{"id":46,"date":"2007-02-07T00:00:55","date_gmt":"2007-02-06T22:00:55","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=46"},"modified":"2011-11-09T00:05:19","modified_gmt":"2011-11-08T22:05:19","slug":"envie-declats-dans-le-dos","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/envie-declats-dans-le-dos\/","title":{"rendered":"Envie d&rsquo;\u00e9clats dans le dos"},"content":{"rendered":"<p>La route qui menait aux Ravi\u00e8res \u00e9tait longue, \u00e9troite, sinueuse. Elle l&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;autant plus, longue, sinueuse et \u00e9troite, que je n&rsquo;avais ni envie de conduire, ni envie de rejoindre les Ravi\u00e8res. Ni rejoindre Malo. Pour ce que j&rsquo;en savais, \u00e7a s&rsquo;\u00e9tait mal pass\u00e9 \u00e0 la Chambre et Philippe lui \u00e9tait encore rentr\u00e9 dans le lard.<\/p>\n<p>J&rsquo;avais des envies de quitter la route. Ou de faire demi-tour. Bref des envies de mort. Qu&rsquo;est ce que \u00e7a pouvait bien me faire, moi, que la F\u00e9d\u00e9ration l&#8217;emporte ? Ou que les si\u00e8ges basculent. Rien, absolument rien. Ca me laissait compl\u00e8tement froid. Il faut dire que j&rsquo;avais d\u00e9j\u00e0 bu plusieurs canons.<\/p>\n<p>C&rsquo;est Marc, mon voisin, qui m&rsquo;a averti. Sylvie avait t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 \u00e0 sa femme, et me voil\u00e0 sur la route.<\/p>\n<p>Je venais juste d&rsquo;arriver \u00e0 la maison. J&rsquo;ai trouv\u00e9 bizarre le silence d&rsquo;un coup. Et je n&rsquo;ai pas allum\u00e9 tout de suite. La lumi\u00e8re de la rue p\u00e9n\u00e9trait par la persienne. Cela donnait une dr\u00f4le d&rsquo;allure au salon, des traits lac\u00e9rant tout y compris le sol.<\/p>\n<p>Moi aussi \u00e7a s&rsquo;est mal pass\u00e9 \u00e0 M&#8230; Mais \u00e0 qui je peux le dire, \u00e7a ? Qui je peux appeler, moi, qui je peux pr\u00e9venir ?<\/p>\n<p>Ce silence, cette tranquillit\u00e9, cette moiteur de la lumi\u00e8re, \u00e7a m&rsquo;a fait r\u00e9fl\u00e9chir. Je me suis assis par terre. Alors soudain, tout s&rsquo;est envol\u00e9. J&rsquo;ai laiss\u00e9 d\u00e9river mon esprit si bien que Marc m&rsquo;a trouv\u00e9 comme \u00e7a, h\u00e9b\u00e9t\u00e9, dans la p\u00e9nombre.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pour \u00e7a qu&rsquo;on a besoin de nuit. Tout \u00e0 coup la gangue du r\u00e9el s&rsquo;effrite, ou se dissipe. On rejoint des terres \u00e0 soi connues. Des lieux gris, des vallons de marnes.<\/p>\n<p>On s&rsquo;allonge sur le sol inconfortable et puis, peu \u00e0 peu, toutes les saillies et les bosses forment un fond appr\u00e9ciable. Le soleil vous aveugle. Au temps pour vous, vous voil\u00e0 aveugle. On se rend compte qu&rsquo;on est bien peu fait pour les voitures et rouler de nuit vers des hauteurs improbables.<\/p>\n<p>On prend conscience soudain qu&rsquo;on a du corps ; du corps qui picote dans le dos ; qui s&rsquo;affale dans les membres ; qui est aveugl\u00e9 par le soleil. Ce corps l\u00e0, qui l&rsquo;\u00e9coute ? O\u00f9 le trouve-t-on ? Peut-\u00eatre chez les travailleurs manuels.<\/p>\n<p>Je me rappelle quand je faisais des travaux publics. Brave ouvrier, d\u00e9chir\u00e9 du matin au soir sous le soleil ou l&rsquo;eau ou le vent ou le froid ou le sec (\u00e7a va jamais, jamais \u00e7a va), puis d\u00e9chire du soir au matin entre le calvaire du quotidien, le sommeil introuvable et le reste, alors qu&rsquo;on voudrait juste un peu de corps o\u00f9 se remettre. Pour des miettes, en plus. Combien ils sont, dehors, l\u00e0, en plein f\u00e9vrier, dans la merde, dans la terre boueuse, les pieds dans l&rsquo;eau, ou les mains dans le cambouis ? Combien, hein ? A trimer comme des connards quand ils gagnent \u00e0 peine leur cro\u00fbte ? Ils se l\u00e8vent chaque matin, comme si \u00e7a justifiait non pas leur salaire, mais le simple fait de vivre. Que vivre sans id\u00e9e c&rsquo;est pas vivre. Que vivre sans travail c&rsquo;est s&#8217;emmerder. Que vivre c&rsquo;est simplement avoir mal.<\/p>\n<p>Alors dans une bagnole qui vieillit (faudra songer \u00e0 la change un jour, avec toutes ses visc\u00e8res qui tra\u00eenent, \u00e7a fait d\u00e9sordre), \u00e0 foncer vers je ne sais quel nouvel emmerdement, et une tripot\u00e9e en sus ! Merci !<\/p>\n<p>Marc m&rsquo;a trouv\u00e9, assis dans la p\u00e9nombre, je remontais sur l&rsquo;une des stries de lumi\u00e8re jusqu&rsquo;aux sources de telle rivi\u00e8re, loin de tout ce qui se tache ou se fend, loin du r\u00e9el, loin de ce qui casse ou vieillit. Il m&rsquo;a fait peur ce con. J&rsquo;avais la paume des mains rougies par la pression que j&rsquo;exer\u00e7ais sur le sol. J&rsquo;\u00e9tais stup\u00e9fait dans mon silence. Embringu\u00e9. Emmitoufl\u00e9 en lui. Je m&rsquo;en rassasiais comme d&rsquo;une eau rare.<\/p>\n<p>Il m&rsquo;a fait peur ce con ; il m&rsquo;a dit que je pleurais.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La route qui menait aux Ravi\u00e8res \u00e9tait longue, \u00e9troite, sinueuse. Elle l&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;autant plus, longue, sinueuse et \u00e9troite, que je n&rsquo;avais ni envie de conduire, ni envie de rejoindre les Ravi\u00e8res. Ni rejoindre Malo. 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