{"id":17942,"date":"2024-02-01T00:00:45","date_gmt":"2024-01-31T22:00:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=17942"},"modified":"2024-09-29T21:42:30","modified_gmt":"2024-09-29T19:42:30","slug":"panitza-07","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-07\/","title":{"rendered":"L&rsquo;affaire Panitza 07"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote><p>L&rsquo;affaire Panitza est une longue nouvelle in\u00e9dite, pr\u00e9sent\u00e9e <a href=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/l-affaire-panitza\/\">ici<\/a>, et qui d\u00e9bute par ce <a href=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-prologue\/\">prologue<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Francie revenait de loin.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9cole avec le Pfaff, elle avait \u00e9t\u00e9 \u00e0 Manosque aussi, et elle avait m\u00eame commenc\u00e9 une nouvelle carri\u00e8re. Elle connut des hommes, et l&rsquo;un d&rsquo;eux la prit pour femme. Elle cessa l&rsquo;\u00e9tude, et devint domestique. On sait pas si \u00e7a a \u00e9t\u00e9, mais le malheur s&rsquo;est abattu sur lui juste avant la d\u00e9claration de guerre, il glissa sur un chargement de fruits trop m\u00fbrs et se fracassa le cr\u00e2ne sur un pav\u00e9 \u00e9joint\u00e9. Francie prit conscience qu&rsquo;elle avait faut\u00e9, envers son destin surtout. Elle avait c\u00e9d\u00e9 \u00e0 cet homme sans visage et peu d&rsquo;ombre, mais ce n&rsquo;\u00e9tait pas ce qu&rsquo;elle avait voulu. Ces deux ann\u00e9es \u00e0 la ville furent horribles. Elle revint fissa au Revest, d&rsquo;abord \u00e0 la Silance, puis au village, avec le caf\u00e9. Avec la charge lib\u00e9r\u00e9e, elle prit un bail de porte emphyt\u00e9otique, et s&rsquo;installa, pour subsister, sur la place, tout en secourant ses parents \u00e0 la ferme, pour couronner.<\/p>\n<p>Jeune, trop jeune veuve, elle ne semblait pas porter les stigmates de la douleur, au grand dam des plus bigotes du village &#8212; mais celles-ci fr\u00f4laient les cent ans. La guerre n&rsquo;avait pas \u00e9t\u00e9 de tout repos, pour elle, mais au regard des ann\u00e9es qui la pr\u00e9c\u00e9d\u00e8rent, elles furent finalement moins \u00e9prouvantes. \u00c9prouvantes, elles le furent comme elles furent pour tout le monde, et ici s&rsquo;\u00e9tait amplifi\u00e9e l&rsquo;id\u00e9e, port\u00e9e par les nues et les \u00e9clats de chaleur et de lumi\u00e8re, qu&rsquo;elle \u00e9tait d&rsquo;autant plus absurde, sur le front alpin, sur le front m\u00e9diterran\u00e9en, alors qu&rsquo;il semblait, peu de temps auparavant, que tous ces peuples d&rsquo;huile ou de ch\u00e8vres \u00e9taient cousins germains.<\/p>\n<p>Mais peut-\u00eatre que les peuples du nord, de la Manche, de leurs plaines c\u00e9r\u00e9ali\u00e8res, des Flandres, puis d&rsquo;Europe centrale, avec leurs alpes \u00e0 eux et leur absence de M\u00e9diterran\u00e9e, apr\u00e8s tout, ressentaient la m\u00eame chose&#8230; qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un Hongrois pouvait reprocher \u00e0 Un Bulgare, un Autrichien \u00e0 un Hongrois, apr\u00e8s tout ? Ici on n&rsquo;en savait rien, et d&rsquo;ailleurs on ne savait pas grand via de ces peuples. On savait que c&rsquo;\u00e9taient pas eux les barbares, \u00e7a oui, ni nous, \u00e7a non, qu&rsquo;on \u00e9tait tous de la m\u00eame p\u00e2te bouscul\u00e9e et m\u00e9lang\u00e9e et d&rsquo;Orient et de Septentrion.<\/p>\n<p>N&#8217;emp\u00eache, fi les Italiens qui se d\u00e9fendent \u00e2pre au crinal, fi les luttes intestines \u00e0 Alger, il y avait des h\u00e8res qui passaient, devaient croiser ici, se m\u00e9langer, non, se fondre, se litt\u00e9ralement volatiliser. Et avant m\u00eame (ou dans le m\u00eame temps m\u00eame), de troquer leur nom de h\u00e9ros, de c\u00e9der leur visage \u00e0 la pluie, pour donner \u00e0 un autre une chance comme une bouch\u00e9e de pain, une lamp\u00e9e de vin, un petit ch\u00e8vre. C&rsquo;\u00e9tait leur t\u00e2che, de haute escrime arrach\u00e9e \u00e0 l&rsquo;enregistrement de la terre, des falaises et des oueds, des scialets et des cluses, d\u00e9caper le sol des traces, des empreintes, des mots de trop.<\/p>\n<p>Et Francie faisait partie de cette maille de silhouettes, ombres de nuit qui affr\u00e9taient \u00e0 la h\u00e2te, prestement, des blancs-seings bless\u00e9s, des portraits arrang\u00e9s, des convois aux \u00e9toiles, et elle le faisait avec elle, avec lui, avec d&rsquo;autres, jamais connus, jamais nomm\u00e9s, qui au trou d&rsquo;Hannibal, qui au c\u0153ur des garrics, qui au pied du donjon, telle Francie.<\/p>\n<p>Le ch\u00e2teau d&rsquo;A. est l&rsquo;un de ces lieux secrets o\u00f9 se tissent ces rencontres interlopes.<\/p>\n<p>Francie en est la grande chambellane. Via son p\u00e8re, qui travaillait pour le comte d\u00e9chu, elle \u00e9tait famili\u00e8re des lieux, insoup\u00e7onn\u00e9s (le comte n&rsquo;avait-il pas re\u00e7u la croix de guerre des mains du mar\u00e9chal lui-m\u00eame ?), et surtout pratiquement injoignables.<\/p>\n<p>Il faut le voir, ce donjon \u00e9plor\u00e9, mi ruine mi promesse, envahi pour part de ronces et de figuiers, et offrant au couchant son cha\u00eenage d&rsquo;angle imprenable et ses parements perc\u00e9s de meurtri\u00e8res : c&rsquo;est un mur isol\u00e9, derri\u00e8re lequel nulle chambre d&rsquo;apparat, nulle salle orn\u00e9e de troph\u00e9es, et o\u00f9 nul \u00e2tre ne jouit de flammes derri\u00e8re un riche tr\u00f4ne d\u00e9cor\u00e9. Ses secrets sont enfouis comme ses voix et ses musiques sont perdues. Et pourtant les logis qui l&rsquo;entourent bruissent, eux, des codes et des chiffres qui trahissent des effets de sang ou de provisions ; parfois aussi, toutefois, la voix de d\u00e9roule dans la loge d&rsquo;une clart\u00e9 nocturne, le hululement d&rsquo;un grand duc, la fatigue qui d\u00e9laisse soudain les esprits &#8212; et l&rsquo;h\u00f4te se laisse aller \u00e0 ce qui vaut bien plus qu&rsquo;une indiscr\u00e9tion strat\u00e9gique, \u00e0 une confession.<\/p>\n<p>Francie en a recueilli, de ces paroles lourdes et harass\u00e9es, comme un martinet gliss\u00e9 du toit effondr\u00e9, ou du lapereau effray\u00e9 par le monde de f\u00e9tuques et d&rsquo;ivraies qui l&rsquo;entoure.<\/p>\n<p>Elle a port\u00e9 les armes, les bidons d&rsquo;eau claire, les munitions, les pains, les mots de passe, les plans maquill\u00e9s, les soins, les herbes et encore les gens. Elle a suivi par les constellations les avancements des troupes, les chevrons du front, les sauf-conduits des ordres, parfois contradictoires, des minuscules batailles dont la somme, en la ruche, la portaient tout enti\u00e8re.<\/p>\n<p>Elle organisa ici, entre deux \u00e9clairs ou deux \u00e9clats de bleu, les rencontres in\u00e9dites des caporaux et sergents sous couvert, des chasseurs sans fusil, des chevaliers sans armure ni cheval.<\/p>\n<p>\u00c0 cette occasion elle les a vus, et lui, et l&rsquo;autre, deux t\u00eates d\u00e9passant de haut la chiourme des for\u00eats, dans sa nef de noisettes et de glands.<\/p>\n<p>Elle leur a parl\u00e9, les a aid\u00e9s \u00e0 transcrire, \u00e0 interpr\u00e9ter et \u00e0 traduire ; elle les a nourris ; elle a fait rire ; et elle les a aim\u00e9s, ces gaillards presque endimanch\u00e9s tout \u00e0 coup propuls\u00e9s g\u00e9n\u00e9raux de fortune, g\u00e9n\u00e9raux de papier envenim\u00e9s de justice et de d\u00e9votion. La cause \u00e9tait incertaine, comme des feux \u00e0 l&rsquo;horizon ou le flou de la route dans une belle juvaquatre.<\/p>\n<p>Elle en a franchi des drailles, sur ses deux semelles, elle en a aval\u00e9 des kilom\u00e8tres \u00e0 pied, de nuit comme de jour, sous la pluie ou le soleil, dans la burle ou sous la bourrasque, elle en a consacr\u00e9 du temps &#8212; qu&rsquo;elle aurait pu passer au caf\u00e9, \u00e0 servir des clients et ainsi nourrir son foyer, ou \u00e0 s&rsquo;instruire, en empruntant les livres anciens du docteur Jouve, ou \u00e0 se reposer, ou \u00e0 sortir avec des amis, sur les chemins aux framboises, ou \u00e0 trouver un mari, guincher au bal et s&rsquo;assurer une place dans les jours moins sombres qui \u00e9taient appel\u00e9s \u00e0 s&rsquo;ouvrir, un jour ou l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>Mais elle aimait trop cela, c&rsquo;\u00e9tait dans son sang, elle aimait cette dr\u00f4le d&rsquo;aventure, si cela est une aventure, sans h\u00e9ros ni gestes h\u00e9ro\u00efques, femme de l&rsquo;ombre, comme un sourire dans les buis, un frottement du vent sur le saules. Cela scintillait, un peu, ce l\u00e9ger frisson, cela lui faisait les jours et les nuits et, pour ainsi dire, cela lui donnait espoir &#8212; sinon au futur de paix ou de r\u00e9signation &#8212; du moins dans la vie, la vie-m\u00eame, celle qui vaut, pr\u00e9cis\u00e9ment, dans le risque, d&rsquo;\u00eatre v\u00e9cue.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><font size=\"1\"><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-06\/\">pr\u00e9c\u00e9dent<\/a> \u2219 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-08\/\">suivant<\/a><\/font><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; L&rsquo;affaire Panitza est une longue nouvelle in\u00e9dite, pr\u00e9sent\u00e9e ici, et qui d\u00e9bute par ce prologue. &nbsp; Francie revenait de loin. Apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9cole avec le Pfaff, elle avait \u00e9t\u00e9 \u00e0 Manosque aussi, et elle avait m\u00eame commenc\u00e9 une nouvelle carri\u00e8re. 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