{"id":2538,"date":"2007-09-05T10:59:58","date_gmt":"2007-09-05T15:59:58","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=2538"},"modified":"2023-04-24T09:29:11","modified_gmt":"2023-04-24T07:29:11","slug":"flaubert","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/flaubert\/","title":{"rendered":"Flaubert"},"content":{"rendered":"<p>Et que dire <em>de neuf<\/em> de Gustave Flaubert ?<\/p>\n<p>Flaubert nous apprend \u00e0 rire de la b\u00eatise, mais cela n&rsquo;est pas encore de l&rsquo;art. A la discerner, c&rsquo;est Homais. Plus fort : \u00e0 la voir en soi, et c&rsquo;est Bouvard et P\u00e9cuchet. Enfin \u00e0 la trouver belle : c&rsquo;est F\u00e9licit\u00e9 ou Emma.<\/p>\n<p>La Bovary, c&rsquo;est moi, nous fait-on croire qu&rsquo;il dit, dans ses \u00e9lans \u00e9pistolaires, mais sans qu&rsquo;aucune trace \u00e9crite r\u00e9elle ne le prouve. Or elle lui colle \u00e0 la peau. Ce n&rsquo;est pas seulement pour rire. Flaubert c&rsquo;est l&rsquo;individu prisonnier de son \u00e9poque et nostalgique de certaines l\u00e9gendes du pass\u00e9&#8230; Il aurait aim\u00e9 \u00eatre Hugo sans doute, il ne supportera pas Zola.<\/p>\n<p>Flaubert, de tous ceux- l\u00e0, avec pour exception Stendhal, restera important, l&rsquo;a \u00e9t\u00e9 et le demeurera pour de nombreux \u00e9crivains modernes (Joyce, Faulkner, Woolf, Proust) ou postmodernes (Sarraute, Robbe-Grillet, et au-del\u00e0), parce qu&rsquo;avec Flaubert, au- del\u00e0 des immanquables portraits de villes de Province, b\u00eatise humaine g\u00e9n\u00e9rale, amours compass\u00e9es, personnages moins ridicules que path\u00e9tiques, au- del\u00e0 m\u00eame du rituel flaubertien de l&rsquo;\u00e9criture : lettres \u00e0 Bouillet, du Camp ou Collet, gueuloir, heures pass\u00e9es au style, documentation titanesque, on arrive au final avec ce subtil et discret retournement.<\/p>\n<p><em>Madame Bovary, c&rsquo;est moi !<\/em><\/p>\n<p>Que faire apr\u00e8s \u00e7a, sinon relire encore ce roman fantastique. Dans tous les sens du terme. Flaubert c&rsquo;est du r\u00e9alisme en anamorphose, on se d\u00e9place dans un monde aux t\u00eates courges, aux membres \u00e9lastiques et aux caract\u00e8res excessifs. Lisant Flaubert, les images de Bill Plympton me viennent.<\/p>\n<p>Des t\u00eates qui se d\u00e9forment, des corps sur lesquels le r\u00e9el s&rsquo;\u00e9crit, litt\u00e9ralement. Il n&rsquo;y a qu&rsquo;\u00e0 lire la mort d&rsquo;Emma, c&rsquo;est \u00e9difiant. Seule la d\u00e9pouille d&rsquo;Emma semble dormir, quand ses cerb\u00e8res ou huissiers ont d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9 dans l&rsquo;autre monde.<\/p>\n<blockquote><p>F\u00e9licit\u00e9 sanglotait :<br \/>\n\u2014 Ah ! ma pauvre ma\u00eetresse ! ma pauvre ma\u00eetresse !<br \/>\n\u2014 Regardez-la, disait en soupirant l&rsquo;aubergiste, comme elle est mignonne encore ! Si l&rsquo;on ne jurerait pas qu&rsquo;elle va se lever tout \u00e0 l&rsquo;heure.<br \/>\nPuis elles se pench\u00e8rent, pour lui mettre sa couronne.<br \/>\nIl fallut soulever un peu la t\u00eate, et alors un flot de liquides noirs sortit, comme un vomissement, de sa bouche.<br \/>\n\u2014 Ah ! mon Dieu ! la robe, prenez garde ! s&rsquo;\u00e9cria madame Lefran\u00e7ois. Aidez-nous donc ! disait-elle au pharmacien. Est-ce que vous avez peur, par hasard ?<br \/>\n\u2014 Moi, peur ? r\u00e9pliqua- t-il en haussant les \u00e9paules. Ah bien, oui ! J&rsquo;en ai vu d&rsquo;autres \u00e0 l&rsquo;H\u00f4tel-Dieu, quand j&rsquo;\u00e9tudiais la pharmacie ! Nous faisions du punch dans l&rsquo;amphith\u00e9\u00e2tre aux dissections ! Le n\u00e9ant n&rsquo;\u00e9pouvante pas un philosophe ; et m\u00eame, je le dis souvent, j&rsquo;ai l&rsquo;intention de l\u00e9guer mon corps aux h\u00f4pitaux, afin de servir plus tard \u00e0 la Science.<br \/>\nEn arrivant, le Cur\u00e9 demanda comment se portait Monsieur ; et, sur la r\u00e9ponse de l&rsquo;apothicaire, il reprit :<br \/>\n\u2014 Le coup, vous comprenez, est encore trop r\u00e9cent !<br \/>\nAlors Homais le f\u00e9licita de n&rsquo;\u00eatre pas expos\u00e9, comme tout le monde, \u00e0 perdre une compagne ch\u00e9rie ; d&rsquo;o\u00f9 s&rsquo;ensuivit une discussion sur le c\u00e9libat des pr\u00eatres.<br \/>\n\u2014 Car, disait le pharmacien, il n&rsquo;est pas naturel qu&rsquo;un homme se passe de femmes ! On a vu des crimes&#8230;<br \/>\n\u2014 Mais, sabre de bois ! s&rsquo;\u00e9cria l&rsquo;eccl\u00e9siastique, comment voulez- vous qu&rsquo;un individu pris dans le mariage puisse garder, par exemple, le secret de la confession ?<br \/>\nHomais attaqua la confession. Bournisien la d\u00e9fendit ; il s&rsquo;\u00e9tendit sur les restitutions qu&rsquo;elle faisait op\u00e9rer. Il cita diff\u00e9rentes anecdotes de voleurs devenus honn\u00eates tout \u00e0 coup. Des militaires, s&rsquo;\u00e9tant approch\u00e9s du tribunal de la p\u00e9nitence, avaient senti les \u00e9cailles leur tomber des yeux. Il y avait \u00e0 Fribourg un ministre&#8230;<br \/>\nSon compagnon dormait. Puis, comme il \u00e9touffait un peu dans l&rsquo;atmosph\u00e8re trop lourde de la chambre, il ouvrit la fen\u00eatre, ce qui r\u00e9veilla le pharmacien.<br \/>\n\u2014 Allons, une prise ! lui dit-il. Acceptez, cela dissipe.<br \/>\nDes aboiements continus se tra\u00eenaient au loin, quelque part.<br \/>\n\u2014 Entendez- vous un chien qui hurle ? dit le pharmacien.<br \/>\n\u2014 On pr\u00e9tend qu&rsquo;ils sentent les morts, r\u00e9pondit l&rsquo;eccl\u00e9siastique. C&rsquo;est comme les abeilles : elles s&rsquo;envolent de la ruche au d\u00e9c\u00e8s des personnes. Homais ne releva pas ces pr\u00e9jug\u00e9s, car il s&rsquo;\u00e9tait rendormi.<br \/>\nM. Bournisien, plus robuste, continua quelque temps \u00e0 remuer tout bas les l\u00e8vres ; puis, insensiblement, il baissa le menton, l\u00e2cha son gros livre noir et se mit \u00e0 ronfler.<br \/>\nIls \u00e9taient en face l&rsquo;un de l&rsquo;autre, le ventre en avant, la figure bouffie, l&rsquo;air renfrogn\u00e9, apr\u00e8s tant de d\u00e9saccord se rencontrant enfin dans la m\u00eame faiblesse humaine ; et ils ne bougeaient pas plus que le cadavre \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;eux, qui avait l&rsquo;air de dormir.<\/p><\/blockquote>\n<p>On songe aux Comices agricoles, \u00e0 la casquette de Charles Bovary enfant, mais ce passage incarne le mieux o\u00f9 se trouve le romancier. Il est le premier \u00e0 ne pas \u00eatre exclu de la sc\u00e8ne ; il est partout pr\u00e9sent, sous chaque ligne \u00e9crite, et de nos jours encore, il est le seul, l&rsquo;unique, \u00e0 avoir l&rsquo;air de dormir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Et que dire de neuf de Gustave Flaubert ? Flaubert nous apprend \u00e0 rire de la b\u00eatise, mais cela n&rsquo;est pas encore de l&rsquo;art. A la discerner, c&rsquo;est Homais. Plus fort : \u00e0 la voir en soi, et c&rsquo;est Bouvard et P\u00e9cuchet. Enfin \u00e0 la trouver belle : c&rsquo;est F\u00e9licit\u00e9 ou Emma. 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