{"id":2054,"date":"2007-07-07T05:03:23","date_gmt":"2007-07-07T10:03:23","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=2054"},"modified":"2011-02-27T05:50:57","modified_gmt":"2011-02-27T10:50:57","slug":"petanque","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/petanque\/","title":{"rendered":"P\u00e9tanque"},"content":{"rendered":"<p>Dans le parc municipal, \u00e0 l&rsquo;heure terrible ou plus rien ne bouge, que des \u00e9clats de t\u00e9l\u00e9vision entachant la lumi\u00e8re d&rsquo;hirondelle. Des arbres centenaires, de grands chefs d&rsquo;ombre, et dessous comme une piste qui ne m\u00e8ne \u00e0 rien.<\/p>\n<p>Un genre de terre battue d\u00e9nu\u00e9e de vie ou de secrets.<\/p>\n<p>Il y a des ak\u00e8nes, dans l&rsquo;air, qui volettent, et c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Il y a des jeux pour enfant, \u00e9ventuellement, mais peu importe. Car il y a des enfants. Des enfants \u00e0 peine, d&rsquo;ailleurs, puisque ils d\u00e9rivent entre ces \u00e2ges, o\u00f9 des toisons les recouvrent et les voix se perdent \u00e0 jamais.<\/p>\n<p>Ils jouent au boule, mais avec une attention, un art, une technique, une pr\u00e9cision, un s\u00e9rieux, qui d\u00e9passe toute mesure.<\/p>\n<p>Assur\u00e9ment, le jeu est pour eux un moyen de faire les hommes.<\/p>\n<p>Ils sont habill\u00e9s avec classe, m\u00e9ridionaux inn\u00e9s, ras\u00e9s de pr\u00e8s pour ceux qui le peuvent (\u00e0 quel dieu ont-ils sacrifi\u00e9 leur premi\u00e8re pilosit\u00e9 ?), tenus serr\u00e9s, choisis, un peu affect\u00e9s. Ils ont des mimiques, des tics, des r\u00e9flexions qui cherchent \u00e0 oublier toute na\u00efvet\u00e9.<\/p>\n<p>J&rsquo;en remarque un, bien pos\u00e9 sur ses jambes, qui regarde les autres avec un je ne sais quoi de piti\u00e9, mais c&rsquo;est mal dire, plut\u00f4t avec gravit\u00e9, une gravit\u00e9 consciente, comme s&rsquo;il saisissait d\u00e9j\u00e0 la vanit\u00e9 de tout ce th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n<p>Les plus jeunes d&rsquo;esprit s&rsquo;\u00e9chappent \u00e0 la longue, ou font des tirs sans r\u00e8gles \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart.<\/p>\n<p>Quatre, dont celui que j&rsquo;ai dit, m\u00e8ne une partie stricte. Dans l&rsquo;autre \u00e9quipe, il y a un grand \u00e9tranger, un animal efflanqu\u00e9, une b\u00eate comme une sauterelle, comme on voit des jeunes adultes qui ne savent encore occuper ce corps qui cro\u00eet. Sa voix est d\u00e9j\u00e0 grave, basse enrou\u00e9e. Lui poss\u00e8de tous les d\u00e9fauts de l&rsquo;adulte : l&rsquo;impatience, le s\u00e9rieux, la mauvaise foi. Il dit m\u00eame : \u00ab\u00a0j&rsquo;y arrive pas avec ce terrain ; ce soir \u00e7a va pas ; c&rsquo;est mal jou\u00e9, et si on lui r\u00e9torque (comme le premier fait parfois, pour condenser l&rsquo;\u00e9quipe), toi c&rsquo;\u00e9tait mal jou\u00e9 parce que tu joues mal, moi c&rsquo;\u00e9tait mal jou\u00e9 parce que je n&rsquo;arrive pas \u00e0 jouer bien\u00a0\u00bb. Il est tomb\u00e9 de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, ayant perdu la gr\u00e2ce des adolescents pour ne trouver comme recoin \u00e0 son humeur qu&rsquo;une attitude d\u00e9jet\u00e9e, une fa\u00e7on d&rsquo;allumette, d\u00e9gingand\u00e9e et m\u00e9diocre, un peu obsol\u00e8te, un peu m\u00e9dus\u00e9e.<\/p>\n<p>Mais il joue tr\u00e8s bien. Ses grands yeux commandent directement \u00e0 sa main, et quand il tire c&rsquo;est pour tirer, quand il pointe c&rsquo;est pour pointer. Il est moche, mal fichu, mais son jeu est lumineux, habile, intelligent.<\/p>\n<p>Il est \u00e9tranger, n&rsquo;est pas de pays (son accent, sa vulgarit\u00e9 en attestent), il est l&rsquo;\u00e9tranger, le veneur en butte contre tous et en lutte contre lui-m\u00eame. Ses cils blonds, sa tignasse mal fagot\u00e9e, touchent un jeu de jambes \u00e9troit et travaill\u00e9, son pied, son genou, son coude, son poignet, tout est \u00e9l\u00e9gant et efficace.<\/p>\n<p>L&rsquo;autre, le premier, joue bien aussi, de mani\u00e8re toutefois plus intuitive, plus d\u00e9vou\u00e9e au beau geste. Il observe tout l&rsquo;apparat de l&rsquo;\u00e9tranger avec circonspection, amusement (un sourire vers moi me le confirme) et curiosit\u00e9. De lui transpirent quelques sentiments, m\u00eame infimes, ou mal aiguis\u00e9s. On sent poindre l&rsquo;homme en lui quand l&rsquo;autre a d\u00e9j\u00e0 franchi la barri\u00e8re de l&rsquo;inhumain (le sordide, le quotidien).<\/p>\n<p>Lorsque je quitte ce spectacle pourtant attrayant, il est d\u00e9j\u00e0 tard. J&rsquo;ai moi-m\u00eame laiss\u00e9 dans le jeu un peu plus de mon temps d&rsquo;absence &#8211; celui qu&rsquo;\u00e0 tort on dit d&rsquo;innocence. Et je quitte le parc avec cent ans de plus.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans le parc municipal, \u00e0 l&rsquo;heure terrible ou plus rien ne bouge, que des \u00e9clats de t\u00e9l\u00e9vision entachant la lumi\u00e8re d&rsquo;hirondelle. Des arbres centenaires, de grands chefs d&rsquo;ombre, et dessous comme une piste qui ne m\u00e8ne \u00e0 rien. Un genre de terre battue d\u00e9nu\u00e9e de vie ou de secrets. 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