{"id":18045,"date":"2024-03-09T20:36:53","date_gmt":"2024-03-09T18:36:53","guid":{"rendered":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=18045"},"modified":"2024-09-29T21:49:27","modified_gmt":"2024-09-29T19:49:27","slug":"panitza-10","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-10\/","title":{"rendered":"L&rsquo;affaire Panitza 10"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote><p>L&rsquo;affaire Panitza est une longue nouvelle in\u00e9dite, pr\u00e9sent\u00e9e <a href=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/l-affaire-panitza\/\">ici<\/a>, et qui d\u00e9bute par ce <a href=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-prologue\/\">prologue<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il faut dire que pour le moment, on ne peut pas dire que la mission soit effectivement une r\u00e9ussite. Le contraire ce serait, plut\u00f4t.<\/p>\n<p>Jour apr\u00e8s jour, pendant deux semaines, l&rsquo;\u00e9crivain fut successivement introuvable, puis gr\u00e2ce \u00e0 Francie, il avait pu \u00eatre approch\u00e9, mais les communications comme avec des renards voyageurs \u00e9taient longues et souvent interrompues, effiloch\u00e9es comme la laine dans les scorpiones, mais il avait report\u00e9, ou il avait pinaill\u00e9, ou il pr\u00e9textait une affaire, un d\u00e9part, une souffrance, mais qu&rsquo;au final on ne v\u00eent pas le d\u00e9ranger.<\/p>\n<p>Panitza n&rsquo;avait pas pris ombrage que le ma\u00eetre impos\u00e2t ce qui semblait \u00eatre des foucades, il con\u00e7ut que ce n&rsquo;\u00e9tait pas un mal que de s&rsquo;habituer un temps aussi bien au territoire, tant qu&rsquo;au peuple versicolore qui l&rsquo;habitait, griffus, \u00e9pineux et soufflants compris. Il descendait volontiers une fois par semaine \u00e0 Manosque avec Pfaff (que lui avait \u00e9videmment fait conna\u00eetre Francie) qui se rendait au march\u00e9 avec trois fois rien qu&rsquo;il t\u00e2chait de fourguer pour quelques autres services, un peu d&rsquo;abord pour t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 Marseille (si Catherine ne venait pas m\u00eame jusqu&rsquo;\u00e0 la place de l&rsquo;H\u00f4tel de Ville), apr\u00e8s deux ou trois \u00e9p\u00e9es dans l&rsquo;eau aussi juste pour voir les gens, des visages un peu diff\u00e9rents, un peu de pittoresque aussi, alors m\u00eame que les amandiers avaient d\u00e9j\u00e0 paum\u00e9 leurs p\u00e9tales. Le pays autour faisait comme une pelote de fleurs partout dans les champs, les talus, les foss\u00e9s. Le soleil s&rsquo;installait, comme un chien tourne avant de se coucher.<\/p>\n<p>Panitza regardait un peu ses gens avec une tendresse universitaire. Il avait \u00e9t\u00e9 dans le pass\u00e9 assistant chercheur au Guatemala et au Mexique, et pour lui, depuis, plus rien ne l&rsquo;\u00e9tonnait, non pas tant de l&rsquo;\u00e9tonnement que provoque la diff\u00e9rence, mais surtout la capacit\u00e9 de m\u00e9tamorphose de ceux de son esp\u00e8ce, depuis ProsperAldo et Lucy de Westchester, les Q&rsquo;eqchi&rsquo; des hauts-plateaux ou des d\u00e9serts, les hors-liens de Saint-Luis Valley piquet\u00e9e d&rsquo;arbre \u00e0 gras, ou les t\u00eates dures des cailloux \u00e0 gen\u00eats comme ici Albion&#8230; et bien malin qui dirait la diff\u00e9rence ni d&rsquo;approche ni d&rsquo;accueil ni de coutumes ou de mines entre les indig\u00e8nes de-ci et les indig\u00e8nes de-l\u00e0.<\/p>\n<p>Ce qui le frappait le plus dans la ressemblance \u00e9tait qu&rsquo;une fois la glace bris\u00e9e, la rencontre consomm\u00e9e, les unes comme les autres faisaient montre d&rsquo;une souveraine indiff\u00e9rence envers lui, sa pr\u00e9sence, mais \u00e9galement sa personne, ce qui le mettait dans un vif embarras inexpliqu\u00e9 compte-tenu de leur ineffable rusticit\u00e9. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas d&rsquo;ailleurs du m\u00e9pris ou de l&rsquo;indiff\u00e9rence, mais qu&rsquo;ils l&rsquo;acceptent tel quel, sans c\u00e9der jamais \u00e0 l\u2019orgueil qui devait les caract\u00e9riser, en face d&rsquo;un repr\u00e9sentant, tout de m\u00eame, de la premi\u00e8re nation du monde, la plus avanc\u00e9e comme la plus libre. Leur retard ou leur servitude n&rsquo;entravait donc rien : ils le consid\u00e9raient presque comme l&rsquo;un des leurs.<\/p>\n<p>Le march\u00e9 de Manosque \u00e9tait son terrain pr\u00e9f\u00e9r\u00e9. Il se tient le samedi ; comme sur tous les pays de Provence (et peut-\u00eatre de France, et d&rsquo;Europe ?), le jour de march\u00e9 est le jour miliaire qui permet \u00e0 tous et \u00e0 chacun de retrouver son prochain, les habitants de la ville avec les producteurs et les forains bien entendu, mais aussi les gens de la m\u00e8ne enti\u00e8re, c&rsquo;est-\u00e0-dire peu ou prou tout le monde de Digne \u00e0 Apt, de Moustiers \u00e0 S\u00e9deron.<\/p>\n<p>De ces bourgs jusqu&rsquo;aux fonds les plus recul\u00e9s, les replats les plus \u00e9lim\u00e9s, des for\u00eats veneuses ou des campagnes fruiti\u00e8res, tous venaient gratter au march\u00e9, ne serait-ce que pour un quignon, ou \u00e0 trinquer au zinc, ou \u00e0 serrer une main, cracher une parole.<\/p>\n<p>Maintenant Panitza, qui accompagnait Pfaff avec qui venait souvent Francie, \u00e0 chaque voyage, y avait pris ses habitudes.<\/p>\n<p>D&rsquo;abord il passait chez la correspondance du journal, le d\u00e9p\u00f4t en v\u00e9rit\u00e9 (il n&rsquo;y avait pas quelqu&rsquo;un en permanence dans une ville comme Manosque), qui \u00e9tait flanqu\u00e9 \u00e0 la maison de la presse qui faisait aussi tabac, et \u00e0 chaque fois il n&rsquo;y trouvait aucune nouvelle, et n&rsquo;en donnait pas beaucoup plus, n&rsquo;ayant rien \u00e0 dire, et si c&rsquo;\u00e9tait le cas c&rsquo;est aux postes et t\u00e9l\u00e9communications qu&rsquo;il les dirait, mais l\u00e0 au moins il pouvait consulter un journal de son pays qu&rsquo;un trafiquant, un maquignon de Marseille, lui ramenait bien volontiers.<\/p>\n<p>Mais sans nouvelle \u00e0 t\u00e9l\u00e9graphier, il n&rsquo;avait pas non plus vraiment de connaissance \u00e0 t\u00e9l\u00e9phoner. Il n&rsquo;allait tout de m\u00eame d\u00e9bourser une vache pour saluer Aldo, qui avait s\u00fbrement d&rsquo;autres chats \u00e0 fouetter (la formule provoqua une esclaffade chez Francie). Giono pr\u00e9tendait ne pas avoir le t\u00e9l\u00e9phone, du moins ne lui avait pas donn\u00e9 son num\u00e9ro ; il ne voulait pas se voir faire voir. C&rsquo;\u00e9tait un fait. Francie et Pfaff l&rsquo;encourageaient, ou tout du moins ne le d\u00e9courageaient pas. Apr\u00e8s tout il lui restait plus de quinze jours, il pourrait bien s&rsquo;en d\u00e9brouiller. Et ils connaissaient l&rsquo;arsouille.<\/p>\n<p>Lui s&rsquo;inqui\u00e9tait, toutefois.<\/p>\n<p>En outre, cette esp\u00e8ce de vacance (pr\u00e9cipit\u00e9e depuis l&rsquo;autre farce d&rsquo;aller \u00e0 l&rsquo;autre bout des monts trouver un type qui n\u2019\u00e9tait pas le bon) o\u00f9 il \u00e9tait projet\u00e9, avait consid\u00e9rablement transform\u00e9 son rapport aux choses et au temps.<\/p>\n<p>Le temps et les choses, ce pourrait \u00eatre le titre de son r\u00e9cit, c&rsquo;\u00e9taient les deux fl\u00e8ches de l&rsquo;hernie o\u00f9 il s\u00e9journait. Les unes n&rsquo;allaient pas sans les autres.<\/p>\n<p>Il \u00e9voluait comme avec cette semaine de d\u00e9calage du journal, il \u00e9tait comme le dont les voyageurs des longs-courriers, dans une esp\u00e8ce de jet-lag permanent dont le paysage de Lure, archer qui est la sobri\u00e9t\u00e9 exemplaire de ses habitants, soulignait le caract\u00e8re fabuleux.<\/p>\n<p>Panitza rallongeait toujours encore un peu son pastis, de mani\u00e8re \u00e0 diluer au maximum, sans jamais qu&rsquo;elle ne s&rsquo;efface, la mole d&rsquo;anis qui lui r\u00e9chauffait la langue et le c\u0153ur (quelle d\u00e9couverte, celle-l\u00e0 !) : et il \u00e9tait encore t\u00f4t, il n&rsquo;avait parl\u00e9 \u00e0 personne de sa maigre connaissance, il n&rsquo;avait pas d\u00e9ambul\u00e9 r\u00eaveur entre les \u00e9tals charg\u00e9s de robes ou de l\u00e9gumes, et quelque part au fond de lui quelque chose s&rsquo;impatientait, p\u00e9piait ; sans se le dire, il commen\u00e7ait \u00e0 trouver qu&rsquo;il perdait son temps, et ce fut comme une esp\u00e8ce de gangue de m\u00e9lancolie qui se mit \u00e0 l&rsquo;envelopper sans toutefois encore parvenir \u00e0 percer le costume b\u00e9at du voyageur beno\u00eet et ensorcel\u00e9, et ce double habillage lui semblait aussi ridicule que mena\u00e7ant.<\/p>\n<p>Il ne fallait pas se laisser aller \u00e0 la m\u00e9lancolie, cela r\u00e9duirait le projet en cendres.<\/p>\n<p>Il ne faut pas se laisser aller \u00e0 la m\u00e9lancolie.<\/p>\n<p>Il se r\u00e9p\u00e9tait la phrase inutilement, rajoutant de l&rsquo;eau au jaune, en se d\u00e9pla\u00e7ant l\u00e9g\u00e8rement sur le c\u00f4t\u00e9 pour laisser un costume de velours s&rsquo;installer tout pr\u00e8s de lui.<\/p>\n<p>Il ne faut pas se laisser aller.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0On me dit que vous me cherchiez\u00a0\u00bb, dit le costume, un jaune aussi re\u00e7u devant lui, sans d\u00e9tourner la t\u00eate.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><font size=\"1\"><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-09\/\">pr\u00e9c\u00e9dent<\/a> \u2219 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-11\/\">suivant<\/a><\/font><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; L&rsquo;affaire Panitza est une longue nouvelle in\u00e9dite, pr\u00e9sent\u00e9e ici, et qui d\u00e9bute par ce prologue. &nbsp; Il faut dire que pour le moment, on ne peut pas dire que la mission soit effectivement une r\u00e9ussite. 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