{"id":18069,"date":"2024-04-12T18:20:21","date_gmt":"2024-04-12T16:20:21","guid":{"rendered":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=18069"},"modified":"2024-09-29T21:54:22","modified_gmt":"2024-09-29T19:54:22","slug":"panitza-12","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-12\/","title":{"rendered":"L&rsquo;affaire Panitza 12"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote><p>L&rsquo;affaire Panitza est une longue nouvelle in\u00e9dite, pr\u00e9sent\u00e9e <a href=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/l-affaire-panitza\/\">ici<\/a>, et qui d\u00e9bute par ce <a href=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-prologue\/\">prologue<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>John D. Panitza d\u00e9lace ses brodequins, se d\u00e9chausse, se masse d\u00e9licatement la plante des pieds, \u00e0 moiti\u00e9 dr\u00f4lement accroupi dans l&rsquo;entr\u00e9e. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;apr\u00e8s qu&rsquo;il a d\u00e9boutonn\u00e9 sa vareuse, inspect\u00e9 la petite pi\u00e8ce, le regard vide, en qu\u00eate d&rsquo;une information qui d\u00e9j\u00e0 lui \u00e9chappe, qu&rsquo;il se dirige vers le fauteuil et s&rsquo;y affale lourdement.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9crivain l&rsquo;a accompagn\u00e9 sur le Terrain, au plateau\u00a0\u00bb. Ils avaient r\u00f4d\u00e9 aux Redortiers \u00e0 l&rsquo;aube. \u00ab\u00a0Vous \u00eates ponctuel, c&rsquo;est bien\u00a0\u00bb, lorsqu&rsquo;il le vit arriver.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Bon, mon bon John, je ne vais rien vous avouer que vous ne sachiez d\u00e9j\u00e0. Mais je peux vous proposer de prendre contact. Vous comprenez ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Apr\u00e8s un long silence de grosse mouche : \u00ab\u00a0Vous en \u00eates ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ils mont\u00e8rent dans l&rsquo;aronde qui \u00e9tait parqu\u00e9e devant le logis. Panitza restait silencieux, sur le qui-vive plut\u00f4t que sur le quant-\u00e0-soi. \u00ab\u00a0Je vous propose de vous accueillir. Je vous propose de vous laisser porter par le pays. Vous conna\u00eetrez Elz\u00e9ard, vous conna\u00eetrez les arbres, vous conna\u00eetrez les pierres. Vous conna\u00eetre le pays. Vous le comprendrez. Vous conna\u00eetrez que vous comprenez, si vous voulez.<br \/>\n\u00a0\u00bb Avant de partir vous prendrez un peu de caf\u00e9, voulez-vous, et vous me parlerez de la lumi\u00e8re de par chez vous, si elle est belle atlantique comme chez nous, et puis la couleur de l&rsquo;herbe, et celle des roches. \u00cates-vous pr\u00eat pour ce voyage, Panitza ?<br \/>\n&#8212; Je crois oui.<br \/>\n&#8212; C&rsquo;est bon. Alors, nous allons d&rsquo;abord passer chez Franchon.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>Francie, Francette, Franchon, songeait dans son caf\u00e9. Il n&rsquo;y avait personne. Le soleil brillait haut et les carreaux lav\u00e9s de frais laissaient toute la lumi\u00e8re s&rsquo;\u00e9pancher sur les tables, mauvaises tables de ch\u00e2taigniers, les deux tables qui fleuraient sur les tommettes. Un carreau avait \u00e9t\u00e9 chang\u00e9, et il ne pr\u00e9sentait pas les d\u00e9fauts de ses camarades du ch\u00e2ssis : il ne figurait pas ces loupes qui irisent le rayon et d\u00e9forment le lointain. De ce carreau, et depuis son tabouret derri\u00e8re la caisse \u00e0 l&rsquo;angle du zinc, on voyait le sommet de Lure, aussi net que s&rsquo;il \u00e9tait au bout du village. Elle l&rsquo;appelait le carreau de Lure. La mancie du carreau de Lure, \u00e0 travers les \u00e9chelles et les focales, d\u00e9terminait l&rsquo;encours du jour qui venait.<\/p>\n<p>Son esprit vaguait, au pied de Lure.<\/p>\n<p>Elle n&rsquo;avait \u00e9prouv\u00e9 de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, une fois ses parents disparus, qu&rsquo;aupr\u00e8s de Pfaff &#8212; \u00e9ventuellement se sentait-elle mieux dans son caf\u00e9 que dans sa propre maison, elle n&rsquo;\u00e9tait pas exactement, comme lui, une extr\u00eame solitaire : elle aimait sa libert\u00e9, mais elle ne recherchait en rien l&rsquo;autarcie ou l\u2019\u00e9loignement ; lui venait en ville par n\u00e9cessit\u00e9, il s&rsquo;en serait toujours pass\u00e9 &#8212; et cela, elle l&rsquo;expliquait d&rsquo;autant moins \u00e0 l&rsquo;aune de ses exp\u00e9riences.<\/p>\n<p>Pfaff \u00e9tait un peu fada, et il \u00e9tait aussi diminu\u00e9. On ne pouvait pas dire qu&rsquo;il \u00e9tait beau, mais elle s&rsquo;en fichait bien pas mal. Formaient-ils toutefois ce que les gens appellent un couple et, plus encore, un foyer ? Rien n&rsquo;\u00e9tait moins s\u00fbr. Leur relation \u00e9tait d&rsquo;un autre ordre.<\/p>\n<p>Elle \u00e9tait \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart des relations des hommes et des femmes.<\/p>\n<p>Avec Pfaff elle ressentait une tranquillit\u00e9, un secours qui, pour le lapereau qu&rsquo;elle \u00e9tait, malgr\u00e9 sa gouaille, lui permettait au moins de souffler, de r\u00e9cup\u00e9rer. Elle se le repr\u00e9sentait comme son homme fauve &#8212; et en effet, on pouvait parfois douter, selon les marbrures des ramures ou la r\u00e9sille des ombres s&rsquo;il \u00e9tait tout \u00e0 fait humain.<\/p>\n<p>Ou du moins s&rsquo;il l&rsquo;\u00e9tait en entier.<\/p>\n<p>Cela l&rsquo;attirait, un peu.<\/p>\n<p>Pfaff l&rsquo;attirait, un peu, elle s&rsquo;en rendait compte maintenant, les yeux volages, le regard portant Lure.<\/p>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>Elle eut \u00e0 peine le temps de r\u00e9aliser le son du moteur, venu de rien comme un hirondelle, que Giono et Panitza \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 assis au comptoir, r\u00e9clamant chacun son jaune ; il \u00e9tait pas onze heures.<\/p>\n<p>La pr\u00e9sence de Giono rendait toujours joyeuse Francie, parce que ce noble homme lui rappelait son p\u00e8re et qu&rsquo;ils s&rsquo;\u00e9taient connus. Et puis ce Panitza d\u00e9gingand\u00e9 lui plaisait aussi : il \u00e9tait farfelu, mais pas plus que le Trand qui part aux truffes \u00e0 l&rsquo;aube avec son cochon qu&rsquo;il tient dans sa maison, ou la vieille Henria cribl\u00e9e de grains de beaut\u00e9, toujours coll\u00e9e \u00e0 son fils Henri le Beno\u00eet. Et il n\u2019\u00e9tait pas plus bizarre que Pfaff. Mais c&rsquo;\u00e9tait un farfelu exotique. Et \u00e9l\u00e9gant, il faut dire.<\/p>\n<p>Elle pourrait tout l\u00e2cher, le s\u00e9duire et partir pour l&rsquo;Am\u00e9rique, elle pourrait.<\/p>\n<p>Elle le pourrait.<\/p>\n<p>Mais : \u00ab\u00a0Alors Franchon, ma belle, voici Panitza, John, qui cherche \u00e0 discuter avec Elz\u00e9ard Bouffier et si possible \u00e0 lui arracher un portrait ! Que me dis-tu de \u00e7a !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Elle n&rsquo;\u00e9tait pas si vieille en effet, et lui \u00e0 peine plus. Quelle vie \u00e7a serait. Prendre le bateau ou m\u00eame l&rsquo;avion, figurez-vous. Qui sait quelle vie on m\u00e8ne, en Am\u00e9rique ! Qui sait o\u00f9 il habite, comment est sa maison, et si les Lures de l\u00e0 sont aussi majestueuses qu&rsquo;ici ?<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je dis que je sais bien comment il s&rsquo;appelle, Jeannot, notre Amerloque, je vous rappelle que je suis la premi\u00e8re \u00e0 l&rsquo;avoir vu par c\u00e9ans !<br \/>\n&#8212; Que tu es testarde, bique ! Je sais bien que tu sais qui il est. Sers-nous plut\u00f4t \u00e0 boire.<br \/>\n&#8212; Et j&rsquo;ai l&rsquo;air d&rsquo;\u00eatre en train d&rsquo;aller aux champignons ? Alors John, vous avancez dans votre enqu\u00eate ?<br \/>\n&#8212; Sur le chemin il m&rsquo;a parl\u00e9 de grandes prairies \u00e0 perte de vue, o\u00f9 s&rsquo;\u00e9battent des genres de marmottes qu&rsquo;ils appellent chiens de prairie.<br \/>\n&#8212; Il peut r\u00e9pondre tout seul, me semble.<br \/>\n&#8212; Ecoutez, je ne sais pas trop que dire. Jean me fait attendre et je ne sais pas pourquoi est-ce si long. Mais depuis que je suis ici, je me suis heu, attach\u00e9 \u00e0 votre petit monde. Vous \u00eatre tr\u00e8s charmantes people.<br \/>\n&#8212; Ah \u00e7a, pour tirer le portrait de Bouffier, \u00e7a va \u00eatre coton ! Vous savez o\u00f9 il habite ?<br \/>\n&#8212; Je crois j&rsquo;ai comprend. Je crois j&rsquo;ai comprend.<br \/>\n&#8212; Ha ha, sacr\u00e9 Panitza ! Vous voyez ! Bient\u00f4t vous pourrez lui parler.<br \/>\n&#8212; Jeannot, vous n&rsquo;\u00eates pas tr\u00e8s aimable avec note h\u00f4te. Vous le lambinez pas mal.<br \/>\n&#8212; Je r\u00e9ponds \u00e0 sa question, Franchon. On monte vers Ferrassi\u00e8res.<br \/>\n&#8212; Ah, c\u2019est l\u00e0 que vous esp\u00e9rez croiser Bouffier ?<br \/>\n&#8212; L\u00e0 ou autre part&#8230;<br \/>\n&#8212; Mais n&rsquo;est-il pas en retraite ?<br \/>\n&#8212; Les de son esp\u00e8ce n&rsquo;ont jamais de retraite, ils ont des saisons. Tu devrais le savoir, bique.<br \/>\n&#8212; Oh je le sais, Jeannot, je le sais.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;ils sortirent, un nuage avait masqu\u00e9 Lure, dans le carreau de Lure.<\/p>\n<p>Francie le savait : il irait voir Pfaff, \u00e9couter ses sornettes lui plaisait, son air fauve lui plaisait, Pfaffe lui plaisait. Les Lures du voisin ne sont jamais la Lure.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><font size=\"1\"><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-12\/\">pr\u00e9c\u00e9dent<\/a> \u2219 <font size=\"1\"><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-epilogue\/\">suivant<\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; L&rsquo;affaire Panitza est une longue nouvelle in\u00e9dite, pr\u00e9sent\u00e9e ici, et qui d\u00e9bute par ce prologue. &nbsp; John D. Panitza d\u00e9lace ses brodequins, se d\u00e9chausse, se masse d\u00e9licatement la plante des pieds, \u00e0 moiti\u00e9 dr\u00f4lement accroupi dans l&rsquo;entr\u00e9e. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;apr\u00e8s qu&rsquo;il a d\u00e9boutonn\u00e9 sa vareuse, inspect\u00e9 la petite pi\u00e8ce, le regard vide, en qu\u00eate&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[242,1090],"tags":[110,2749,71,3547],"class_list":["post-18069","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-chantiers","category-fiction","tag-haute-provence","tag-jean-giono","tag-provence","tag-readers-digest"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18069","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=18069"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18069\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":18870,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18069\/revisions\/18870"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=18069"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=18069"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=18069"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}