{"id":2532,"date":"2007-09-02T10:55:20","date_gmt":"2007-09-02T15:55:20","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=2532"},"modified":"2011-03-13T10:59:52","modified_gmt":"2011-03-13T15:59:52","slug":"le-roumain","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/le-roumain\/","title":{"rendered":"Le Roumain"},"content":{"rendered":"<p>C&rsquo;\u00e9tait au- del\u00e0 de midi, il faisait plus que chaud et j&rsquo;avais demand\u00e9 \u00e0 deux femmes qui pr\u00e9paraient des p\u00e2tes si le bus viendrait vite. Elles ne savaient pas mais selon elles, c&rsquo;\u00e9tait la pause, et pour aller de L. \u00e0 G., il fallait grimper pendant une bonne heure, et grimper raide encore. Ou attendre 16h00.<\/p>\n<p>Je commen\u00e7ais donc \u00e0 grimper. Les vielles et les villages sont souvent de m\u00eame mouture. La rivi\u00e8re entre deux montagnes produit sans doute un genre d&rsquo;atterrissement o\u00f9 des colonies humaines se sont install\u00e9es, ont prosp\u00e9r\u00e9 et aujourd&rsquo;hui la ville, bloqu\u00e9e sur le front de mer et sur les c\u00f4t\u00e9s par la g\u00e9ographie m\u00eame de la vall\u00e9e, remonte de routes qui suivent des rivi\u00e8res. Je grimpais une bonne vingtaine de minutes, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;arr\u00eat successif, en pleine c\u00f4t\u00e9, dans un virage bord\u00e9 de falaises, et \u00e0 un croisement. L\u00e0, un homme \u00e9pais, presque chauve, l&rsquo;air fatigu\u00e9, chemise noire, pantalon noir, une clope \u00e0 la main, deux \u00e9normes sacs de provisions de l&rsquo;un desquels ils sort une canette de bi\u00e8re noire.<\/p>\n<p>Je lui demandais s&rsquo;il y avait un bus encore \u00e0 cette heure pour G. Il me r\u00e9pondit que oui, le dernier avant la pause, qu&rsquo;il fallait attendre un bon quart d&rsquo;heure, et qu&rsquo;il fait chaud, non ?<\/p>\n<p>J&rsquo;avais du mal \u00e0 le suivre et je me disais qu&rsquo;il \u00e9tait du sud, mais un homme du sud n&rsquo;attend pas avec ses courses en plein midi, qui plus est sans sac \u00e0 dos, sans allure de touriste. J&rsquo;en conclus qu&rsquo;il devait \u00eatre \u00e9tranger.<\/p>\n<p>Nous avons parl\u00e9 ; il \u00e9tait roumain. Il habitait l\u00e0 depuis cinq ans. L&rsquo;effondrement de la Roumanie apr\u00e8s Ceaucescu. Les communistes, au moins. La concurrence. Le travail. Il est venu ici avec sa femme et ses trois enfants. Pas facile. Cher. Tout est cher. Il \u00e9tait ing\u00e9nieur. Il est maintenant carreleur. Il roule quarante kilom\u00e8tres aller quarante retour chaque jour pour travailler. Il loge avec sa famille dans 80m2. On sent bien, avec la bi\u00e8re et la clope, qu&rsquo;il est las. Qu&rsquo;il n&rsquo;est pas accept\u00e9 par tous et sans doute qu&rsquo;il a du mal \u00e0 s&rsquo;accepter lui-m\u00eame. Le bus arrive.<\/p>\n<p>Notre conversation se r\u00e9chauffe. Sans vouloir para\u00eetre d\u00e9monstratif, je le comprends. J&rsquo;aime parler \u00e0 des inconnus, j&rsquo;aime imaginer leur vie. Moi aussi j&rsquo;ai fait des boulots de merde, moi aussi l&rsquo;exil. Avec ce genre de personnes, on se dit que les grands mouvements de populations en cachent de plus restreints, pas moins originaux et touchant. Il aurait pu \u00eatre du sud, combien du sud, avec une langue qu&rsquo;on ne comprend pas, qui leur appartient pourtant, qui est la langue commune, vivent en exil dans le nord, \u00e0 faire les pires t\u00e2ches, celles dont nous autres, tous les autres, ne veulent pas.<\/p>\n<p>Je sais ce que les gens vivent. Cela peut para\u00eetre pr\u00e9tentieux, mais mes mains aussi ont r\u00e9cur\u00e9 les d\u00e9chets de l&rsquo;autre monde. Et je ne peux pas dire que je sois \u00e0 l&rsquo;aide, quand m\u00eame j&rsquo;ai trouv\u00e9 un \u00e9quilibre financier.<\/p>\n<p>Le Roumain va d\u00e9m\u00e9nager. Le bus passe &#8211; \u00e0 fond et bond\u00e9 comme seulement l\u00e0-bas on le voit &#8211; autour d&rsquo;un immeuble en construction. \u00ab\u00a0Des habitations sociales, pour les jeunes, imp\u00f4t avantageux\u00a0\u00bb. 150000E l&rsquo;appartement, et comme d&rsquo;habitude ici, vue sur la mer. Mais la mer n&rsquo;est pas ici objet de d\u00e9sir ; plut\u00f4t le fond des histoires personnelles, y compris les plus glauques. Un fond qu&rsquo;on oublie.<\/p>\n<p>Il parle de plus en plus le Roumain et d\u00e9j\u00e0 je fais partie de son clan, contre tous les autres, contre tout, contre lui- m\u00eame peut-\u00eatre &#8211; cette fiert\u00e9 de l&rsquo;\u00e9tranger &#8211; cette foi bafou\u00e9e, mais que dans le contact on arbore, comme une clef, comme un visage. Ensemble, on pourrait d\u00e9faire ce monde, redistribuer les cartes et red\u00e9finir les r\u00e8gles, car qu&rsquo;est-ce que j&rsquo;ai de moins qu&rsquo;eux ?<\/p>\n<p>Je me rends compte qu&rsquo;il ressemble \u00e0 Jean-Pierre Bacri, mais qu&rsquo;il lui ressemble vraiment. Difficult\u00e9 de faire des rapprochements selon contexte. Un Jean-Pierre Bacri, lisant Musil comme Jean-Pierre Bacri, et bouffi aussi, un peu, bouff\u00e9 par la vie et les produits d&rsquo;entretien ou de pose de tesselles sur les sols et les murs. Un Bacri aux mains d&rsquo;ours, qui n&rsquo;aurait pas encore trouv\u00e9 sa voie, tandis qu&rsquo;il me sourit et que les gens nous regardent comme on regarde les Roumains, les Albanais, les Etranges \u00e9trangers. Ou les gens qui ne se rasent pas. Ou ne prennent pas soin se se v\u00eatir correctement. Ou qui parlent trop fort. Parce qu&rsquo;on est content de s&rsquo;\u00eatre retrouv\u00e9, lui et moi, dans ce bus bond\u00e9 qui va toujours plus vite. Et quand il commence \u00e0 me dire que dans <em>notre ville<\/em>&#8230; je dois le couper pour descendre car je suis arriv\u00e9.<\/p>\n<p>Je l&rsquo;ai bien vue, la petite flamme de la hantise dans son \u0153il quand je l&rsquo;ai coup\u00e9, le Roumain. C&rsquo;est all\u00e9 tr\u00e8s vite mais je l&rsquo;ai vu. \u00c7a a dit : \u00ab\u00a0Alors toi aussi ? Toi aussi t&rsquo;es comme eux. T&rsquo;es un vulgaire touriste. Tu te payes le luxe de voyager ?\u00a0\u00bb Je l&rsquo;ai vue cette petite flamme. \u00c7a a br\u00fbl\u00e9 mon attention ; cela m&rsquo;a d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9. Mais je devais rentrer. Je le comprends quand m\u00eame, et je suis heureux de l&rsquo;avoir rencontr\u00e9 le Roumain anonyme. J&rsquo;aime \u00e7a comme \u00e7a, les humains.<\/p>\n<p>Je me dis que je suis moins seul.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&rsquo;\u00e9tait au- del\u00e0 de midi, il faisait plus que chaud et j&rsquo;avais demand\u00e9 \u00e0 deux femmes qui pr\u00e9paraient des p\u00e2tes si le bus viendrait vite. Elles ne savaient pas mais selon elles, c&rsquo;\u00e9tait la pause, et pour aller de L. \u00e0 G., il fallait grimper pendant une bonne heure, et grimper raide encore. 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