{"id":3275,"date":"2011-08-23T11:11:26","date_gmt":"2011-08-23T16:11:26","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=3275"},"modified":"2021-11-27T21:59:34","modified_gmt":"2021-11-27T19:59:34","slug":"ce-11","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/ce-11\/","title":{"rendered":"Ce 11 (un vrai roman)"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Lors d&rsquo;une visite de famille, \u00e0 l&rsquo;autre bout du sud, je r\u00e9cup\u00e8re une lettre \u00e9crite par ma grand-m\u00e8re \u00e0 sa s\u0153ur. Elle est dat\u00e9e simplement <i>Ce 11<\/i> et on l&rsquo;estime, par recoupements, \u00e0 1944.<\/p>\n<p>Elle \u00e9voque rapidement les exactions qui se sont produites dans le village par des occupants paniqu\u00e9s. Les fameux 53 morts (et donc apr\u00e8s le mois de juin).<\/p>\n<p>Puis c&rsquo;est la fin de la lettre, le dernier paragraphe : <\/p>\n<p><i>Je vais terminer pour aujourd&rsquo;hui, car je vous dis beaucoup de choses. (La N\u00e9nette va dire : c&rsquo;est un vrai roman). R\u00e9pondez-moi vite et racontez-moi bien des choses.<\/i><\/p>\n<p>Arriv\u00e9 \u00e0 ce point l\u00e0, j&rsquo;ai d\u00e9cid\u00e9 de poursuivre, sinon la correspondance, du moins <i>un vrai roman<\/i>.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>1. Je n&rsquo;\u00e9tais pas venu depuis longtemps \u00e0 Tr\u00e8bes. Je suis toujours impressionn\u00e9, comme je l&rsquo;\u00e9tais petit, par la girouette en forme de loup, de l&rsquo;\u00e9glise. Comme je repassais par l\u00e0 il y a quelques semaines avec ma fille devenue adulte (comme c&rsquo;est bizarre), elle me dit : \u00ab\u00a0Pourtant il y a la m\u00eame \u00e0 Dieulefit !\u00a0\u00bb (en avait-elle peur ?) et c&rsquo;est pourtant vrai !<\/p>\n<p>J&rsquo;aime cette r\u00e9gion \u00e0 cause sans doute de ses ch\u00e2teaux, qui y prenaient, dans l&rsquo;imaginaire, une place consid\u00e9rable, d&rsquo;Alaric \u00e0 Lastours.<\/p>\n<p>Montagnes pourtant famili\u00e8res, pourtant exotiques. La blanche, la noire.<\/p>\n<p>Tr\u00e8bes s&rsquo;est rendue c\u00e9l\u00e8bre, depuis, par les attentats et prise d&rsquo;otage qui se sont d\u00e9roul\u00e9s en mars 2018, causant la mort de quatre personnes, et puis de nouveau, en octobre de la m\u00eame ann\u00e9e, une crue centennale de l&rsquo;Aube causant \u00e0 nouveau la mort de six personnes.<\/p>\n<p>\u0fc2<\/p>\n<p>2. J&rsquo;ai connu ma grand-m\u00e8re. \u00c0 dire la v\u00e9rit\u00e9, je n&rsquo;ai connu qu&rsquo;elle. C\u00f4t\u00e9 maternel &#8211; c\u00f4t\u00e9 paternel, pas grand via, comme il disait.<\/p>\n<p>Une dame \u00e2g\u00e9e, comme dans les romans ou les films alors, une vraie grand-m\u00e8re, avec des v\u00eatements de dame \u00e2g\u00e9e, des pr\u00e9occupations de dames \u00e2g\u00e9e, une \u00e9criture de dame \u00e2g\u00e9e, un humour de dame \u00e2g\u00e9e, une vraie dame \u00e2g\u00e9e, veuve, ind\u00e9pendante jusqu&rsquo;au bout. D\u00e9c\u00e9d\u00e9e \u00e0 89 ans.<\/p>\n<p>Je n&rsquo;ai pas connu mon grand-p\u00e8re, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 un an avant moi, en 1975. Je ne peux en parler puisque c&rsquo;est un roman et que je ne l&rsquo;ai pas connu. Ce que je sais, ce qu&rsquo;on m&rsquo;a racont\u00e9, c&rsquo;est par exemple qu&rsquo;il parcourait, avec une jambe raide, le territoire o\u00f9 je travaille &#8211; les Baronnies -&#8230; \u00e0 v\u00e9lo !<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui je peux dire que Valr\u00e9as-M\u00e9vouillon, toh, pour dire, \u00e7a fait pr\u00e8s de 64km par Saint-Sauveur, mais le col de Peyruergue, 72 par l&rsquo;Ouv\u00e8ze, mais il faut toujours passer la montagne de Croc et le rocher du Maupas, 77 par le Toulourenc&#8230; \u00c0 v\u00e9lo, j&rsquo;ai toujours entendu dire que les kilom\u00e8tres sont plus longs&#8230;<\/p>\n<p>De fait, \u00e7a reste un personnage important. Si j&rsquo;en parle, j&rsquo;en parlerais s\u00fbrement, ce sera pour \u00e7a.<\/p>\n<p>Parce que je ne l&rsquo;ai pas connu.<\/p>\n<p>\u0fc2<\/p>\n<p>3. Dans la lettre que ma tante de Tr\u00e8bes (ma tante de Valr\u00e9as, mais qui habite \u00e0 Tr\u00e8bes ; un jour je lui ai dit \u00ab\u00a0Chez nous, \u00e0 Grignan\u00a0\u00bb, elle m&rsquo;a r\u00e9pondu \u00ab\u00a0Grignan c&rsquo;est chez moi aussi, ho !\u00a0\u00bb), cette lettre qu&rsquo;elle m&rsquo;a copi\u00e9e, de ma grand-m\u00e8re \u00e0 sa s\u0153ur, dat\u00e9e de \u00ab\u00a0ce 11\u00a0\u00bb, dans cette lettre je ne reconnais pas la grand-m\u00e8re que j&rsquo;ai connue. Cela me pla\u00eet.<\/p>\n<p>D&rsquo;abord ma grand-m\u00e8re ne m&rsquo;\u00e9crivait pas de lettre depuis \u00ab\u00a0ce 11\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Ensuite, le monde, entre ce juillet ou ao\u00fbt de 1944 et le mois d&rsquo;ao\u00fbt 2012 o\u00f9 j&rsquo;\u00e9cris ces lignes, si les ao\u00fbts sont les m\u00eames, a radicalement chang\u00e9. Soixante-dix ann\u00e9es, c\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s le temps d&rsquo;une vie. Qu&rsquo;est-ce que le temps d&rsquo;une vie ?<\/p>\n<p>\u0fc2<\/p>\n<p>4. La lettre de ma grand m\u00e8re commence ainsi : <i>Vous avez d\u00fb \u00eatre \u00e9tonn\u00e9s de recevoir de nos nouvelles l&rsquo;autre jour,<\/i> [&#8230;] C\u2019est un tr\u00e8s bon d\u00e9but de r\u00e9cit. \u00ab\u00a0Vous\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0l&rsquo;autre jour\u00a0\u00bb sont particuli\u00e8rement intrigants.<\/p>\n<p>Elle poursuit : <i>&#8230;nous avons eue <\/i>[sic]<i> cette occasion et nous en avons profit\u00e9 pour vous rassurer de suite, car on ne pouvait pas t\u00e9l\u00e9phoner, ni m\u00eame \u00e9crire, il n&rsquo;y avait pas de courrier, et si vous avez entendu le compte-rendu \u00e0 la radio ou sur le journal, c&rsquo;est un peu exag\u00e9r\u00e9,<\/i> [&#8230;]<\/p>\n<p>On se demande de quoi il s&rsquo;agit, quand tombe la phrase suivante : <i>en r\u00e9alit\u00e9 il y a eu 48 fusill\u00e9s, en tout 53 morts,<\/i> [&#8230;]<\/p>\n<p>Et elle finit cette phrase, d\u00e9j\u00e0 longue : <i>c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 bien assez, et vous pouvez croire que nous avons eu bien peur.<\/i><\/p>\n<p>Ma ch\u00e8re grand-m\u00e8re Marguerite.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lors d&rsquo;une visite de famille, \u00e0 l&rsquo;autre bout du sud, je r\u00e9cup\u00e8re une lettre \u00e9crite par ma grand-m\u00e8re \u00e0 sa s\u0153ur. 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