{"id":2588,"date":"2007-09-30T12:26:33","date_gmt":"2007-09-30T17:26:33","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=2588"},"modified":"2011-03-13T12:35:19","modified_gmt":"2011-03-13T17:35:19","slug":"noeuds-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/noeuds-1\/","title":{"rendered":"N\u0153uds 1"},"content":{"rendered":"<p>Je suis venu pour te voir. Mais j&rsquo;ai chang\u00e9 d&rsquo;avis. Je ne viendrai pas. Cette intention s&rsquo;est \u00e9teinte. En effet, je me demande : je ne te connais pas ; pourquoi te d\u00e9ranger ? <\/p>\n<p>Je ne peux m\u00eame pas regretter que tu nous ai quitt\u00e9s : puisque tu n&rsquo;\u00e9tais jamais vraiment l\u00e0. Et qu&rsquo;est-ce que je me rappelle ? Je me rappelle le dos qui souffre et fait souffrir. Je me rappelle le sommeil lourd et les ronflements, et le fauteuil en faux velours marron, qui \u00e9tait r\u00e2p\u00e9 (et la t\u00e2che qu&rsquo;au fil des jours ton cr\u00e2ne avait laiss\u00e9 sur l&rsquo;immonde tapisserie \u00e0 fleurs, sur le mur, derri\u00e8re ce fauteuil). Je me rappelle l&rsquo;odeur de celui qui ne se lave pas, ou se n\u00e9glige. Me rappelle aucun jeu ensemble, sauf une fois, dans la chambre de mon fr\u00e8re, un genre d&rsquo;avion et aune autre fois, l\u00e0 aussi (?), de la gymnastique. Me rappelle peu de peu de choses.<\/p>\n<p>Me rappelle surtout l&rsquo;usine, ces all\u00e9es et venues entre les machines pour trouver ton ombre, ta silhouette. Me rappelle ces petits ciseaux d&rsquo;\u00e9colier que tu avais toujours, et les bourres que ces fils une fois coup\u00e9s faisaient, blanches et salies, accroch\u00e9es \u00e0 tous les tissus, \u00e0 tous les v\u00eatements. <em>(Une centaine de machines qui tordent du fil synth\u00e9tique (viscose, polyester) jour et nuit, et chaque jour de l&rsquo;ann\u00e9e, cela fait du bruit. Cela fait une rumeur permanente jusque dans la maison, et dans la rue, et le quartier. Comment accepte-t-on d&rsquo;accepter cela ?)<\/em><\/p>\n<p>Tous tes trajets \u00e9taient tiss\u00e9s par l&rsquo;usine, c&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 ta maison. J&rsquo;ai appris, comme mon fr\u00e8re je pense, \u00e0 conna\u00eetre l&rsquo;homme que tu \u00e9tais, et que tu es, dans ta nouvelle fuite, dans ton rapport \u00e0 ton travail, et le savoir-faire qui en d\u00e9coule. J&rsquo;ai attendu vingt ans et plus pour que tu m&rsquo;apprennes quelque chose : les n\u0153uds. Ce qui est quand m\u00eame absurde. Quand on regrette les liens familiaux, et que l&rsquo;araign\u00e9e-usine tire les fils, et toi, tu m&rsquo;apprends les n\u0153uds !<\/p>\n<p>Je me rappelle la mauvaise odeur de tes v\u00eatements, mais aussi la calvitie, la haute stature imposante, et l&rsquo;inalt\u00e9rable impossibilit\u00e9 de dialogue, de partage, de quoi que ce soit (sinon les n\u0153uds, le vaporisateur).<\/p>\n<p>Et puis le jardin, peut-\u00eatre, \u00e9tait la seule de tes activit\u00e9s non usini\u00e8res. C&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;ailleurs l&rsquo;une des seules r\u00e9unions familiales. Sinon les vacances. Etrange ce lien \u00e0 la terre sur les flanc de la machine. Etrange lien que celui \u00e0 la terre, quand l&rsquo;imaginaire est parsem\u00e9 d&rsquo;odeurs d&rsquo;huiles de vidange, de rouages, d&rsquo;engrenages, de bruits de moteurs, de raccords \u00e9lectriques, de bordereaux de commande, de camions livrant ces palettes, enlevant d&rsquo;autres palettes.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, ton absence environnante (environnant jusqu&rsquo;\u00e0 ton \u00eatre) laissait du large qu&rsquo;il fallait bien occuper. Moi c&rsquo;\u00e9tait plut\u00f4t dans le refus, peut-\u00eatre la r\u00e9sistance, \u00e0 celle que tu abandonnais sans qu&rsquo;elle te retrouve non plus. \u00c7&rsquo;a \u00e9t\u00e9 les jouets, les revues, les livres, et puis tr\u00e8s t\u00f4t la <em>figurine<\/em>. La figurine, c&rsquo;est le d\u00e9sir d&rsquo;en finir, de quitter tout \u00e7a, sachant qu&rsquo;il y a autre chose ailleurs, chez d&rsquo;autres, dans d&rsquo;autres pays. Et puis chemin faisant, c&rsquo;est la v\u00e9rit\u00e9 qui fait sens : une conscience politique mouvante, une certaine vulgarit\u00e9, l&rsquo;alcool, une certaine duplicit\u00e9 ; une duplicit\u00e9 certaine. La figurine s&rsquo;\u00e9loigne et s&rsquo;\u00e9loignant, bien qu&rsquo;ayant appris ce que ces mains sont capables de faire, une grande mer d&rsquo;amertume sur un \u00e9chec de parole, et sans reproche aucun, le constat tranquille de ton absence de fiert\u00e9. Sans \u00eatre vraiment ce qu&rsquo;on appelle \u00ab\u00a0un homme\u00a0\u00bb, tu n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0un p\u00e8re\u00a0\u00bb et tu n&rsquo;es pas \u00ab\u00a0un \u00e9poux\u00a0\u00bb. Et sur ces d\u00e9bris il faut construire. Devenu p\u00e8re \u00e0 mon tour, je n&rsquo;ai pas \u00e0 me rappeler ce qu&rsquo;il ne faut pas faire. Je ne t&rsquo;en veux m\u00eame pas, car je ne sais pas la nature des liens qui nous unissent. Nous sommes \u00e9trangers. Je crois bien que nous sommes plus que diff\u00e9rents.<\/p>\n<p>Indiff\u00e9rents.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je suis venu pour te voir. Mais j&rsquo;ai chang\u00e9 d&rsquo;avis. Je ne viendrai pas. Cette intention s&rsquo;est \u00e9teinte. En effet, je me demande : je ne te connais pas ; pourquoi te d\u00e9ranger ? Je ne peux m\u00eame pas regretter que tu nous ai quitt\u00e9s : puisque tu n&rsquo;\u00e9tais jamais vraiment l\u00e0. 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