{"id":7246,"date":"2012-09-14T12:08:13","date_gmt":"2012-09-14T10:08:13","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=7246"},"modified":"2023-04-24T09:29:09","modified_gmt":"2023-04-24T07:29:09","slug":"la-voix-nue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/la-voix-nue\/","title":{"rendered":"La voix nue"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2012\/11\/simon_les_pied_nus.jpg\" alt=\"\" title=\"simon_les_pied_nus\" width=\"300\" height=\"300\" class=\"alignnone size-full wp-image-7311\" srcset=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2012\/11\/simon_les_pied_nus.jpg 300w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2012\/11\/simon_les_pied_nus-150x150.jpg 150w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2012\/11\/simon_les_pied_nus-59x59.jpg 59w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><br \/>\nMaire Simon. <strong>Les pieds nus.<\/strong> Note de lecture<\/p><\/blockquote>\n<p>Le genre de l&rsquo;intime est l&rsquo;un des plus difficiles \u00e0 faire vibrer sur une page \u2014 mais il convient parfaitement au r\u00e9cit. Au r\u00e9cit en tant que genre, je veux dire, c&rsquo;est-\u00e0-dire : qu&rsquo;\u00e9crire touche au d\u00e9sir, comme \u00e0 l&rsquo;angoisse ou \u00e0 la folie, bref ce que tentent de tenir quelques pages reli\u00e9es dans un petit parall\u00e9l\u00e9pip\u00e8de tr\u00e8s serr\u00e9s, tr\u00e8s carr\u00e9, tr\u00e8s circonscrit, c&rsquo;est toute l&rsquo;exub\u00e9rance du monde.<\/p>\n<p>Monde, au fait, quel est-il, quel pourrait-il \u00eatre ? Quel pourrait \u00eatre un monde dans lequel l&rsquo;\u00eatre aim\u00e9 dispara\u00eet, a disparu ? Ce monde est impossible et c&rsquo;est ce monde-l\u00e0 que Marie Simon cherche \u00e0 nommer ou \u00e0 d\u00e9signer au travers de pages frappantes de retenue et de puissance.<\/p>\n<p>Spectaculaire : non pas dans le sens d&rsquo;une intimit\u00e9 d\u00e9voil\u00e9e \u2014 et de l\u2019obsc\u00e9nit\u00e9 qui en d\u00e9coulerait, mais spectaculaire dans le sens de la remarquable construction chor\u00e9graphique, a-t-on envie de dire.<\/p>\n<p>Au moment o\u00f9 l&rsquo;impossible fait irruption dans cette histoire simple : un homme, une femme, leur amour ; l&rsquo;homme dispara\u00eet ; au moment o\u00f9 fait irruption cette mort (qu&rsquo;il faut encore d\u00e9crire, circonscrire), au moment o\u00f9 l&rsquo;impossible vient recouvrir le r\u00e9cit de sa poisse morbide, hiatus<sup class='footnote'><a href='#fn-7246-1' id='fnref-7246-1' onclick='return fdfootnote_show(7246)'>1<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8me partie, d\u00e9j\u00e0. Toute la premi\u00e8re est l\u00e0 pour poser le cadre, pour d\u00e9crire la solennit\u00e9 et la compl\u00e9tude de cet amour. De la rencontre, de l&rsquo;apprivoisement, de la jalousie peut-\u00eatre (dit-on \u00e7a et l\u00e0). Mais peut-\u00eatre pas.<\/p>\n<blockquote><p>Avant nous \u00e9tions trois \u00e0 nous disputer ton amour. Je ne sais comment j&rsquo;ai r\u00e9ussi. Peut-\u00eatre que ce n&rsquo;est pas moi. Elle a disparu ou tu l&rsquo;as quitt\u00e9e, ou elle est partie. Je ne sais plus. Je savais que \u00e7a arriverait. Reste \u00e0 trouver ce qui nous s\u00e9pare encore. (24)<\/p><\/blockquote>\n<p>Et plus loin :<\/p>\n<blockquote><p>Tr\u00e8s vite, elle n&rsquo;est plus l\u00e0. Cass\u00e9e d\u00e9gag\u00e9e, partie. Sortie. Est-ce qu&rsquo;elle nous ali\u00e9s ou s\u00e9par\u00e9s ? Tu es l\u00e0 maintenant. Reste la mer. (36)<\/p><\/blockquote>\n<p>Le hiatus \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9sign\u00e9, la construction est habile, et peut-\u00eatre effectivement que ce n&rsquo;est pas elle :<\/p>\n<blockquote><p>Tout est en train de filer et je dois fixer en m\u00eame temps ces choses ce d\u00e9but le matin la soir\u00e9e \u2014\u00a0je me disperse mais je sais que je dois les m\u00e9moriser \u2014\u00a0laissez-moi connards connasses \u2014\u00a0je suis seule.<\/p><\/blockquote>\n<p>La narratrice, l&rsquo;amante, l&rsquo;aimante, est seule, et seule depuis le d\u00e9but du livre, c&rsquo;est-\u00e0-dire <em>depuis le d\u00e9but<\/em>. Tout l&rsquo;art et la t\u00e2che, difficile, sera de rendre la m\u00e9moire, l&rsquo;hommage rendu \u00e0 son amour disparu, Quentin, marin de son \u00e9tat (voir la litanie des \u00ab\u00a0Mon mec&#8230;\u00a0\u00bb, p. 43-47).<\/p>\n<p>On est d\u00e9j\u00e0 surpris, d\u00e9sorient\u00e9 peut-\u00eatre, par la simplicit\u00e9 de cette situation : il est marin, il dispara\u00eet en mer. La mer a pris l&rsquo;homme \u00e0 la femme (son \u00e9pouse) qui l&rsquo;aime. On est ensuite touch\u00e9 de la sinc\u00e9rit\u00e9 du texte. Et de sa (sans doute, inh\u00e9rente) violence.<\/p>\n<p>Cet amour d\u00e9bordant qui op\u00e8re sur la narration m\u00eame.<\/p>\n<blockquote><p>Je chantonne je suis ton seul livre je suis ton seul livre. Parce que je n&rsquo;aime pas ce que tu lis. Ou que tu ne lis pas. D&rsquo;ailleurs tu ne lis pas. Tu vois, je suis ton seul livre. (24)<\/p><\/blockquote>\n<p>C&rsquo;est qu&rsquo;un monde se brise, et avec lui cette unit\u00e9. <\/p>\n<p>Obnubil\u00e9e par l&rsquo;amour \u2014 ce qui n&rsquo;est pas un reproche ici \u2014 cette femme amoureuse s&rsquo;en remet au r\u00e9cit. Or le r\u00e9cit ne l&rsquo;entends pas de cette oreille. Il porte le hiatus, il a faim de s\u00e9paration. Il est mer, lui-m\u00eame, fatal, inexorable.<\/p>\n<blockquote><p>Je sais que c&rsquo;est en train de filer je sais que je ne peux pas tout savoir me souvenir de tout que tout sera cher et rare tr\u00e8s vite juste une chose juste une phrase juste une attends s&rsquo;il te pla\u00eet dis-moi  [&#8230;] (47).<\/p><\/blockquote>\n<p>On ne r\u00e9siste pas au r\u00e9cit. Et la phrase pas plus que les humains. La suite est d&rsquo;autant plus touchante que la v\u00e9rit\u00e9 de la mer (la v\u00e9rit\u00e9 du r\u00e9cit) a parl\u00e9. Il n&rsquo;y a pas d&rsquo;issue possible, on ne peut lutter contre les vagues, la cha\u00eene des \u00e9v\u00e8nements, contre le flux du r\u00e9cit.<\/p>\n<p>Les pages de la seconde partie sont hant\u00e9es. Bien que ce soit la vie, qui a \u00e9t\u00e9 choisie (je ne resterai pas sans bouger, nous dit-elle), cette vie est fantomatique, elle est celle d&rsquo;un revenant.<\/p>\n<blockquote><p>Parce que la mer loin, et surtout parce que je t&rsquo;ai tenu contre moi, tout mouill\u00e9, tout vuln\u00e9rable, tout p\u00e2le \u2014\u00a0mort. (99)<\/p><\/blockquote>\n<p>Il n&rsquo;y a pas d&rsquo;issue possible, l&rsquo;amour se brise net, comme le r\u00e9cit de l&rsquo;amour qui le porte. (<em>Je suis seulement mal habitu\u00e9e<\/em>, dit elle encore).<\/p>\n<blockquote><p>Puisque tu ne le peux plus, c&rsquo;est \u00e0 moi de te raconter des histoires. (91)<\/p><\/blockquote>\n<p>On cherche une autre lieu, on cherche un autre corps, on tente de se distraire, de s&rsquo;occuper l&rsquo;esprit. Mais \u00e7a ne marche pas. C&rsquo;est toute la troisi\u00e8me partie qui en v\u00e9rit\u00e9 revient toujours sur le pass\u00e9.<\/p>\n<blockquote><p>J&rsquo;esp\u00e9rais autre chose (112)<\/p><\/blockquote>\n<p>Et surtout :<\/p>\n<blockquote><p>Le temps ne passe pas.<\/p><\/blockquote>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait pourtant \u00e9crit, elle l&rsquo;avait m\u00eame dit, cette amoureuse, cette aimante excessive, c&rsquo;est elle qui l&rsquo;\u00e9crit.<\/p>\n<p><em>En fait, je serai toujours ta femme.<\/em> (56) Et la page suivante  : <em>Tu es encore MON mari.<\/em><\/p>\n<blockquote><p>Nous ferons ce petit voyage dans l&rsquo;intimit\u00e9. Pas d&rsquo;indiscr\u00e9tion pas de larmes pas d&rsquo;invit\u00e9s. Rien que des remous et de l&rsquo;iode. J&rsquo;ai peur, mais je ne le montre pas. Tu dois avoir encore plus peur que moi. Toi et moi. Je serai pr\u00e8s de toi, contre la bo\u00eete [&#8230;] Ce sera bien presque. A un moment, on me l&rsquo;a dit, tes amis se tourneront vers moi. \u00c7a voudra dire que c&rsquo;est maintenant. Et ce sera trop court. Je t&#8217;embrasserai, et encore. Encore ce matin, encore toi et moi dans le matin, devant l&rsquo;eau. Tes amis regarderont ailleurs. Et puis ils te soul\u00e8veront et moi j&rsquo;enl\u00e8verai mes chaussures et les tiendrai serr\u00e9es contre moi et puis ils te mettront \u00e0 l&rsquo;eau. Ce ne sera pas triste, non, certainement pas. Toi et moi. Parce que nous nous reverrons, nous nous retrouverons et nous nous embrasserons, comme d&rsquo;habitude. Ce ne sera pas vraiment fini. Tu es mon mari, j&rsquo;ai mis une robe, et je t&rsquo;aime. (67-68)<\/p><\/blockquote>\n<p>Pieds nus, pourquoi pas, pour dire que \u00e7a y est, on a pass\u00e9 le hiatus. Mais ce n&rsquo;est pas \u00e7a qui compte, pour moi.<\/p>\n<p>Je pense \u00e0 une jeune femme qui aurait cherch\u00e9 dans sa vie les traces tangibles de ses r\u00eaves. Elle aurait \u00e9crit et, prise par le r\u00e9cit, aurait petit \u00e0 petit, tr\u00e8s subrepticement, sans s&rsquo;en rendre compte le moins du monde, elle l&rsquo;aurait quitt\u00e9, ce monde, et ce monde : elle ; comme il est \u00e9crit dans <em>Tristan et Iseult<\/em>.<\/p>\n<blockquote><p>Moi aussi je voudrais que tu me racontes une histoire. (128)<\/p><\/blockquote>\n<p>Elle aurait touch\u00e9 par extraordinaire le r\u00eave de sa peau nue, puis le r\u00eave s&rsquo;est \u00e9vanoui, et tout le r\u00e9el serait alors cette recherche, cette recherche insens\u00e9e, \u00e9perdue, vers son amour disparu. Elle l&rsquo;aurait cherch\u00e9 dans le sommeil comme dans la mort. Elle aurait \u00e9crit. Elle se serait, tout simplement, endormie. Elle se serait tue. Elle aurait attendu, puis \u00e9crit (145).<\/p>\n<blockquote><p>C\u2019est en ce sens que la vie n\u2019est qu\u2019un songe, une fable mensong\u00e8re, ou encore une histoire racont\u00e9e par un idiot, comme le dit Macbeth<sup class='footnote'><a href='#fn-7246-2' id='fnref-7246-2' onclick='return fdfootnote_show(7246)'>2<\/a><\/sup>.<\/p><\/blockquote>\n<div class='footnotes' id='footnotes-7246'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-7246-1'> On est sensible aux constructions, elles portent en elle une part d&rsquo;esth\u00e9tique. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-7246-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-7246-2'> Cl\u00e9ment Rosset, <em>Le r\u00e9el et son double<\/em> (47). <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-7246-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Maire Simon. Les pieds nus. Note de lecture Le genre de l&rsquo;intime est l&rsquo;un des plus difficiles \u00e0 faire vibrer sur une page \u2014 mais il convient parfaitement au r\u00e9cit. 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