{"id":6016,"date":"2012-07-30T08:00:01","date_gmt":"2012-07-30T06:00:01","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=6016"},"modified":"2021-11-21T18:01:14","modified_gmt":"2021-11-21T16:01:14","slug":"le-grand-bal-de-l-europe-1-2-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/le-grand-bal-de-l-europe-1-2-3\/","title":{"rendered":"Le grand bal de l&rsquo;Europe (1-3)"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2012\/07\/grand_bal_gennetines_2012.jpg\" rel=\"lightbox[6016]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2012\/07\/grand_bal_gennetines_2012-300x168.jpg\" alt=\"\" title=\"grand_bal_gennetines_2012\" width=\"300\" height=\"168\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-6017\" srcset=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2012\/07\/grand_bal_gennetines_2012-300x168.jpg 300w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2012\/07\/grand_bal_gennetines_2012.jpg 800w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<blockquote><p>Suite improvis\u00e9e de passage \u00e0 Gennetines pour le Grand Bal de l&rsquo;Europe, \u00e9v\u00e8nement qui rassemble des milliers de danseurs de danses traditionelles europ\u00e9ennes (\u00ab\u00a0folk\u00a0\u00bb) : mazurka, polka, polska, valse, bourr\u00e9, chapelloise, tarentelle, fandango, sardane, rigaudon, quadrille, horo, gavotte, an-dro, serrinha, la liste est infinie. Une seule contrainte : une page par texte \u2014\u00a0et voir comment la contrainte peut \u00eatre transgress\u00e9e. En deux temps : <strong>ici<\/strong> et <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/le-grand-bal-de-l-europe-4-5-6\/\">l\u00e0<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<h3>1.<\/h3>\n<p>La douleur nait tr\u00e8s exactement dans la fesse, en un point qu&rsquo;on situerait tr\u00e8s exactement au centre m\u00eame de la fesse, en plein milieu, en hauteur comme en largeur comme en profondeur, comme si toute la fesse se g\u00e9n\u00e9rait ou se rassemblait en un point qui la d\u00e9finisse et la supporte, eh bien la douleur est exactement l\u00e0, \u00e0 cet endroit-l\u00e0. Si on pouvait passer la masse de graisse, on pourrait tr\u00e8s exactement la d\u00e9signer du doigt, on pourrait la r\u00e9duire ou la r\u00e9server, l&rsquo;arracher comme un clou ou une \u00e9charde, la soigner ou bien l&rsquo;extraire. Comme un aiguillon. Comme un aiguillon, la douleur n&rsquo;est qu&rsquo;un seul point, une t\u00eate minuscule, un dard, fich\u00e9 en plein milieu de la fesse.<\/p>\n<p>La douleur est tr\u00e8s exactement ce point dans la fesse gauche, en plein son milieu, mais son \u00e9cho est retentissant. Elle te coupe en deux la douleur, divise le corps, y s\u00e8me le trouble, la zizanie ; elle t&rsquo;oriente (te polarise), et d\u00e9membre.<\/p>\n<p>Comme un monstre bifide, comme un centaure de pacotille, une vouivre h\u00e9sitante, qui s&rsquo;excuserait presque d&rsquo;exister, informe aberrante en ce bas-monde, ton corps n&rsquo;est plus que le mot D\u00c9GINGAND\u00c9.<\/p>\n<p>Son \u00e9cho est retentissant, il irradie, il se prolonge comme un serpent, se partage comme une douve, il faits des \u00e9clats des copeaux, s&rsquo;approprie temporairement une r\u00e9gion du corps (parfois fort \u00e9loign\u00e9e du point d&rsquo;impact), cou, mollet, flanc, il nage comme un serpent (mais un serpent est-il en mesure de danser ?), ondulant peu, tr\u00e8s lin\u00e9aire au contraire, tr\u00e8s exacte ophidienne, implacable cordeau, fil \u00e0 plomb, garrot dedans, ceinture. La corde descend, irrit\u00e9e, rougeoyante, jusque au bout du pied o\u00f9 elle semble venir cogner, et sans issue, faire demi-tour, impossible, ou au prix de lourdes frictions, et revenir, se racrapoter, venir entasser \u00e0 nouveau dans toute la jambe encore un peu de butin d&rsquo;\u00e9toiles chinoises.<br \/>\nEn cons\u00e9quence de quoi la jambe est ridicule et raide, et le corps boite. Tout mouvement est suspect, et la plus grande prudence s&rsquo;impose car marcher c&rsquo;est marcher sur des \u0153ufs ; mais des \u0153ufs dont la coquille est en bris\u00e9e car ils \u00e9taient de verre.<\/p>\n<p>Alors, danser ? Est-ce qu&rsquo;un centaure a l&rsquo;autorisation de danser ? La ruade dont il est coutumier, le petit trot idiot, ou cette pelote musculeuse de membres, quel sera son destin sur la piste ? Le cirque ? Il faut trouver le point juste, le point d bascule et donc d&rsquo;\u00e9quilibre, car tout l&rsquo;\u00e9quilibre est mouvement ?<\/p>\n<h3>2.<\/h3>\n<p>La contrainte c&rsquo;est une page (soit que le temps passe et ne permette pas de s&rsquo;\u00e9tendre plus, soit que le mat\u00e9riaux, dans ces rassemblements, se fasse rare, \u2014 ou l&rsquo;attention), mais comment d&rsquo;une page extraire ce que je vis ici ?<\/p>\n<p>Le vent couve, c&rsquo;est \u00e0 peu pr\u00e8s la seule horloge qui courre ici. Lorsque tu arrives au campement il se produit un ph\u00e9nom\u00e8ne m\u00e9t\u00e9orique aussi rare qu&rsquo;inconvenant (en cette saison et en ce lieu), un halo solaire appel\u00e9 <em>parh\u00e9lie<\/em>. Deux arcs multicolores entourent la boule infatigable du soleil. Un rayonnement tr\u00e8s simple mais blessant (et \u00e7a tu ne sais pas pourquoi). Les alentours sont humides, \u00e9tangs et roseli\u00e8res mosa\u00efquent. C&rsquo;est un pays d&rsquo;eau, les fr\u00eanes le disputent aux salicaires. C&rsquo;est aussi un pays de vaches.<\/p>\n<p>Tous ces b\u00e9tails suivent le vent. Le soleil entre parenth\u00e8se ne parvient pas \u00e0 chauffer les unes, \u00e0 s\u00e9cher les autres.<\/p>\n<p>Il sert \u00e0 rappeler, simplement, l&rsquo;existence du jour. Ce n&rsquo;est ni anodin ni futile parce que le temps ici se d\u00e9r\u00e8gle, vu qu&rsquo;il est confi\u00e9 comme en consigne au sel rythme de la musique et de la danse. <\/p>\n<p>C&rsquo;est presque un campement militaire d&rsquo;un genre nouveau, et l&rsquo;organisation est tout autant spartiate que martiale. Apr\u00e8s le campement, et son bazar de tentes et de bagnoles, on traverse la petite route pour venir \u00e0 l&rsquo;espace des parquets qui sont d&rsquo;immenses tentures d&rsquo;inox et de toile &#8211;\u00a0les m\u00eames qu&rsquo;on voit sur les \u00e9crans dans les pays en guerre avec leurs r\u00e9fugi\u00e9s crasseux et hagards, parce que vivre en permanence sous les auvents aux initiales bleu ciel quand le climat et\/ou la guerre interdisent jamais qu&rsquo;on s&rsquo;arr\u00eate, et la violence (est-ce que les couples Syriens s&rsquo;accordent aujourd\u2019hui le temps de cette ronde, de cette abolition, des horloges dans l&rsquo;abomination tr\u00e8s crue tr\u00e8s concr\u00e8te tr\u00e8s cruelle de l&rsquo;histoire ?)<\/p>\n<p>Les grandes tentes qui accueillent les danseurs sont sobrement compos\u00e9es d&rsquo;un parquet de bois et d&rsquo;une sc\u00e8ne tr\u00e8s simple o\u00f9 les assemblages les plus divers d\u2019instruments lancent la musique qui s&rsquo;aventure puis s&rsquo;\u00e9vertue, laminante tant\u00f4t, et tant\u00f4t cassante, imperm\u00e9able et obstin\u00e9e jusqu&rsquo;au petit jour. <\/p>\n<p>Il y a aussi une horloge, dans chacune, dont on a pris soin d&rsquo;\u00f4ter la petite aiguille (\u00e0 quoi servirait-elle ?).<\/p>\n<h3>3.<\/h3>\n<p>Appuy\u00e9 plus qu&rsquo;il ne faut d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 seul du corps, je parcours la campement de fortune, grotesque damier de tentes, de camping-cars et de voitures, \u00e0 port\u00e9e de corne des vaches qui sonnent le rappel de l&rsquo;aube.<\/p>\n<p>On per\u00e7oit, parmi ces cornes de brume, partout, surnageant par lambeaux, flottant au gr\u00e8s des courants d&rsquo;air, les g\u00e9missements et frottements, les soufflements et pincements, les battements et grincements de tous les instruments de la cr\u00e9ation, et tant pis si on est incapable de nommer ou d&rsquo;isoler la vi\u00e8le \u00e0 roue, la cornemuse ou le nyckelharpa.<\/p>\n<p>J&rsquo;erre en qu\u00eate de pain entre les emplacements d\u00e9limit\u00e9s \u00e0 la rue-balise fatigu\u00e9e et \u00e0 la chaux \u00e9parpill\u00e9e dans les herbes. Les gens viennent de toute l&rsquo;Europe et le signifient par des drapeaux incommod\u00e9ment plant\u00e9s devant leur fragile logis (?).<\/p>\n<p>Je ne suis que frisson ; unique frisson qui s&rsquo;est empar\u00e9 de mes territoires \u00e0 la faveur de la nuit dans\u00e9e, de la f\u00eate et de tous les fr\u00f4lements de peaux de la veille, (fi\u00e8vre ? r\u00e9flexe moteur ? pulsion d&rsquo;animal ?) et puis le vent se l\u00e8ve qui porte des accords d\u00e9glingu\u00e9s \u00e0 hue et \u00e0 dia.<\/p>\n<p>Il y a de grands rectangles dans les champs, indiquant qu&rsquo;une voiture ou une pente a s\u00e9journ\u00e9 et s&rsquo;en est all\u00e9e, et l&rsquo;herbe dessous est jaunie et pi\u00e9tin\u00e9e (elle travaille d\u00e9j\u00e0 \u00e0 redresser l&rsquo;affaire) (elle a toujours travaill\u00e9, en v\u00e9rit\u00e9, au prix d&rsquo;un effort photosynth\u00e9tique suppl\u00e9mentaire, percer la nuit et le concret et la masse n&rsquo;est pas une mince t\u00e2che) et vient cerner des ces hauts millim\u00e8tres les fronti\u00e8res de la toile ou de la t\u00f4le, comme un si\u00e8ge.<\/p>\n<p>La d\u00e9marche claudicante qui me caract\u00e9rise me sugg\u00e8re l&rsquo;\u00e9bri\u00e9t\u00e9 ou l&rsquo;ob\u00e9sit\u00e9, \u00e0 charge aux passants crois\u00e9s de l&rsquo;attribuer \u00e0 l&rsquo;alcool au sexe ou \u00e0 la danse. (De la joie peut-\u00eatre, qui fait office de gr\u00e2ce dans ce corps tourment\u00e9, inapte \u00e0 la danse, incapable d&rsquo;aucune l\u00e9g\u00e8ret\u00e9.)<\/p>\n<p>Ils ne savent pas que je ne danse pas. Ne peux pas danser. Il ne savent pas plus que je les ausculte.<\/p>\n<p>Le pain est loin et la distance le rend plus cher encore \u00e0 mes yeux et mon ventre quand enfin, corps fendu bris\u00e9, \u00e9parpill\u00e9 dissous dans la masse de tous les autres, je le saisis (unique geste possible) entre mes deux mains.<\/p>\n<p>Le campement n&rsquo;est plus qu&rsquo;un champ des ruines de la nuit, de sons avort\u00e9s de d\u00e9sirs entrechoqu\u00e9s, consum\u00e9s comme des grillades. Les vigiles qui surveillent les v\u00e9hicules sont les seuls \u00eatres encore debout et sans doute tu te r\u00e9veilles, entre deux crampes engourdie, le corps encore oint de la veille.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Suite improvis\u00e9e de passage \u00e0 Gennetines pour le Grand Bal de l&rsquo;Europe, \u00e9v\u00e8nement qui rassemble des milliers de danseurs de danses traditionelles europ\u00e9ennes (\u00ab\u00a0folk\u00a0\u00bb) : mazurka, polka, polska, valse, bourr\u00e9, chapelloise, tarentelle, fandango, sardane, rigaudon, quadrille, horo, gavotte, an-dro, serrinha, la liste est infinie. 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