{"id":385,"date":"2009-06-03T05:05:33","date_gmt":"2009-06-03T10:05:33","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=385"},"modified":"2023-04-24T10:20:57","modified_gmt":"2023-04-24T08:20:57","slug":"ecrire-a-adorno","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/ecrire-a-adorno\/","title":{"rendered":"Ecrire (\u00e0) Adorno"},"content":{"rendered":"<p>Pourtant peu connue en France, bien que salu\u00e9e par Jacques Derrida, l&rsquo;\u00e9cole de Francfort, depuis Benjamin, Marcuse, Habermas, Adorno, Horkheimer, pose des jalons utiles sur la culture de masse, la d\u00e9mocratie, la philosophie morale ou politique. <i>Ecrire (\u00e0) Adorno<\/i>, cela voudrait \u00e0 la fois dire mon salut et mon respect pour la pens\u00e9e de ce philosophe et musicien, mais aussi mon adresse vers cet autre que je connais peu ou pas, mais enfin la citation, la citation qui est \u00e9criture, simulacre ou simulation, et c&rsquo;est un extrait de <i>Philosophie de la nouvelle musique<\/i> que je place ci-dessous.<\/p>\n<p><\/p>\n<blockquote>\n<p>La production qui se situe entre les extr\u00eames, en fait ne demande pas tant aujourd&rsquo;hui \u00e0 \u00eatre analys\u00e9e par rapport \u00e0 eux, mais par sa grisaille rend la sp\u00e9culation superflue. L&rsquo;histoire du nouveau mouvement musical ne tol\u00e8re plus la coexistence riche de sens des oppositions. Depuis la d\u00e9cennie h\u00e9ro\u00efque autour de la Premi\u00e8re Guerre mondiale, elle est dans son ensemble histoire de la d\u00e9ch\u00e9ance, r\u00e9gression dans le traditionnel. La peinture moderne s&rsquo;est d\u00e9tourn\u00e9e du figuratif, ce qui en elle marque la m\u00eame rupture que l&rsquo;atonalit\u00e9 en musique, et cela \u00e9tait d\u00e9termin\u00e9 par la d\u00e9fensive contre la marchandise artistique m\u00e9canis\u00e9e, avant tout contre la photographie. A 1&rsquo;origine, la musique radicale n&rsquo;a pas r\u00e9agi autrement contre la d\u00e9pravation commerciale de l&rsquo;idiome traditionnel; elle a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;antith\u00e8se de l&rsquo;industrie culturelle qui envahissait son domaine. Il a fallu, il est vrai, plus de temps dans la musique pour arriver A une production commerciale de masse que dans la litt\u00e9rature et les arts plastiques. L&rsquo;aspect aconceptuel et abstrait de la musique, qui depuis Schopenhauer lui a servi de r\u00e9f\u00e9rence aupr\u00e8s des philosophies irrationalistes, la rendait r\u00e9tive A la ratio de la v\u00e9nalit\u00e9. C&rsquo;est seulement \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque du film sonore, de la radio et des slogans publicitaires mis en musique, que la musique pr\u00e9cis\u00e9ment dans son irrationalit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 accapar\u00e9e par la ratio commerciale. Mais devenue totalitaire, l&rsquo;administration industrielle du patrimoine culturel \u00e9tend son pouvoir m\u00eame sur l&rsquo;opposition esth\u00e9tique. La toute-puissance des m\u00e9canismes de distribution, dont disposent la camelote esth\u00e9tique et les biens culturels d\u00e9prav\u00e9s, comme aussi les predispositions socialement cr\u00e9\u00e9es chez les auditeurs, ont, dans la soci\u00e9t\u00e9 industrielle au stade tardif, amen\u00e9 la musique radicale A un isolement complet. Cela devient pour les auteurs qui veulent vivre pr\u00e9texte social et moral \u00e0 une fausse paix. Il se d\u00e9gage un type musical qui, nonobstant sa pr\u00e9tention in\u00e9branlable au s\u00e9rieux et au moderne, s&rsquo;assimile \u00e0 la culture de masse par une d\u00e9bilit\u00e9 mentale calcul\u00e9e. La g\u00e9n\u00e9ration de Hindemith avait encore du talent et du m\u00e9tier. Son mod\u00e9rantisme se montrait surtout  d&rsquo;une souplesse intellectuelle sans principe; les musiciens composaient au jour le jour en finissant par supprimer en m\u00eame temps que leur programme futile tout ce qui pouvait d\u00e9plaire de leur musique. Ils aboutirent \u00e0 la routine respectable du n\u00e9o-acad\u00e9misme que l&rsquo;on ne saurait reprocher \u00e0 la troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration. La connivence avec l&rsquo;auditeur, en guise d&rsquo;humanit\u00e9, commence \u00e0 d\u00e9sagr\u00e9ger les normes techniques qu&rsquo;avait atteintes la composition d&rsquo;avant-garde. Ce qui \u00e9tait valable avant la rupture, \u00e0 savoir la constitution d&rsquo;une coh\u00e9rence musicale au moyen de la tonalit\u00e9, est irr\u00e9parablement perdu. La troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration ne croit pas aux accords parfaits serviles, qu&rsquo;elle \u00e9crit avec un  clignement d&rsquo;oeil, et d&rsquo;autre part des moyens sonores \u00e9lim\u00e9s ne sauraient davantage \u00eatre utilis\u00e9s d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment pour une autre musique que pour une musique creuse. Mais \u00e0 la cons\u00e9quence qu&rsquo;entra\u00eene le nouvel idiome r\u00e9compensant l&rsquo;effort extr\u00eame de la conscience artistique par l&rsquo;\u00e9chec total sur le march\u00e9, les compositeurs de la troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration entendent se d\u00e9rober. Cela ne r\u00e9ussit pas. La violence historique, la \u00ab\u00a0furie de la disparition\u00a0\u00bb interdit le compromis en esth\u00e9tique, de m\u00eame qu&rsquo;il est condamn\u00e9 sans retour en politique. Tandis que ces compositeurs cherchent un abri aupr\u00e8s de ce qu&rsquo;a une vieille r\u00e9putation en pr\u00e9tendant avoir assez de ce que le langage de l&rsquo;ignorance appelait \u00ab\u00a0exp\u00e9rimentation\u00a0\u00bb, ils se livrent dans leur inconscience \u00e0 ce qui leur semble le pire : l&rsquo;anarchie. La recherche du temps perdu non seulement ne trouve pas le chemin du retour, mais perd aussi toute consistance; une conservation arbitraire du d\u00e9pass\u00e9 compromet ce qu&rsquo;elle veut conserver et se raidit avec mauvaise conscience contre le neuf. Par-del\u00e0 toutes les fronti\u00e8res, es \u00e9pigones, ennemis irr\u00e9ductibles des \u00e9pigones, se ressemblent par leurs m\u00e9langes d\u00e9biles de routine et d&rsquo;impuissance. Chostakovitch, \u00e0 tort rappel\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ordre comme bolchevik de la culture par les autorit\u00e9s de sa patrie, les disciples si vifs de l&rsquo;ambassadrice p\u00e9dagogique de Stravinsky, en Angleterre Benjamin Britten et son indigence tapageuse &#8211; tous, ils ont en commun un go\u00fbt pour le mauvais go\u00fbt, une simplicit\u00e9 due \u00e0 une mauvaise formation, une immaturit\u00e9 qui se croit d\u00e9cant\u00e9e, tous manquent de capacit\u00e9 technique. Enfin, en Allemagne, la Chambre musicale du Reich a laiss\u00e9 derri\u00e8re elle un monceau de d\u00e9combres : le style de tout le monde apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9clectisme du bris\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pourtant peu connue en France, bien que salu\u00e9e par Jacques Derrida, l&rsquo;\u00e9cole de Francfort, depuis Benjamin, Marcuse, Habermas, Adorno, Horkheimer, pose des jalons utiles sur la culture de masse, la d\u00e9mocratie, la philosophie morale ou politique. 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