies de rires et de joie et de d\u00e9sir dont je me sentais \u00e9tranger, les quais de la gare \u00e9taient tranquillement vides. 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