{"id":18507,"date":"2024-07-18T06:22:54","date_gmt":"2024-07-18T04:22:54","guid":{"rendered":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=18507"},"modified":"2025-08-01T09:50:28","modified_gmt":"2025-08-01T07:50:28","slug":"vorace-06","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/vorace-06\/","title":{"rendered":"Vorace \u00a765"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<br \/>\n<strong>[La balayette, 1]<\/strong><br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<p>Lors de mes nuit\u00e9es enfi\u00e9vr\u00e9es, o\u00f9 je suis assailli de questions, de situations et de paroles, je me l\u00e8ve parfois pour me rafra\u00eechir ou assouvir des besoins naturels, ou fermer un carreau. Je d\u00e9ambule chez moi alors comme un zombie, un \u00e9tranger, un monstre presque. C&rsquo;est comme si je me suivais moi-m\u00eame ; et, derri\u00e8re cet \u00e9trange et familier guide, je me dis  <i>pourvu qu\u2019il me conduise dans un lieu o\u00f9 il y aura moins de gale\u00adries et moins de portes<\/i><sup class='footnote'><a href='#fn-18507-1' id='fnref-18507-1' onclick='return fdfootnote_show(18507)'>1<\/a><\/sup><i>.<\/i><\/p>\n<p>Je ne suis qu&rsquo;\u00e0 moiti\u00e9 \u00e0 moi-m\u00eame, voil\u00e0. C&rsquo;est l&rsquo;effet de la nuit peut-\u00eatre, ou du sommeil, ou de la maladie : qui sait ? Je crains que cet \u00e9tat ne dure m\u00eame dans la bonne compl\u00e9tion, la sagacit\u00e9 du midi, et le jour. N&rsquo;est-ce pas mon travail, lui-m\u00eame, qui m&rsquo;impose ce&#8230; statut ?<\/p>\n<p>Les notaires, les m\u00e9decins, les avocats, tr\u00e8s certainement, souffrent du m\u00eame mal, habitu\u00e9s qu&rsquo;ils sont \u00e0 parler dans la bouche des autres. Je devrais demander \u00e0 Ricardo, tiens.<\/p>\n<p>Quoi qu&rsquo;il en soit, c\u2019est dans ce moment d&rsquo;\u00e9volution dans les limbes de mon vaste appartement que je tombe sur ce paquet, neuf, d&rsquo;un produit dont je ne sais plus pourquoi je l&rsquo;avais achet\u00e9, dans l&rsquo;une de ces spectaculaires et hors-de-prix quincailleries de quartier ; la commise a pris soin d&#8217;emballer le petit pot dans un kraft \u00e9l\u00e9gant, ray\u00e9 de lignes et brillant, les pages d&rsquo;un livre qui s&rsquo;effacerait de lui-m\u00eame \u00e0 mesure qu&rsquo;on l&rsquo;\u00e9crirait.<\/p>\n<p>Mon \u0153il se jeta sur l&rsquo;\u00e9tiquette, qui \u00e9tait en italien et en grec, allez savoir pourquoi. Je lus, en grec : \u0393\u03b5\u03bd\u03b9\u03ba\u03b7\u03c2 k\u03c1i\u03c3i\u03c3, \u00ab\u00a0critique g\u00e9n\u00e9rale\u00a0\u00bb, et je me demandais pourquoi ces deux mots \u00e9taient-il appos\u00e9s sur l&rsquo;\u00e9tiquette de ce paquet et quelle myst\u00e9rieuse relation ceux-ci entretenaient avec le produit qui \u00e9tait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Et je me pris \u00e0 imaginer une esp\u00e8ce d&rsquo;onguent qui, appliqu\u00e9 pr\u00e9cautionneusement au texte m\u00eame en ferait, comme un r\u00e9v\u00e9lateur photographique ou chimique, les failles litt\u00e9raires, les tropes, les renvois intertextuels&#8230;<\/p>\n<p>Le produit pourrait s&rsquo;appliquer aux choses de la vie et permettraient de mettre en \u00e9vidence, qui sait, des immeubles les fissures secr\u00e8tes, des relations amoureuses les trahisons \u00e0 venir, des machines les d\u00e9fauts ou les pannes&#8230;<\/p>\n<p>Produit aussi propitiatoire que r\u00e9parateur, l&rsquo;onguent critique viendrait seconder le travail de l&rsquo;herm\u00e9neute, comme ces inspecteurs scientifiques qui d\u00e9c\u00e8lent les traces de drogue ou de sperme sur les sc\u00e8nes de crime. Je r\u00eavais ainsi, le petit paquet entre les mains, lorsque je vis que mon esprit, une fois encore, s&rsquo;\u00e9tait emball\u00e9 : ce n&rsquo;\u00e9tait pas \u0393\u03b5\u03bd\u03b9\u03ba\u03b7\u03c2 k\u03c1i\u03c3i\u03c3, mais \u0393\u03b5\u03bd\u03b9\u03ba\u03b7\u03c2 \u03c7\u03c1\u03b7\u03c3\u03b7\u03c3 qui \u00e9tait bel et bien inscrit, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00ab\u00a0usage g\u00e9n\u00e9ral\u00a0\u00bb, d&rsquo;ailleurs corrobor\u00e9 par la traduction italienne, plus \u0153cum\u00e9nique : \u00ab\u00a0universale\u00a0\u00bb tout court.<\/p>\n<p>De l\u00e0 qu&rsquo;on con\u00e7oit d&rsquo;une part que la lecture porte toujours en elle le risque de l&rsquo;erreur, tapie au coin de chaque paragraphe, de chaque phrase, de chaque mot, mais aussi et encore que c&rsquo;est bien la recherche d&rsquo;une singularit\u00e9 qui est \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre dans l&rsquo;herm\u00e9neutique, et non pas, \u00f4 grand jamais, aucun <i>usage g\u00e9n\u00e9ral<\/i> ; la litt\u00e9rature ne supporte pas l&rsquo;id\u00e9e m\u00eame d&rsquo;avoir pour fonction un simple, pour ne pas dire vulgaire, usage.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/vorace-07\/\">Envoi<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-18507'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-18507-1'> Borges. NdA <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-18507-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; [La balayette, 1] &nbsp; Lors de mes nuit\u00e9es enfi\u00e9vr\u00e9es, o\u00f9 je suis assailli de questions, de situations et de paroles, je me l\u00e8ve parfois pour me rafra\u00eechir ou assouvir des besoins naturels, ou fermer un carreau. Je d\u00e9ambule chez moi alors comme un zombie, un \u00e9tranger, un monstre presque. C&rsquo;est comme si je me&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[242,1090,4108],"tags":[],"class_list":["post-18507","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-chantiers","category-fiction","category-vorace"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18507","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=18507"}],"version-history":[{"count":11,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18507\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":19336,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18507\/revisions\/19336"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=18507"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=18507"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=18507"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}