{"id":353,"date":"2010-04-24T01:44:21","date_gmt":"2010-04-24T06:44:21","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=353"},"modified":"2024-01-31T20:15:37","modified_gmt":"2024-01-31T18:15:37","slug":"exil-on-main-street","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/exil-on-main-street\/","title":{"rendered":"Exile on Main Street"},"content":{"rendered":"<p>Une fois n&rsquo;est pas coutume, je mets ici une chronique un peu plus longue, puisqu&rsquo;elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 \u00e9crite !<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le monde entier s&rsquo;enferme dans une villa proven\u00e7ale. Au bord de la mer.<\/p>\n<p>On est venu l\u00e0 comme pour se cacher, comme font les b\u00eates malades, comme pour se retrouver aussi, secr\u00e8tement, et aussi secr\u00e8tement que le font les parias, les humbles, les communs, les gueules cass\u00e9es.<\/p>\n<p>On n&rsquo;a pas grand chose \u00e0 perdre, ni beaucoup d&rsquo;exp\u00e9rience \u00e0 partager ; on sort \u00e0 peine de l&rsquo;enfance, et de l&rsquo;enfance du monde, de celui, archa\u00efque, des dieux, des r\u00e8gles et des morales.<\/p>\n<p>On s&rsquo;exile encore, apr\u00e8s l&rsquo;Am\u00e9rique, la France, dr\u00f4le de parcours.<\/p>\n<p>Mais la seconde est un hasard, si la premi\u00e8re est un pr\u00e9texte.<\/p>\n<p><em>Bouillie inaudible de g\u00e9missements, de grincements, de frappements, d&rsquo;errements. Comme si le chaos pouvait jalonner, d\u00e9finir un territoire ; celui-ci serait alors \u00e0 la fois intenable et marginal.<\/em><\/p>\n<p>Le ton est donn\u00e9 avec la pochette de Robert Frank, grand g\u00e9nial Robert Frank. Une galerie h\u00e9t\u00e9roclite de monstres de foire, glan\u00e9s le long des routes, comme d&rsquo;ailleurs pour le fameux recueil des <em>Am\u00e9ricains<\/em>.<\/p>\n<p>Le ton est donn\u00e9 avec les gestes \u00e9perdus qui signent une attitude, alors qu&rsquo;elle se heurte \u00e0 elle-m\u00eame, et comment aller plus loin ?<\/p>\n<p>Truman Capote fait partie du cirque, ne tiendra pas, trop us\u00e9, incapable de d\u00e9crire le spectacle, d&rsquo;\u00e9crire une ligne valable sur le chaos. Gram Parsons fait partie du cirque, ne tiendra pas, br\u00fbl\u00e9 sur l&rsquo;autel de la guitare \u00e9tincelante.<\/p>\n<p>C&rsquo;est une meute qui d\u00e9barque \u00e0 Villefranche-sur-Mer, qui vient en France \u00e9chapper au fisc pour photographier au plus pr\u00e8s, elle aussi, les Am\u00e9ricains. Etrange d\u00e9tour.<\/p>\n<p>La section rythmique habite non loin, dans le Luberon, dans le Gard. Sous les influences de Vence, et de cette douce l\u00e9thargie m\u00e9ridionale du pompidolisme. On fait venir les habitu\u00e9s, Bobby Keys, Jim Price, Ian Stewart.<\/p>\n<p>On s&rsquo;enferme. Et qui (qu&rsquo;y) trouve-t-on dans ce disque ? Un m\u00e9lange poisseux, ce qu&rsquo;il reste de chansons laborieusement mont\u00e9es en sauce. C&rsquo;est comme un tour de France immobile, la caravane ne passe plus ; aboie. Les substances, toutefois, bien d\u00e9j\u00e0 l\u00e0.<\/p>\n<p><em>Sticky fingers<\/em> rev\u00eatait une parure impeccable de production, de prise de son, de classe. C&rsquo;est ici tout le contraire : les chansons sont des mille-feuilles cr\u00e9meux de sons \u00e9pars, le son est crade, la voix est lointaine, certains morceaux semblent sortir d&rsquo;un magn\u00e9tophone quatre pistes (<em>Just want to see His face<\/em>) ; mais l&rsquo;ensemble est d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment efficace.<\/p>\n<p>Pas de fioriture : on tient un solo sur une note, sans sourciller (<em>Casino boogie<\/em>).<\/p>\n<p>On ne propose pas de grosse machine comme sur les albums pr\u00e9c\u00e9dents \u2014 pas de simple ici qui puisse esp\u00e9rer plaire aux jeunesses rebelles de petits blancs, et <em>Tumbling dice<\/em> remporte avec difficult\u00e9 ce titre. On mise sur la mixture.<\/p>\n<p>On a fait un effort de ce c\u00f4t\u00e9 l\u00e0 : les ingr\u00e9dients sont nombreux (18 morceaux, unique double-album du groupe), et les styles divers : beaucoup de funk, de r\u00e9el funk, \u00e0 savoir une batterie qui colle aux pieds et le <em>groove<\/em> incontestable (<em>Tumbling dice<\/em> justement, et surtout <em>Ventilator blues<\/em>). <\/p>\n<p>On donne dans une esp\u00e8ce de soul ou de rythm&rsquo;n&rsquo;blues h\u00e9b\u00e9t\u00e9 : <em>Soul survivor<\/em>, <em>Torn and frayed<\/em>, <em>Sweet black angel <\/em>, <em>Let it loose<\/em> et <em>Shine a light<\/em> sont de sacr\u00e9s titres, des titres inspir\u00e9s. C&rsquo;est un condens\u00e9 de musique noire.<\/p>\n<p>G\u00e9nie des Rolling Stones : offrir \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique son visage de cirage, alors qu&rsquo;on est soi-m\u00eame non seulement blanc, mais encore britannique. Le r\u00eave est plus puissant. L&rsquo;Am\u00e9rique n&rsquo;existe pas ; elle se retrouve toute enti\u00e8re dans une villa proven\u00e7ale sous Pompidou. On ne craint pas de d\u00e9verser du <em>Sweet virginia<\/em>, blanc et sirupeux, avec harmonica et mandoline, mais il est \u00e2pre au toucher, jamais \u00e9vident. Et \u00e0 c\u00f4t\u00e9, la liesse vaudou de <em>Just want ti see his face<\/em>, \u00e7a d\u00e9tonne. \u00c7a vibre juste.<\/p>\n<p>C&rsquo;est du blues aussi, quand il est ac\u00e9r\u00e9 : <em>Stop breaking down<\/em> de Robert Johnson (retrouvailles) et <em>All down the line<\/em>, et la formule efficace du rouleau compresseur rock de <em>Rocks off<\/em> et <em>Rip this joint<\/em>.<\/p>\n<p>Enfin c&rsquo;est une forme de chansons unique, jamais r\u00e9percut\u00e9e ou r\u00e9investie par le groupe, qui est ici \u00e0 bout de souffle cr\u00e9atif (certains morceaux ont cinq ans d\u00e9j\u00e0). Une prise de son incroyable, un monceau de contraintes qui s&rsquo;\u00e9crivent sur la bande et rayent. On se demande ce que fait Jimmy Miller, et o\u00f9 il a pu laisser tra\u00eener les doigts du pr\u00e9c\u00e9dent opus, il fait pourtant foutue potion, et qui <em>prend<\/em>.<\/p>\n<p>On quitte le monde de l&rsquo;enfance, et celui de l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or post-WWII. L&rsquo;Am\u00e9rique se r\u00e9veille sous la guerre du Vietnam et Nixon avec la gueule de bois. Les hippies sont retourn\u00e9s se coucher. On d\u00e9laisse Ginsberg pour des formes perverses, pr\u00e9cieuses, radicales : voir le cut-up de <em>Casino boogie<\/em>, qui donne l&rsquo;impression de venir droit de William Burroughs.<\/p>\n<p>1972 : le cru est bon, avec <em>Harvest<\/em> de Neil Young, <em>Transformer<\/em> de Lou Reed, <em>Hunky Dory<\/em> de Bowie. La concurrence devient dure ; ce ne sont plus que les Beatles ; ce sont des auteurs-compositeurs. On a les dents longues. Alors on va se sacrifier. Inventer la langue, puis la multinationale du rock, avec jet priv\u00e9, villa proven\u00e7ale et monde de pacotilles am\u00e9ricaines.<\/p>\n<p>On a trente ans, on ne rigole plus. Keith Richards s&rsquo;enfonce dans le n\u00e9ant du monde, l\u00e0 o\u00f9 coton n&rsquo;\u00e9touffe pas mais dissimule ; <em>Happy<\/em> chante-t-il pour une premi\u00e8re fois en vrai lead, avec sa voix de fennec ; pour compenser Mick Jagger va se faire voir, fait des films, fait l&rsquo;acteur et d\u00e9bute un nouvelle carri\u00e8re de <em>jet-setteur<\/em> <em>main street<\/em>. Le rock&rsquo;n&rsquo;roll n&rsquo;avait pas besoin de \u00e7a, strass, paillettes, bulshit. Dommage car il avait donn\u00e9 ses meilleurs textes \u00e0 ce moment pr\u00e9cis (<em>Torn and frayed<\/em>, <em>Sweet black angel<\/em>, pour Angela Davis, <em>Casino boogie<\/em>, <em>Rip this joint<\/em>, <em>Rocks off<\/em>, et j&rsquo;en passe).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une fois n&rsquo;est pas coutume, je mets ici une chronique un peu plus longue, puisqu&rsquo;elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 \u00e9crite ! &nbsp; Le monde entier s&rsquo;enferme dans une villa proven\u00e7ale. Au bord de la mer. 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