{"id":4228,"date":"2011-10-03T10:34:23","date_gmt":"2011-10-03T08:34:23","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=4228"},"modified":"2023-04-30T14:59:14","modified_gmt":"2023-04-30T12:59:14","slug":"la-theorie-est-un-idiome-entretien-avec-laurent-margantin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/la-theorie-est-un-idiome-entretien-avec-laurent-margantin\/","title":{"rendered":"La th\u00e9orie est un idiome (entretien avec Laurent Margantin)"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>J&rsquo;ai donc r\u00e9alis\u00e9 un entretien avec Margantin, du site <a href=\"http:\/\/www.oeuvresouvertes.net\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">\u0152uvres ouvertes<\/a>, pour \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/actualitte.com\/blog\/uneautrerentreelitteraire\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Une autre rentr\u00e9e litt\u00e9raire<\/a>\u00a0\u00bb mis en ligne par <a href=\"http:\/\/actualitte.com\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Actualitt\u00e9<\/a>, et dans le cadre de la s\u00e9rie sur les auteurs dits \u00ab\u00a0Publie.net\u00a0\u00bb. Tr\u00e8s fiers pour cela d&rsquo;\u00eatre aux c\u00f4t\u00e9s de (ordre chronologique des entretiens ; sur le pr\u00e9nom leur site internet ; sur le nom, leur entretien) : <a href=\"http:\/\/www.christinejeanney.fr\/#PRESENT.K\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Christine<\/a> <a href=\"http:\/\/actualitte.com\/blog\/uneautrerentreelitteraire\/2011\/09\/08\/a-la-decouverte-des-auteurs-publie-net-christine-jeanney\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Jeanney<\/a>, <a href=\"http:\/\/www.face-terres.fr\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Daniel<\/a> <a href=\"http:\/\/actualitte.com\/blog\/uneautrerentreelitteraire\/2011\/09\/10\/a-la-decouverte-des-auteurs-publie-net-daniel-bourrion\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Bourrion<\/a>, <a href=\"http:\/\/www.fuirestunepulsion.net\/spip.php?page=sommaire\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Guillaume<\/a> <a href=\"http:\/\/actualitte.com\/blog\/uneautrerentreelitteraire\/2011\/09\/13\/a-la-decouverte-des-auteurs-publie-net-guillaume-vissac\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Vissac<\/a>, <a href=\"http:\/\/www.joachimsene.fr\/txt\/spip.php?article85\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Joachim<\/a> <a href=\"http:\/\/actualitte.com\/blog\/uneautrerentreelitteraire\/2011\/09\/15\/a-la-decouverte-des-auteurs-publie-net-joachim-sene\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">S\u00e9n\u00e9<\/a>, <a href=\"http:\/\/www.publie.net\/fr\/ebook\/9782814504660\/d-ici-l%C3%A0-n-7\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Pierre<\/a> <a href=\"http:\/\/actualitte.com\/blog\/uneautrerentreelitteraire\/2011\/09\/16\/a-la-decouverte-des-auteurs-publie-net-pierre-menard\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">M\u00e9nard<\/a>, <a href=\"http:\/\/www.mahigan.ca\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Mahigan<\/a> <a href=\"http:\/\/actualitte.com\/blog\/uneautrerentreelitteraire\/2011\/09\/18\/a-la-decouverte-des-auteurs-publie-net-mahigan-lepage\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Lepage<\/a>, <a href=\"http:\/\/marge-autofictive.blogspot.com\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Jos\u00e9e<\/a> <a href=\"http:\/\/actualitte.com\/blog\/uneautrerentreelitteraire\/2011\/09\/20\/a-la-decouverte-des-auteurs-publie-net-josee-marcotte\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Marcotte<\/a>, <a href=\"http:\/\/academie23.blogspot.com\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Lucien<\/a> <a href=\"http:\/\/actualitte.com\/blog\/uneautrerentreelitteraire\/2011\/09\/22\/a-la-decouverte-des-auteurs-publie-net-lucien-suel\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Suel<\/a> &#038; <a href=\"http:\/\/lesfourchettes.blogspot.com\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Sarah-Maude<\/a> <a href=\"http:\/\/actualitte.com\/blog\/uneautrerentreelitteraire\/2011\/09\/23\/a-la-decouverte-des-auteurs-publie-net-sarah-maude-beauchesne\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Bauchesne<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2011\/10\/entretien_actualitte.jpg\" rel=\"lightbox[4228]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2011\/10\/entretien_actualitte-300x187.jpg\" alt=\"\" title=\"entretien_actualitte\" width=\"300\" height=\"187\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-4234\" srcset=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2011\/10\/entretien_actualitte-300x187.jpg 300w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2011\/10\/entretien_actualitte.jpg 800w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><br \/>\n<br ><\/p>\n<p><em><strong>Tu as publi\u00e9 4 textes chez Publie.net. Peux-tu dire dans quel ordre ils ont \u00e9t\u00e9 con\u00e7us et s\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 l\u2019objet de mises en ligne partielles auparavant ?<br \/>\n<\/strong><\/em> <\/p>\n<p>J\u2019ai effectivement publi\u00e9 quatre textes chez Publie.net. Deux essais, l\u2019un sur l\u2019\u0153uvre de Maurice Blanchot, l\u2019autre sur celle de Pascal Quignard ; un court r\u00e9cit, <em>Trame<\/em> ; enfin un second r\u00e9cit, <em>Pas rien<\/em>, qui vient de para\u00eetre \u00e0 l\u2019occasion de la rentr\u00e9e num\u00e9rique.<br \/>\nLorsque Publie.net est lanc\u00e9, je r\u00e9ponds au mail amical de Fran\u00e7ois Bon sur le champ, et lui propose d\u2019une part les deux essais, d\u2019autre part un trio de textes qui, pour une raison qui m\u2019\u00e9chappe encore, me semblent former une trilogie : <em>L\u2019abandon<\/em>, <em>L\u2019accident<\/em>, <em>L\u2019\u00e9tendue<\/em>. Il accepte les essais \u2014 pas les r\u00e9cits.<\/p>\n<p>\u2022 <a href=\"http:\/\/www.publie.net\/fr\/ebook\/9782814500273\/l-anonyme-sur-maurice-blanchot\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><em>L\u2019anonyme<\/em><\/a> et <a href=\"http:\/\/www.publie.net\/fr\/ebook\/9782814502567\/le-revenant-sur-pascal-quignard\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><em>Le revenant<\/em><\/a> sont deux monographies qui ouvraient un travail de doctorat \u2014 depuis abandonn\u00e9 \u2014 sur le th\u00e8me de l\u2018inqui\u00e9tude (2000-2003). J\u2019avais remis des textes \u00e0 peu pr\u00e8s similaires (quoique moins longs) \u00e0 mon directeur de th\u00e8se qui m\u2019avait dit qu\u2019ils seraient difficilement d\u00e9fendables lors de la soutenance \u2014 trop \u00e9crits, m\u2019a-t-il dit. Je lui ai r\u00e9pondu que, \u00e9tant insoutenables devant un jury d\u2019universitaires, et dans le contexte mat\u00e9riel plus que difficile de l\u2019\u00e9poque, je pr\u00e9f\u00e9rais arr\u00eater les frais. J\u2019avais toutefois poursuivi le travail, et le continue encore. Deux morceaux ont \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s dans des revues universitaires : <em>Les Lettres Romanes<\/em> pour le Blanchot (gr\u00e2ce \u00e0 Christophe Halsberghe\u2020) ; une minuscule revue d\u2019arch\u00e9ologie de Bari pour le Quignard, <em>Aufibus<\/em>. Ces deux textes sont peut-\u00eatre les plus importants de ces 600 pages.<\/p>\n<p>\u2022 <a href=\"http:\/\/www.publie.net\/fr\/ebook\/9782814500426\/trame\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><em>Trame<\/em><\/a> est tr\u00e8s circonstanciel. Le texte a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit lors d\u2019une nuit que j\u2019ai pass\u00e9e avec mon p\u00e8re, mourant, \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Ce fut \u00e9galement la derni\u00e8re. Il est donc dat\u00e9 (8-9 d\u00e9cembre 2007) ; je me rappelle bien : Stockhausen avait disparu quelques jours plus t\u00f4t et Pierre Henry cette nuit-l\u00e0 aussi. J\u2019avais \u00e0 \u00e9crire et n\u2019ai trouv\u00e9 que de ces grands carr\u00e9s d\u2019ouate (que je ne parvenais pas m\u00eame \u00e0 nommer) dans la salle de bain. Les infirmi\u00e8res m\u2019avaient install\u00e9 un lit de camp. J\u2019ai tra\u00een\u00e9 dans les couloirs, aux urgences, devant la t\u00e9l\u00e9vision m\u00eame, en m\u00e9langeant ces id\u00e9es. Quand je l\u2019ai propos\u00e9 \u00e0 Fran\u00e7ois, il a \u00e9galement accept\u00e9 tout de suite. Nous pr\u00e9parons une nouvelle version ePub, dans les jours, les heures qui viennent. Il \u00e9tait in\u00e9dit.<\/p>\n<p>\u2022 <a href=\"http:\/\/www.publie.net\/fr\/ebook\/9782814504141\/pas-rien\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><em>Pas rien<\/em><\/a> est un texte que j\u2019ai \u00e9crit alors que je r\u00e9sidais \u00e0 G\u00eanes dans le but de r\u00e9diger <em>GE9<\/em>. L\u2019id\u00e9e, que je ne pense pas encore avoir r\u00e9ussi \u00e0 effleurer, \u00e9tait de donner voix \u00e0 une femme qui perdrait sa langue \u2014 le langage qui pouvait repr\u00e9senter le carcan masculin, de la vie mat\u00e9rielle, de la convenance ou de la coutume. Je me suis laiss\u00e9 entra\u00eener par les mots, un peu comme dans Farigoule Bastard, et probablement j\u2019ai \u00e9t\u00e9 trop r\u00e9sistant. C\u2019est un r\u00e9cit hallucin\u00e9. J\u2019ai d\u00fb l\u2019\u00e9crire en 2008 ou 2009, envoy\u00e9 \u00e0 Fran\u00e7ois en 2010 apr\u00e8s r\u00e9\u00e9criture. C\u2019est avec surprise que je l\u2019ai vu dans la liste des \u201cnomin\u00e9s\u201d de la rentr\u00e9e 2011. J\u2019\u00e9tais alors loin de ce texte, que j\u2019ai pein\u00e9 \u00e0 d\u00e9fendre, tout en \u00e9tant tr\u00e8s sensible et tr\u00e8s \u00e9mu aux lectures de Brigitte Celerier, Gu\u00e9na\u00ebl Boutouillet et Pierre M\u00e9nard. Ce sont des avis qui comptent pour moi. In\u00e9dit \u00e9galement.<\/p>\n<p>Je dirai que ces trois textes proviennent de contextes tr\u00e8s divers et, me concernant, tr\u00e8s exceptionnels. J\u2019\u00e9cris presque quotidiennement dans des carnets et aujourd\u2019hui dans un blogue. Ces trois-l\u00e0 sont plus fugitifs : peut-\u00eatre la raison de leur pr\u00e9sence chez Publie.<\/p>\n<p><br ><\/p>\n<p><strong><em>Sur ta page Publie.net il est question d\u2019une oeuvre que tu as compos\u00e9e en ligne sur la ville de G\u00eanes. Peux-tu nous en dire quelques mots ?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>J\u2019ai effectu\u00e9 un voyage \u00e0 G\u00eanes, par hasard. Je connais bien l\u2019Italie, je connaissais mal G\u00eanes. M\u2019y \u00e9tais seulement arr\u00eat\u00e9, par hasard, \u00e0 l\u2019occasion du G8 de 2001. La ville m\u2019a boulevers\u00e9 : l\u2019espace, son espace, \u00e0 ce point contraint, obligeant des trouvailles urbanistiques, permettant des ombres, autorisant des errances ; les tunnels et viaducs ; les escaliers, les rues, les habitants ; la montagne ; le port ; la mer.<\/p>\n<p>J\u2019ai souhait\u00e9 \u00e9crire sur la ville. Avec le temps, j\u2019ai vu qu\u2019il me faudrait du temps, du temps pour cet espace. Mais enfin je m\u2019en explique ailleurs. J\u2019ai effectu\u00e9 deux \u00ab r\u00e9sidences \u00bb sur mon temps de vacances dans la ville pour amasser du mat\u00e9riau et structurer mon itin\u00e9raire. La premi\u00e8re dans l\u2019<em>ostello per la giovent\u00f9<\/em>, qui domine toute la ville. La seconde au c\u0153ur m\u00eame du centre historique, tout en bas. <\/p>\n<p>Cette exp\u00e9rience de l\u2019espace, je l\u2019ai confront\u00e9e aux vicissitudes de la ville : les prostitu\u00e9es, le port, le palais ducal, les \u00e9v\u00e8nements de 2001, ceux de 1960, ceux de la R\u00e9publique Maritime, Christophe Colomb, Marco Polo, les chansons de Fabrizio de Andr\u00e8, dont j\u2019ai traduit un petit choix ; mais aussi \u00e0 la cuisine, aux l\u00e9gendes, au patois, aux petits riens qui, tous ensemble, forment une ville enti\u00e8re, un urbanisme, un organisme.<\/p>\n<p>Je souhaite vivement en faire un livre, mais de nombreuses contraintes techniques apparaissaient \u2014 que la mise en ligne num\u00e9rique permettait, souvent, de r\u00e9soudre. J\u2019ai donc effectu\u00e9 cet \u00e9t\u00e9 une premi\u00e8re mise \u00e0 disposition textuelle (une version b\u00eata), avec les liens et la forme polyphonique du livre. Les curieux <a href=\"www.amboilati.org\/g9\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">le visiteront<\/a>. Quelques nouvelles fonctionnalit\u00e9s pourront \u00eatre int\u00e9gr\u00e9es, certains passages \u00ab multim\u00e9dia \u00bb, de l\u2019hypertexte, de l\u2019Ajax\/Javascript. Nous travaillons \u00e0 la version papier. Je ne peux en dire beaucoup plus, vous me pardonnerez.<\/p>\n<p><br ><\/p>\n<p><em><strong>Question \u00e0 laquelle tu devais t\u2019attendre : tu es un lecteur de Blanchot et de Quignard, dans quelle mesure ces auteurs nous apportent quelque chose dans notre r\u00e9flexion actuelle sur le livre ou l\u2019au-del\u00e0 du livre ?<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Je m\u2019y attends car <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/le-dernier-des-ecrivains\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">j\u2019ai \u00e9cris un petit texte<\/a> sur <em>Apr\u00e8s le livre<\/em> de Fran\u00e7ois Bon qui s\u2019inscrira en partie dans les diff\u00e9rentes lectures d\u2019auteurs que forment La litt\u00e9rature inqui\u00e8te, titre du recueil (et du site) qui regroupe <em>L\u2019anonyme<\/em>, <em>Le revenant<\/em> et les prolongements de cette recherche sur le <em>lir&#038;crire<\/em>.<\/p>\n<p>Blanchot, Quignard : ces deux auteurs sont en effet importants, dans leur relation, et dans leur position. Ils nous concernent. Blanchot a d\u00e9velopp\u00e9 une approche tr\u00e8s singuli\u00e8re de l\u2019\u0153uvre et de l\u2019espace litt\u00e9raire, bien connue aujourd\u2019hui (<em>L\u2019espace litt\u00e9raire, Le livre \u00e0 venir, L\u2019entretien infini<\/em>) ; Quignard a beaucoup r\u00e9fl\u00e9chi, dans ses trait\u00e9s notamment (les <em>Petits trait\u00e9s<\/em> et <em>Dernier royaume<\/em> toujours en cours), \u00e0 la lecture.<\/p>\n<p>Tous deux ont travaill\u00e9 sur le lire, aussi, non pas temps du point de vue de la r\u00e9ception ou de l\u2019histoire litt\u00e9raire, mais comme processus inh\u00e9rent au texte m\u00eame.<\/p>\n<p>A leur contact j\u2019ai cherch\u00e9 \u2014 je cherche encore \u2014 \u00e0 formaliser ce terme que j\u2019ai propos\u00e9 alors du lire-\u00e9crire. La litt\u00e9rature n\u2019existe que dans ce double mouvement : qui lit \u00e9crit ; qui \u00e9crit lit. Depuis je trouve dans de nombreux textes, de nombreux blogues, cette id\u00e9e du lire-\u00e9crire. C\u2019est une id\u00e9e commune (je ne dis pas que j\u2019en suis l\u2019inventeur). Cela me r\u00e9jouit. Toute th\u00e9orie est un idiome, le partager d\u00e9finit une communaut\u00e9 \u2014 c\u2019est aussi ce que disent les deux auteurs.<\/p>\n<p>La question est : il y a le texte \/ peu importe le support.<\/p>\n<p><em>Gilgamesh<\/em>, les <em>V\u00e9das<\/em>, le Roman de Renart ou Chr\u00e9tien de Troyes, P\u00e9trone et Martial, Sei Sh\u014dnagon, la litt\u00e9rature persane ou chinoise classique, l\u2019<em>Odyss\u00e9e<\/em>, le <em>Milione<\/em> r\u00e9dig\u00e9 dans la prison de G\u00eanes : toutes ces \u0153uvres essentielles, que seraient-elles si elles avaient d\u00fb attendre le livre ? Le livre a permis leur diffusion, mais le texte a toutefois tenu durant des centaines d\u2019ann\u00e9es, m\u00eame avant l\u2019impression m\u00e9canique.<\/p>\n<p>Il y a eu une litt\u00e9rature avant le livre. Il y a en aura une apr\u00e8s. <\/p>\n<p>Il y a une litt\u00e9rature hors du livre : chez les copistes et dans les t\u00eates (le par-c\u0153ur), dans les revues (c\u2019est un point important de la relation Quignard-Blanchot), dans les chansons, dans la po\u00e9sie orale ou sonore, sur sc\u00e8ne. Et peut-\u00eatre m\u00eame dans la rue, dans les tracts, dans les sms et mms de nos adolescents dont on se plaint qu\u2019ils ne lisent plus \u2014 m\u00eame s\u2019ils ne font que \u00e7a \u2014 et parce qu\u2019ils auraient invent\u00e9 une langue \u00e0 eux, ils ne prof\u00e9reraient qu\u2019inanit\u00e9s ou insanit\u00e9s ?<\/p>\n<p>L\u2019industrie, le commerce, du livre, comme entreprise dont l\u2019objet est le revenu, comme l\u2019industrie du disque, est tr\u00e8s effray\u00e9e par la \u00ab d\u00e9mat\u00e9rialisation \u00bb de l\u2019\u0153uvre \u2014 pour qui c\u2019est la d\u00e9mat\u00e9rialisation du produit qui est en jeu.<\/p>\n<p>Mais rien n\u2019indique, au niveau historique, que le texte ne puisse se passer du papier, tout comme rien n\u2019indique que le livre dispara\u00eetra. On entend les avis de chacun : un libraire me dit : \u00ab toucher au livre, ce n\u2019est pas toucher au disque : c\u2019est toucher au savoir m\u00eame ; toucher \u00e0 la culture m\u00eame \u00bb. La charge symbolique est tr\u00e8s forte \u2014 sans doute en partie \u00e0 juste titre. On peut entendre ces peurs, on peut ne pas les ignorer. Mais il y a confusion g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e entre le support et le texte. La plupart des livres ne portent aucun texte (voyez comme sont devenus inutiles les manuels scolaires, les dictionnaires ou les livres de recettes de cuisine, le plus souvent) ; m\u00eame les livres dits de litt\u00e9rature, s\u2019ils portent un texte, portent rarement une voix : le roman en est la preuve. Le roman, pour exister au XXIe, devrait \u00eatre tout autre qu\u2019un roman balzacien. Le texte se survit, peu importe son support. <\/p>\n<p>En cons\u00e9quence de quoi il appara\u00eet que notre usage d\u2019internet, dans sa complexe interaction, m\u00ealant correspondance priv\u00e9e, usages techniques du web, notations quotidiennes presque triviales sur Twitter, jeux de mot sur Facebook, mais aussi transferts de liens, passages d\u2019autres univers\u2026 tout ce que permet en somme le lien hypertexte, internet red\u00e9ploie l\u2019\u00e9criture : redistribue les cartes. C\u2019est un grand espace qui s\u2019ouvre enfin.<\/p>\n<p>Le dispositif \u00e0 l\u2019\u0153uvre n\u2019est plus, ne peut plus \u00eatre celui de l\u2019industrie marchande incarn\u00e9e par la FNAC, Gallimard ou la loi HADOPI. Ces noms sonnent comme affreusement dat\u00e9s.<\/p>\n<p>Il faudra du temps, car les gens sont peut-\u00eatre aussi un peu d\u00e9mod\u00e9s. Ils veulent peut-\u00eatre encore des points-FNAC pour faire des cadeaux \u00e0 No\u00ebl. Le dernier coffret collector avec bonus et making-off de Montaigne, je le touche \u00e0 combien ? Restons s\u00e9rieux.<\/p>\n<p>Quignard nous aide car il d\u00e9montre tr\u00e8s simplement, avec la langue ch\u00e2ti\u00e9e dont il est coutumier, que le livre est ce \u00ab petit b\u00e2timent qui n\u2019est pas universel \u00bb, qu\u2019il peut dispara\u00eetre. Bon quelque part dit qu\u2019il porte en lui la rupture, c\u2019est vrai. (D\u2019ailleurs la litt\u00e9rature n\u2019est-elle pas cette langue qui se heurte \u00e0 la langue ?)<\/p>\n<p>Il y a eu la tablette, le rouleau, le codex, le livre ; aujourd\u2019hui l\u2019\u00e9cran. Les carnets, les enveloppes que l\u2019on retourne pour des annotations, les marges, les paperolles de Perros, tout cela, o\u00f9 prend forme, o\u00f9 prend corps la litt\u00e9rature, ne dispara\u00eetra pas.<\/p>\n<p>Blanchot quant \u00e0 lui, dans sa r\u00e9flexion sur le fragment, avait entrevu la gravit\u00e9 de l\u2019\u00e9crire, qui ne se r\u00e9sout pas \u00e0 une simple feuille de papier (h\u00e9ritage du coup de d\u00e9s). Il y a une formule, \u00e0 la fin de L\u2019entretien infini, que j\u2019ai d\u00fb citer vingt fois et que je citerai encore ; je trouve cette formule non seulement excellente, mais pertinente, et \u00e0 ce point profonde qu\u2019elle est encore utile, pour nous usagers du web, mais aussi explorateurs de ses espaces, \u00e0 nous accompagner dans cette t\u00e2che. N\u2019est-ce pas une vision du web (il parle des textes du recueil), en 1969 ?<\/p>\n<blockquote><p>\u2026appartenant \u00e0 tous, et m\u00eame \u00e9crits et toujours \u00e9crits, non par un seul, mais par plusieurs, tous ceux \u00e0 qui il revient de maintenir et de prolonger l\u2019existence \u00e0 laquelle je crois que ces texte, avec une obstination qui aujourd\u2019hui m\u2019\u00e9tonne, n\u2019ont cess\u00e9 de chercher \u00e0 r\u00e9pondre jusqu\u2019\u00e0 <em>l\u2019absence de livre <\/em>qu\u2019ils d\u00e9signent en vain.\n<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J&rsquo;ai donc r\u00e9alis\u00e9 un entretien avec Margantin, du site \u0152uvres ouvertes, pour \u00ab\u00a0Une autre rentr\u00e9e litt\u00e9raire\u00a0\u00bb mis en ligne par Actualitt\u00e9, et dans le cadre de la s\u00e9rie sur les auteurs dits \u00ab\u00a0Publie.net\u00a0\u00bb. Tr\u00e8s fiers pour cela d&rsquo;\u00eatre aux c\u00f4t\u00e9s de (ordre chronologique des entretiens ; sur le pr\u00e9nom leur site internet ; sur le&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[851,1139],"tags":[1775,19,20,384,26,262,1779,1893,1895,1780,1972,1892,1894,383,259,1814,38,1778,45,54,134,1123,428,1896,1868],"class_list":["post-4228","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-rencontres","category-sur-le-chantier","tag-farigoule-bastard","tag-francois-bon","tag-genove","tag-inquietude","tag-internet","tag-jacques-derrida","tag-labandon","tag-laccident","tag-lanonyme","tag-letendue","tag-la-litterature-inquiete","tag-laurent-margantin","tag-le-revenant","tag-lircrire","tag-livre","tag-livre-numerique","tag-maurice-blanchot","tag-pas-rien","tag-pascal-quignard","tag-publie-net","tag-roland-barthes","tag-roman","tag-texte","tag-trame","tag-web-2-0"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4228","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4228"}],"version-history":[{"count":12,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4228\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":15889,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4228\/revisions\/15889"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4228"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4228"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4228"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}