{"id":5180,"date":"2012-01-24T14:10:38","date_gmt":"2012-01-24T12:10:38","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=5180"},"modified":"2013-08-23T21:49:29","modified_gmt":"2013-08-23T19:49:29","slug":"salvatore-niffoi-pays-des-ceintures-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/salvatore-niffoi-pays-des-ceintures-1\/","title":{"rendered":"Salvatore Niffoi \u2022 La l\u00e9gende du pays des ceintures \u2022 chapitre 1"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2012\/01\/niffoi.jpg\" rel=\"lightbox[5180]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2012\/01\/niffoi-150x150.jpg\" alt=\"\" title=\"niffoi\" width=\"150\" height=\"150\" class=\"aligncenter size-thumbnail wp-image-5376\" srcset=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2012\/01\/niffoi-150x150.jpg 150w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2012\/01\/niffoi-59x59.jpg 59w\" sizes=\"auto, (max-width: 150px) 100vw, 150px\" \/><\/a><\/p>\n<p><br ><\/p>\n<blockquote><p>Salvatore Niffoi est un \u00e9crivain sarde (1950), dont la proximit\u00e9 avec Farigoule Bastard est \u00e9tonnante. Projet de traduction de son \u0153uvre, avec ce premier chapitre d&rsquo;un livre h\u00e9las d\u00e9j\u00e0 traduit en fran\u00e7ais (je n&rsquo;avais pas bien vu).<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<p><strong>1. Abacrasta<\/strong><\/p>\n<p>Abaca, abaco, abakuk&#8230; Abacastre, le nom de mon village, vous ne le trouverez pas dans une encyclop\u00e9die, vous ne le trouverez pas non plus indiqu\u00e9 sur les cartes g\u00e9ographiques. Dans le monde entier, personne ne le conna\u00eet, parce qu\u2019il n\u2019a que mille-huit-cent-vingt-sept \u00e2mes, neuf mille p\u00e9cores, mille sept-cent ch\u00e8vres, neuf-cent-trente-sept vaches, deux-cent quinze t\u00e9l\u00e9viseurs, quatre-cent-quatre-vint-dix autos et mille cent soixante trois t\u00e9l\u00e9phones portables.<\/p>\n<p>Abacrasta est connu seulement dans le voisinage, o\u00f9 on l\u2019appelle \u00ab\u00a0le pays des ceintures\u00a0\u00bb. A Melagravida, Ispinarva, Oropische, Piracherfa, Orotho, quand un d\u2019Abacrasta se pointe, ils se font un signe de croix et  se demandent : \u00ab\u00a0Et celui-l\u00e0, c\u2019est pour quand ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>A Abacrasta, de vieillesse, personne ne meurt jamais, l\u2019agonie n\u2019a jamais bousill\u00e9 un chr\u00e9tien. Tous les hommes, arriv\u00e9s \u00e0 un certain \u00e2ge, sentant leur fin imminente, se d\u00e9font les cale\u00e7ons comme pour aller faire leurs besoins, d\u00e9grafent leur ceinture et se la nouent autour du cou. Les femmes utilisent une corde. Certains se tirent une balle dans la t\u00eate, d\u2019autres s\u2019\u00e9vanouissent, d\u2019autres se noient, mais cela fait peu, tr\u00e8s peu, au regard du nombre de pendus. Dans les tanques d\u2019Abacrasta il n\u2019y a pas un arbre qui ne soit devenu une croix.<\/p>\n<p>Cette mal\u00e9diction, qui excite les habitants d\u2019Abacrasta et les persuade qu\u2019ouvrir la porte du vide est aussi facile que de d\u00e9capsuler une bouteille de bi\u00e8re fra\u00eeche, n\u2019a pas d\u2019\u00e2ge, et se perd dans les mauvais songes que dit-on faisait dans l\u2019antiquit\u00e9 un certain Eracliu Palitta, le fondateur du pays. Eracliu est un berger, venu par la mer de terres lointaines \u00e0 la recherche d\u2019air de la montagne. Il s\u2019arr\u00eata aux pieds d\u2019une falaise qui ressemblait \u00e0 la t\u00eate d\u2019un gros veau blanc et mit enceinte Artemisa Crapiolu, une femme aveugle qui, \u00e0 force de suivre les ch\u00e8vres, avait les pieds durs comme des pierres.<\/p>\n<p>Ils transform\u00e8rent la bergerie en maison et s\u2019y install\u00e8rent ensemble. Ils eurent dix-huit fils et le plus beau de tous, Istenfalu, ressemblait \u00e0 un croisement de sanglier et de mule. Ils les ont sevr\u00e9 \u00e0 coup de lait caill\u00e9 et de pain d\u2019orge. L\u2019eau pour les rassasier, ils la tiraient avec un seau de li\u00e8ge de la source d\u2019Abacrasta. Cette eau-l\u00e0, encore aujourd\u2019hui, est dense comme l\u2019huile de lentisque, au go\u00fbt \u00e2pre des feuilles du gouet.<\/p>\n<p>Abacrasta a pris le nom de cette source et personne n\u2019est parvenu \u00e0 en changer, pas m\u00eame le P\u00e8r\u00e9ternel. Une fois, au si\u00e8cle dernier, un grad\u00e9 des carabiniers a essay\u00e9, envoy\u00e9 dans la r\u00e9gion pour arr\u00eater deux gaillards qui s\u2019\u00e9taient donn\u00e9s au banditisme. \u00ab\u00a0Vasciu\u00a0\u00bb<sup class='footnote'><a href='#fn-5180-1' id='fnref-5180-1' onclick='return fdfootnote_show(5180)'>1<\/a><\/sup>, il voulait nommer le pays, en l\u2019honneur du Duce. Avec le podest\u00e0, il r\u00e9unit les habitants sur la grande place de Muristene et les contraint \u00e0 gribouiller quelque chose sur une feuille jaune. Presque tous, par d\u00e9dain ou ignorance, \u00e9crivirent \u00ab Vrosciu \u00bb<sup class='footnote'><a href='#fn-5180-2' id='fnref-5180-2' onclick='return fdfootnote_show(5180)'>2<\/a><\/sup>. Cette ann\u00e9e-l\u00e0, \u00e0 Abacrasta, il y eut plus de purges que d\u2019habitude.<\/p>\n<p>Les fils d\u2019Eracliu m\u00e9lang\u00e8rent leurs sangs et il en sortit une s\u00e9rie de personnages inqui\u00e9tants, aux racines fich\u00e9s dans le pass\u00e9 et la t\u00eate toujours en avant \u00e0 renifler l\u2019avenir. De ces m\u00e9langes sanguins naquirent des chasseurs d\u2019oiseaux au bec de bronze, des bandits, des mangeurs d\u2019hommes, \u00e9leveurs de ch\u00e8vres et dompteurs de chevaux.<\/p>\n<p>Depuis tout petit ils prirent l\u2019habitude de lancer leurs parents dans les pr\u00e9cipices des chamois et une fois grands ils se sont mis \u00e0 se pendre aux branches des saules, le long des rives du fleuve Alenu. Depuis lors, \u00e0 Abacrasta, \u00e7\u2019a toujours \u00e9t\u00e9 comme \u00e7a et chaque ann\u00e9e, alors qu\u2019approchent les moissons, arrivent de nuages lointains des oiseaux au bec de bronze, qui laissent tomber sur les champs une merde v\u00e9n\u00e9neuse qui br\u00fble trois quarts des r\u00e9coltes.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, \u00e0 Abacrasta, on fait encore avec ce qui transperce la terre avare : bl\u00e9, lait, viande, olives, vins, \u0153ufs, li\u00e8ge, fruits, patates, cuir de vachette. Les chaussures et les ceintures les habitants d\u2019Abacrasta se les font faire sur mesure par deux ma\u00eetres cordonniers, Alipio Cordiolu, h\u00e9ritier de Nannaru, et Augustinu Candela, fils de Genuario, qui s\u2019est pendu il y a cinq ans \u00e0 la rampe des escaliers. La ceinture pour les pantalons, ils se la font faire longue, deux tours, avec les initiales grav\u00e9es au fer chaud.<\/p>\n<p>Tout le reste vient de l\u2019ext\u00e9rieur, les autos, les machines \u00e0 laver, les t\u00e9l\u00e9phones portables, les machines \u00e0 coudre, les ordinateurs, les t\u00e9l\u00e9viseurs, les trayeuses, la mode, les id\u00e9es. M\u00eame les cur\u00e9s serviles viennent de loin, parce que les jeunes ne savent plus se pencher, ne veulent pas se salir les chaussures de merde ni puer la ch\u00e8vre. <\/p>\n<p>Moi je suis Battista Graminzone, retrait\u00e9, jadis fonctionnaire d\u2019Etat aupr\u00e8s de la commune d\u2019Abacrasta. Je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 un employ\u00e9 quelconque. Coller des timbres et faire des certificats a \u00e9t\u00e9 l\u2019unique moyen pour moi de gagner ma cro\u00fbte, mais je n\u2019ai jamais cess\u00e9 de me demander pourquoi, dans mon pays, les gens renon\u00e7aient volontairement et si facilement au don de la vie. J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire , d\u2019abord pour passer le temps, vu que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 vieux gar\u00e7on, puis par curiosit\u00e9, au fur et \u00e0 mesure que j&rsquo;effeuillais les feuilles jaunies conserv\u00e9es dans les archives, puis par plaisir quand est arriv\u00e9e Redenta l\u2019aveugle.<\/p>\n<p>La derni\u00e8re autorisation d\u2019ensevelir de cadavre je l\u2019ai sign\u00e9e le 13 ao\u00fbt d\u2019il y a seize ans, quand l\u2019h\u00e9catombe volontaire de chr\u00e9tiens s\u2019est arr\u00eat\u00e9e d\u2019un coup d\u2019un seul, comme par miracle.<br \/>\nUn jour \u00e0 la fin de l\u2019\u00e9t\u00e9 o\u00f9 le soleil \u00e9quarrissait les ch\u00eanes-li\u00e8ges et le vent faisait tinter les vitres a d\u00e9barqu\u00e9 dans le village Redenta Tiria, une femme aveugle, aux cheveux brillants comme des ailes de corbeaux e pieds nus.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0O\u00f9 habite Michele Isope\u00a0?\u00a0\u00bb demanda au ma\u00eetre forgeron du coin de Mumucone.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Cent pas \u00e0 droite, puis tu prends la mont\u00e9e de l\u2019\u00e9glise et tu es devant sa maison. Celle qu&rsquo;a les \u0153illets rouges devant. S\u2019il ne t\u2019ouvre pas de suite, frappe plus fort encore, que celui-l\u00e0, quand il s\u2019enferme dans son laboratoire, il n\u2019entend m\u00eame pas les fusillades !\u00bb.<\/p>\n<p>Il ne s\u2019\u00e9tait pas rendu compte que Redenta \u00e9tait aveugle.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Medas grascias\u00a0!\u00a0\u00bb, r\u00e9pondit-elle, en s\u2019\u00e9loignant vers l\u2019ombre des murs.<\/p>\n<p>Antoni Sapa la regarda un temps de dos. Le pavement \u00e9tait bouillant. Elle avan\u00e7ait sur la pointe des pieds, en tenant la fardette relev\u00e9e jusqu\u2019aux genoux pour se rafraichir les cuisses. Les cheveux noirs lui venaient jusqu\u2019aux flancs, comme une longue manteline. Redenta disparut dans le viol et Antoni se remit \u00e0 ventiler la forge. Entre les braises que le soufflet crachait haut vers la hotte il lui sembla voir le visage d\u2019une madone.<\/p>\n<p><br ><\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-5180'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-5180-1'> Faisceau <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-5180-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-5180-2'> Froscio = insulte = p\u00e9d\u00e9 <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-5180-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Salvatore Niffoi est un \u00e9crivain sarde (1950), dont la proximit\u00e9 avec Farigoule Bastard est \u00e9tonnante. Projet de traduction de son \u0153uvre, avec ce premier chapitre d&rsquo;un livre h\u00e9las d\u00e9j\u00e0 traduit en fran\u00e7ais (je n&rsquo;avais pas bien vu). 1. 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