{"id":2528,"date":"2007-09-01T10:50:19","date_gmt":"2007-09-01T15:50:19","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=2528"},"modified":"2014-12-25T00:26:17","modified_gmt":"2014-12-24T22:26:17","slug":"nager-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/nager-2\/","title":{"rendered":"Nager 2"},"content":{"rendered":"<p><em>Thomas alors descendit vers la mer. <\/em>Deux impressions se succ\u00e8dent, ou plut\u00f4t, il y a r\u00e9impression, surimpression. <em>Car nous sommes ce lecteur doublant un double et le d\u00e9doublant en \u00e9criture par un acte de r\u00e9p\u00e9tition qui sollicite, vaguement, quelqu&rsquo;un qui puisse le r\u00e9p\u00e9ter \u00e0 son tour et \u00e0 son tour se mettre en qu\u00eate d&rsquo;un r\u00e9p\u00e9titeur peut-\u00eatre d\u00e9finitif.<\/em><\/p>\n<p>Deux souvenirs, ou deux personnes. J&rsquo;\u00e9tais dans les Landes, j&rsquo;\u00e9tais en Ligure. Il y avait l&rsquo;oc\u00e9an, il y avait la mer. Par deux fois, je me suis noy\u00e9.<\/p>\n<p>Vous nagez. Nager, \u00eatre dans l&rsquo;eau, l&rsquo;eau qui porte, non pas comme la terre porte. Vous \u00eates dans un environnement de mati\u00e8re, sans lumi\u00e8re, sans horizon. Vous \u00eates toujours dans l&rsquo;effort. Vous devez toujours \u00eatre actif. Alors vous nagez.<\/p>\n<p>Nageant, toujours actif, vous vous cherchez, vous vous d\u00e9doublez. Vous \u00eates l\u00e0 nageant, vous \u00eates aussi vous voyant nager. Nager n&rsquo;est pas habituel, et vous voudriez nager plus. Vous passez un long temps de votre vie \u00e0 vouloir nager. Puis, par le hasard des \u00e9t\u00e9s, vous voyagez vers des c\u00f4tes, alors vous nagez.<\/p>\n<p>Les vagues ; vous les cherchez les vagues, vous les provoquez. Elle vous portent, les vagues, comme si de rien n&rsquo;\u00e9tait. C&rsquo;est cela aussi l&rsquo;eau : un d\u00e9sir de ne plus avoir \u00e0 se porter, quand m\u00eame il faut toujours bouger ; une m\u00e9moire d&rsquo;avant l&rsquo;effort, cette mer si fid\u00e8le qui vous revient de l&rsquo;enfance, puis de la pr\u00e9enfance, cet \u00e9tat de gr\u00e2ce o\u00f9 vous \u00e9tiez sans le savoir, sans \u00eatre m\u00eame &#8211; parfois sans m\u00eame \u00eatre su.<\/p>\n<p>Vous \u00e9voluez dans des mouvements de r\u00e9flexe, alors m\u00eame que vous nagez, avec des gestes appris, avec des gestes sus.<\/p>\n<p>Vous \u00e9voluez avec difficult\u00e9, avec maladresse, dans un \u00e9l\u00e9ment que vous savez conna\u00eetre, mais qui r\u00e9siste, malgr\u00e9 la m\u00e9moire ou le r\u00e9flexe, \u00e0 vos habitudes terrestres. Vous nagez.<\/p>\n<p>Vous nagez, vous nagez. Vous nagez.<\/p>\n<p>Et puis la vague. La vague qui s\u00e9duit, la vague que l&rsquo;on patiente, la vague que l&rsquo;on esp\u00e8re, la vague que l&rsquo;on provoque. La vague arrive, mais une autre vague arrive, toujours plus forte, toujours plus agac\u00e9 de votre effronterie.<\/p>\n<p>Il y a toutes sortes de mer ; toutes se ressemblent, mais toutes diff\u00e8rent. L&rsquo;oc\u00e9an n&rsquo;est pas la mer, c&rsquo;est bien connu ; le sable contre la roche ; le rouleau contre la houle. Il y a toutes sortes de mers, mais toutes attirent. Et toutes peuvent noyer.<\/p>\n<p>C&rsquo;est la noyade qui est universelle.<\/p>\n<p>L&rsquo;oc\u00e9an t&#8217;emporte, il fait peu de cas de ta gesticulation, et c&rsquo;est comme si, l&rsquo;ayant attir\u00e9 \u00e0 toi, il t&rsquo;arracher \u00e0 tout ce que tu as connu, et t&#8217;emporte, loin, loin, si loin que, malgr\u00e9 tes efforts, il est trop tard et te voil\u00e0 inaccessible.<\/p>\n<p>La mer te rapporte, elle aux rivages, mais elle n&rsquo;est pas paisible quand elle borde les falaises. Elle arrache, elle d\u00e9chire. Et comme ailleurs, sa force n&rsquo;est pas imaginable. Te voil\u00e0 bringuebal\u00e9, \u00e0 droite et \u00e0 gauche, comme un f\u00e9tu, comme une feuille. Tu vois un support, un rocher, tu ne vois rien sous toi, et peut-\u00eatre tant mieux, tout est trouble. Tu vas vers le support, et la mer qui s&rsquo;amuse te d\u00e9croche, \u00e9tend son bras et te flanque sur ce rocher qui est une montagne.<\/p>\n<p>L\u00e0, je voyais la rive, mais mes muscles se tendaient, je ne pouvais bient\u00f4t plus bouger, je reculais. Ici, la mer emp\u00eachait que j&rsquo;approche des roches ou bien elles me projetaient dessus.<\/p>\n<p>Les deux reprises ont eu le m\u00eame point d&rsquo;accroche. Je ne suis entendu dire que c&rsquo;\u00e9tait fini. Qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait plus question de vivre. Que cela \u00e9tait une r\u00e9alit\u00e9 d&rsquo;ailleurs, inconnue, d\u00e9finitivement oubli\u00e9e par moi.<\/p>\n<p>Les deux reprises ont eu la m\u00eame issue. Je ne me suis pas noy\u00e9. J&rsquo;ai remis les pieds sur terre. Je retournerais certainement \u00e0 la mer. Les chemins divergeaient, mais je sortais de l&rsquo;eau soit \u00e9reint\u00e9, comme jamais, soit en sang, sans gravit\u00e9, mais vivant. Je n&rsquo;ai jamais connu de fatigue plus importante. Cela vous lave le cerveau, le corps, la vie sans doute. J&rsquo;ai \u00e9chapp\u00e9, de peu, \u00e0 la mort. J&rsquo;ai formul\u00e9 ma propre disparition. Je me le rappelle tout \u00e0 fait. Et je ne suis pas mort. Et je ne crois pas en avoir laiss\u00e9 plus de traces. La proximit\u00e9 devint familiarit\u00e9. La vie n&rsquo;en est pas moins belle. Mais la mort n&rsquo;est pas plus effrayante \u2014 ou m\u00eame tentante \u2014 qu&rsquo;avant.<\/p>\n<p>(Il y a d&rsquo;autres accidents qui perturbent, notamment en voiture par exemple \u2014 qui n&rsquo;a jamais eu d&rsquo;accident ? Mais la mer&#8230; quand vous \u00eates le fruit m\u00eame de la mer, il y a un genre d&rsquo;accord, et non pas de la r\u00e9signation, \u00e0 se laisser engloutir. Je crois m\u00eame avoir pens\u00e9 que c&rsquo;\u00e9tait mieux que dans une bagnole, ou dans une maladie&#8230;)<\/p>\n<p>Dans la mer, par deux fois, j&rsquo;ai crois\u00e9 Thomas.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Thomas alors descendit vers la mer. Deux impressions se succ\u00e8dent, ou plut\u00f4t, il y a r\u00e9impression, surimpression. 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