{"id":2571,"date":"2009-09-21T12:10:57","date_gmt":"2009-09-21T10:10:57","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=2571"},"modified":"2011-11-09T00:00:48","modified_gmt":"2011-11-08T22:00:48","slug":"vagabonder","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/vagabonder\/","title":{"rendered":"Vagabonder"},"content":{"rendered":"<p>Je marche sans discontinuer, j&rsquo;en ai pris l&rsquo;habitude, dans les rues de toutes villes, sans aucun but, sans aucun itin\u00e9raire ; je vois une rue, je tourne ; je vois un magasin peut-\u00eatre (mais je n&rsquo;entre jamais nulle part dans les magasins), je vois une femme peut-\u00eatre (mais je n&rsquo;aborde pas les femmes alors), je vois un fatras peut-\u00eatre, ou un amoncellement (bruits, ordures ou hommes), et je tourne, vais voir, reviens.<\/p>\n<p>Je me perds dans la ville car je ne pense plus \u00e0 rien, puisque je marche. Je marche et je marche et je marche et je marche. Et je marche. Mes yeux sont fous, me dit-on, perdus dans un horizon qui est pourtant routinier, tout proche, tactile, juste l\u00e0.<\/p>\n<p>Je regarde les femmes, je regarde les fa\u00e7ades, je regarde les hommes, je regarde les fa\u00e7ades. Je regarde les fen\u00eatres, je regarde dans les fen\u00eatres, je cherche \u00e0 surprendre. Je cherche \u00e0 convaincre, je cherche \u00e0 instiller, je cherche \u00e0 comprendre.<\/p>\n<p>Lorsque j&rsquo;\u00e9tais adolescent, je pouvais tenir le regard de quiconque, au point que je me rappelle une vir\u00e9e \u00e0 Lyon o\u00f9 je regardais tout le monde en plein dans le chas des yeux. Et l&rsquo;un deux s&rsquo;est senti agress\u00e9, un genre de gitan, avec un bombers, qui s&rsquo;est f\u00e2ch\u00e9 et a voulu me bousculer ; j&rsquo;ai d\u00fb fuir dans le m\u00e9tro. Aujourd&rsquo;hui je ne fais plus \u00e7a, quoique j&rsquo;en impose peut-\u00eatre plus, car j&rsquo;ai dans les yeux des flammes brutales, \u00e7a je le sais. Je ne vois pas de femme qui soutienne mon regard, sauf celles qu&rsquo;il poignarde, nettement, insecte de collection. Ou celles qui le retournent et d\u00e9coupent dans le mien de grandes \u00e9tendus blanches, une mani\u00e8re de miroir aiguis\u00e9, des flaques de rasoir, des lames.<\/p>\n<p>Et je marche, sans rien, pour rien, parfois des heures durant.<\/p>\n<p>Le plus souvent, j&rsquo;essaie de lever des endroits secrets, des pistes non fr\u00e9quent\u00e9es ; je hume les rues, les plans m\u00eame pour \u00e7a. Car rien ne me heurte tant que de retrouver le chemin. Je repasse devant la m\u00eame \u00e9glise et je fulmine ; un nom, car la ville est une lecture immense et infinie, un nom d\u00e9j\u00e0 vu (une enseigne, une publicit\u00e9, un titre, une adresse) me froisse terriblement.<\/p>\n<p>Je sais toujours o\u00f9 je suis, car je connais bien les trajets du soleil, pour chaque jour durant. Je cherche donc \u00e0 brouiller les traces, \u00e0 m&rsquo;\u00e9parpiller, pour cela d\u00e9brancher le cerveau, et tout le corps autre que marche et regard.<\/p>\n<p>En chaque ville que je visite (c&rsquo;est une mani\u00e8re de visite que de se perdre), je me documente de toutes les cartes : les cartes en disent long sur ce qu&rsquo;on fait d&rsquo;une ville, et sur ce qu&rsquo;on en pense ou veut faire croire. Puis toutes les cartes je les oublie sur le bureau ou dans la voiture ; je sais o\u00f9 sont les impasses : les lieux \u00e0 touristes, les palais administratifs, les lieux culturels. je passe plut\u00f4t derri\u00e8re ou en travers.<\/p>\n<p>Dans ces d\u00e9ambulations \u00e0 l&rsquo;aveugle, le temps lui m\u00eame s&rsquo;\u00e9carte : seule la disparition du soleil me r\u00e9cup\u00e8re, jamais abattu ou fourbu, des centaines de pas, de passes, de passages dans les jambes ; des dizaines de gens crois\u00e9s. Et rien \u00e0 en dire du tout ; et rien \u00e0 en foutre non plus. Je compose dans ma danse maladroite des espaces familiers qu&rsquo;on oublie de suite. Je campe en l&rsquo;oubli m\u00eame, qui est le seul morceau du temps qui agr\u00e8ge l&rsquo;espace.<\/p>\n<p>A New-York comme en Avignon ; en Italie comme \u00e0 Paris, je me laisse porter par le seul go\u00fbt de l&rsquo;instant. Combien de d\u00e9tours ai-je fait et combien de retours cela dispense ! Quel temps je perds ! Mais ce que je suis seul \u00e0 savoir, c&rsquo;est que non seulement la marche ralentit la vie, non seulement elle draine dans l&rsquo;amble la m\u00e9moire \u00e0 venir. On \u00e9crase en marchant nos fissures qui respirent&#8230;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je marche sans discontinuer, j&rsquo;en ai pris l&rsquo;habitude, dans les rues de toutes villes, sans aucun but, sans aucun itin\u00e9raire ; je vois une rue, je tourne ; je vois un magasin peut-\u00eatre (mais je n&rsquo;entre jamais nulle part dans les magasins), je vois une femme peut-\u00eatre (mais je n&rsquo;aborde pas les femmes alors), je&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[242,1905,1056],"tags":[1582,478],"class_list":["post-2571","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-chantiers","category-continue-poesie","category-poesies","tag-vagabonder","tag-ville"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2571","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2571"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2571\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4464,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2571\/revisions\/4464"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2571"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2571"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2571"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}