{"id":6956,"date":"2012-08-30T22:21:20","date_gmt":"2012-08-30T20:21:20","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=6956"},"modified":"2023-04-24T09:29:09","modified_gmt":"2023-04-24T07:29:09","slug":"famille-je-fou-est","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/famille-je-fou-est\/","title":{"rendered":"Famille, je fou est"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><a href=\"http:\/\/www.joellelosfeld.com\/ouvrage-LO0013-autour_de_moi.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.joellelosfeld.fr\/couv_maxi\/9782072472947.gif\" width=\"180\" title=\"le site de l'\u00e9diteur, Jo\u00eblle Loesfeld\" \/><\/a>Manuel Candr\u00e9, <b>Autour de moi<\/b> \u2022 Note de lecture<\/p><\/blockquote>\n<p>Il faut deux ou trois jours pour encaisser ce livre, dont la lecture n&rsquo;est pas tr\u00e8s longue pourtant, mais dont le texte peut ravager, travailler, certaines \u00e2mes sensibles. Mais ce n&rsquo;est pas cet \u00e9cart entre la surface d&rsquo;une page et le gouffre creus\u00e9 par les mots qui frappe le plus. <\/p>\n<p>Ce qui frappe est que cette autobiographie n&rsquo;en est pas vraiment une. Qu&rsquo;elle d\u00e9laisse sans doute sciemment tout ce qui horripile dans l&rsquo;auto de la biographie. Qu&rsquo;elle \u00e9chappe au grand d\u00e9faut de l&rsquo;auto de la fiction. C&rsquo;est avec \u00e9l\u00e9gance que Manuel Candr\u00e9 \u00e9voque (\u00ab\u00a0convoque\u00a0\u00bb ?) une p\u00e9riode de la vie, l&rsquo;enfance, que rares parviennent \u00e0 d\u00e9crier, m\u00eame, d\u00e9crire. Il n&rsquo;est pas facile, en effet, sans complaisance, de compara\u00eetre (allons donc sur ce champ), au-devant des autres, dans la m\u00e9moire noy\u00e9e de l&rsquo;enfant qu&rsquo;on \u00e9tait ; il est encore moins de s&rsquo;attraper soi \u00e0 ce jeu qui peut vite glisser dans les petites m\u00e9diocrit\u00e9s et les sensibleries.<\/p>\n<p>Manuel Candr\u00e9 r\u00e9ussit ce tour de force : faire de l&rsquo;enfance une mati\u00e8re litt\u00e9raire. Une distance, pour cela, est n\u00e9cessaire : ce sera la forme d&rsquo;un journal, \u00e9tal\u00e9 sur plusieurs ann\u00e9es (depuis 1973), avec des souvenirs \u00e9parpill\u00e9s, je veux dire en cela qu&rsquo;ils ne sont pas chronologiques. Deux ou trois points d&rsquo;orgue, la mort d&rsquo;un chaton, la mort de la m\u00e8re, la mort du chien, la mort du p\u00e8re. C&rsquo;est cela, ravager : cette table rase qui est aussi quand de l&rsquo;enfant qu&rsquo;on \u00e9tait, on accepte les minauderies ou les col\u00e8res ou les astuces, et puis qu&rsquo;on d\u00e9barque un beau jour tout seul, face \u00e0 soi seul et aux autres, seul.<\/p>\n<p>Je suis frapp\u00e9 par l&rsquo;exergue : et si l&rsquo;enfance c&rsquo;\u00e9tait \u00e7a : attendre ? Et plus loin :<\/p>\n<blockquote><p>Aujourd&rsquo;hui rien. Et hier. Et demain, je serai l\u00e0 comme dans une \u00e9ternit\u00e9 qui r\u00e9clame d&rsquo;\u00eatre accomplie.<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>Enfance revisit\u00e9e dans le journal, et c&rsquo;est le livre qui pourrait appara\u00eetre comme l&rsquo;accomplissement. Cette \u00e9criture qui n&rsquo;est certes pas l\u00e0 comme fonction th\u00e9rapeutique (on n&rsquo;est pas dans l&rsquo;autofiction, j&rsquo;insiste), mais dans l&rsquo;ablation du singulier, au contraire, une \u00e9criture aussi nette que solide, pour arr\u00eater tout \u00e7a, l&rsquo;incompl\u00e9tude, l&rsquo;oubli aussi (\u00ab\u00a0Comment j&rsquo;ai pu oublier \u00e7a. Je le sais tr\u00e8s bien comment\u00a0\u00bb), la col\u00e8re sans doute, la col\u00e8re contre soi-m\u00eame, avant tout. <\/p>\n<blockquote><p>Je suis l\u00e0, les mains jointes, post\u00e9 en une sentinelle anxieuse, \u00e0 la fronti\u00e8re du royaume des morts. Je me tiens l\u00e0, attendant qu&rsquo;elle revienne.<\/p>\n<p>Ne sachant plus si j&rsquo;appartiens aux vivants car aussi bien je suis ce fant\u00f4me.<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>Peut-\u00eatre oui, finalement, peut-\u00eatre que c&rsquo;est la figure de l&rsquo;attente qui incarne le mieux ce qu&rsquo;il reste \u00e0 faire ; \u00e9voluer dans les m\u00e9andres de cette chose qu&rsquo;on appelle famille, y trouver une place, plut\u00f4t qu&rsquo;une justification ; y affirmer sa singularit\u00e9, \u00e0 d\u00e9faut du r\u00f4le qu&rsquo;on assigne, jusque dans le d\u00e9go\u00fbt ou la fuite, r\u00e9sister, en somme, aux assauts de la bouche, \u00e0 la corrosion de son mucus, c&rsquo;est peut-\u00eatre aussi \u00e7a \u00e9crire. R\u00e9sister \u00e0 la dissolution.<\/p>\n<p><em>Autour de moi<\/em> finirait avec \u00e7a, plut\u00f4t qu&rsquo;avec la mort du p\u00e8re (73), avec ce qui fait que la mort est l\u00e0 toujours pr\u00e9sente, qu&rsquo;elle s&rsquo;avance avec nous, qu&rsquo;elle avance en nous et qu&rsquo;il n&rsquo;y a qu&rsquo;une mani\u00e8re de l\u2019accepter, c&rsquo;est de l&rsquo;accepter. Qui a connu \u00e7a le sait.<\/p>\n<blockquote><p>Comment \u00e7a se fait que tout \u00e0 coup je d\u00e9boule dans la cuisine en hurlant papa je suis fou papa je suis fou sauve-moi papa je suis fou pour de bon. Je suis dans la chambre et c&rsquo;est la que \u00e7a monte. C&rsquo;est le soir. Je commence \u00e0 me sentir bizarre, une sorte de d\u00e9tachement \u00e9trange, comme si le monde s&rsquo;\u00e9loignait de moi tout \u00e0 coup. J&rsquo;entends un grommellement continu. C&rsquo;est dans ma t\u00eate. Un grommelle grommelle grommelle qui roule comme un train dans ma t\u00eate. Je me sens vraiment bizarre. Tout ce qui m&rsquo;\u00e9tait familier dans la chambre me parait soudain inad\u00e9quat. Plus rien ne colle. Non, le monde est biais, et tout ma chambre et tout ce qu&rsquo;elle contient. La voix \u00e0 mon oreille, qui se rapproche encore [&#8230;]<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>Je pense \u00e0 une lettre \u00e9crite \u00e0 Jean Paulhan par Francis Ponge : \u00ab\u00a0J\u2019ai peur de devenir fou\u00a0\u00bb, et la r\u00e9ponse du ma\u00eetre : comme vous vous posez la question, vous \u00eates loin de la folie<sup class='footnote'><a href='#fn-6956-1' id='fnref-6956-1' onclick='return fdfootnote_show(6956)'>1<\/a><\/sup>. L&rsquo;inqui\u00e9tude est fondatrice, elle est aussi excitation, d\u00e9sir, faim <sup class='footnote'><a href='#fn-6956-2' id='fnref-6956-2' onclick='return fdfootnote_show(6956)'>2<\/a><\/sup>. D&rsquo;un certain point de vue, elle est m\u00eame n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p>Elle permet aussi d&rsquo;entrer dans cette mati\u00e8re fantomatique et \u00e9reintante qui fait les familles : les douleurs des a\u00efeux, les secrets, la m\u00e9moire, et cette incorrigible (et si difficile) question du devenir. On part avec de ces encombrements. Comment on s&rsquo;en d\u00e9fait \u2014 comment d&rsquo;autres peuvent s&rsquo;en complaire aussi \u2014, c&rsquo;est un peu la question et la t\u00e2che. <\/p>\n<blockquote><p>Mon p\u00e8re c\u2019\u00e9tait \u00e7a. Il \u00e9tait p\u00e9tri des r\u00eaves de grandeur qui vous interdisent de faire quoi que ce soit. Clou\u00e9 au sol par la toute-puissance, rem\u00e2chant l\u2019impuissance, la vie rat\u00e9e scotch\u00e9e sur un lit dans une cuisine \u00e0 fumer des cigarettes en regardant le plafond avec la radio qui lui fait comme un cercueil.<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p>Alors la col\u00e8re. Oui, la col\u00e8re, puis l&rsquo;apaisement (un genre d&rsquo;h\u00e9b\u00e9tude froide), mais pas encore l&rsquo;\u00e9criture. Puis l&rsquo;\u00e9criture, qui n&rsquo;est pas le calme, pas la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, qui est l&rsquo;inqui\u00e9tude consciente, affirm\u00e9e m\u00eame, pourquoi pas. <\/p>\n<p>Ce livre, tout bref qu&rsquo;il puisse \u00eatre (et ce n&rsquo;est jamais un reproche) est tout autant dense, et lucide \u2014\u00a0voil\u00e0 le mot \u2014 et rejoint d&#8217;embl\u00e9e les grands textes contemporains. Candr\u00e9 a r\u00e9ussi son voyage, passer de la terreur \u00e0 l&rsquo;inqui\u00e9tude et de l&rsquo;inqui\u00e9tude \u00e0 l&rsquo;\u00e9criture.<\/p>\n<blockquote><p>Fou ? Moi ? Putain, \u00e7a m&rsquo;ferait mal. (48 et 81)<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-6956'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-6956-1'> En fait : \u00ab\u00a0L&rsquo;homme est fou par nature, n&rsquo;est-ce-pas, et cette sorte de crainte qui saisit si bizarrement de le devenir, je pense que c&rsquo;est une sorte de bonne r\u00e9action, de fi\u00e8vre qui continue la sant\u00e9.\u00a0\u00bb <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-6956-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-6956-2'> Bien s\u00fbr l&rsquo;inqui\u00e9tude ne peut \u00eatre assimil\u00e9e \u00e0 l&rsquo;effroi. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-6956-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Manuel Candr\u00e9, Autour de moi \u2022 Note de lecture Il faut deux ou trois jours pour encaisser ce livre, dont la lecture n&rsquo;est pas tr\u00e8s longue pourtant, mais dont le texte peut ravager, travailler, certaines \u00e2mes sensibles. 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