{"id":17922,"date":"2023-11-01T00:00:39","date_gmt":"2023-10-31T22:00:39","guid":{"rendered":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=17922"},"modified":"2024-09-29T21:37:18","modified_gmt":"2024-09-29T19:37:18","slug":"panitza-04","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-04\/","title":{"rendered":"L&rsquo;affaire Panitza 04"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>L&rsquo;affaire Panitza est une longue nouvelle in\u00e9dite, pr\u00e9sent\u00e9e <a href=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/l-affaire-panitza\/\">ici<\/a>, et qui d\u00e9bute par ce <a href=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-prologue\/\">prologue<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Francie n&rsquo;avait pas encore baiss\u00e9 le rideau de fer mais c&rsquo;\u00e9tait s\u00fbr que ce soir il n&rsquo;y aurait pas de p\u00e9lo. C&rsquo;\u00e9tait \u00e0 peine 17h30 mais l&rsquo;air, d\u00e9jet\u00e9 de la coiffe qui menait sur Lure avait combin\u00e9 le froid et la bruine, surprenant toute t\u00e2che et les badauds, ou bien chacun avait fait semblant de l&rsquo;\u00eatre, surpris, la t\u00e2che et le badaud, et \u00e0 pr\u00e9sent pouvait vaquer \u00e0 ses choses de l&rsquo;\u00e2tre, plut\u00f4t que de bader \u00e0 travers drailles ou carri\u00e8res.<\/p>\n<p>Francie \u00e9tait dans une r\u00e9ussite et, petit toro, n&rsquo;entendait pas se laisser distraire, pas m\u00eame par la bise qui filait dans la rue et troussait les chats mal ampoul\u00e9s qui s&rsquo;y d\u00e9battaient en vain, et la bise produisait un petit effet de ventouse qui \u00e0 son tour gelait la salle comme un insupportable battement intermittent dans la lourde porte de bois vitr\u00e9 de vent &#8212; mais elle n&rsquo;en tenait cure. Le froid mena\u00e7ait de crouler mais Francie tenait bon. Elle jouait.<\/p>\n<p>Et de par cons\u00e9quent, elle ne vit pas la petite Panhard se garer, ses deux petits yeux furtifs dans la bourrasque, sous les deux jeunes platanes fra\u00eechement plant\u00e9s sur la place, le maire, Bouju, voulant miser sur un ombrage estival &#8212; le visionnaire.<\/p>\n<p>Elle ne fit d&rsquo;abord aucun geste, ne prof\u00e9ra aucun son, ne jeta aucun regard \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger qui s&rsquo;accouda alors au comptoir de zinc.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s un moment qui lui sembla interminable, elle daigna un \u00ab\u00a0Bonsoir\u00a0\u00bb, sans lever les yeux, tout \u00e0 sa r\u00e9ussite, \u00ab\u00a0on va fermer fissa\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Une suze, s&rsquo;il vous pla\u00eet<br \/>\n&#8212; De suite.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Elle ne broncha pas \u00e0 l&rsquo;accent de l&rsquo;\u00e9tranger, \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 tourn\u00e9e pour saisir la bouteille et le verre, et ne leva les yeux que lorsqu&rsquo;elle tendit celui-ci \u00e0 Panitza, qu&rsquo;il vit et d\u00e9visagea enfin. Ce n&rsquo;est pas l&rsquo;accent qui le trahit, mais sa voix. Sa voix d&rsquo;un \u00e9tranger.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0De passage ?<br \/>\n&#8212; Je vais rester ici quelque temps.<br \/>\n&#8212; Pour affaires ?<br \/>\n&#8212; Si on veut. Je viens de loin.<br \/>\n&#8212; C&rsquo;est qu&rsquo;on n&rsquo;a pas beaucoup de visiteurs. On n&rsquo;a pas de monuments, sauf si vous consid\u00e9rez la lavande comme une esp\u00e8ce de monument. Pour nous c&rsquo;est surtout du travail. Mais ce n&rsquo;est pas la saison ?<br \/>\n&#8212; Ah oui, je sais tout cela, et je m&rsquo;en doute. Mais je ne viens pas me rassasier de paysages ou de lumi\u00e8re. Je viens chercher quelqu&rsquo;un.<br \/>\n&#8212; Et vous avez trouv\u00e9 quelqu&rsquo;un ! Mais je blague&#8230; quelqu&rsquo;un d&rsquo;ici ?<br \/>\n&#8212; Je ne sais pas bien. Je viens de Manosque.<br \/>\n&#8212; Votre accent est pas celui de Manosque.<br \/>\n&#8212; Non&#8230; je r\u00e9side, enfin, je r\u00e9sidais \u00e0 Manosque&#8230; je travaille pour un journal&#8230; je viens trouver quelqu&rsquo;un qui habite dans le coin. Je cherche un grand \u00e9crivain.<br \/>\n&#8212; Un grand \u00e9crivain ? Un qui \u00e9crit des livres ? Qui \u00e9crit des livres que des gens lisent, je veux dire, expr\u00e8s ?<br \/>\n&#8212; Oui.<br \/>\n&#8212; Je ne sais pas s&rsquo;il est grand \u00e9crivain, je sais qu&rsquo;il n&rsquo;est pas tr\u00e8s grand, il est m\u00eame plut\u00f4t r\u00e2bl\u00e9, vous comprenez r\u00e2bl\u00e9 ? Vous devez chercher Giono, Jeannot, c&rsquo;est \u00e7a ?<br \/>\n&#8212; Exactement ! On le conna\u00eet bien ici, n&rsquo;est-ce pas ?<br \/>\n&#8212; Ah pour le conna\u00eetre, oui, on le conna\u00eet, on le conna\u00eet bien. On se conna\u00eet tous bien ici. C&rsquo;est un petit village. Un petit pays. Un petit pays pauvre, modeste. Les gens se rencontrent plut\u00f4t en ville, en effet. Vous aurez plus de chance de le trouver \u00e0 Manosque. Ici, tout est loin. Et il n&rsquo;aime pas trop \u00eatre d\u00e9rang\u00e9. Surtout \u00e0 l&rsquo;improviste.<br \/>\n&#8212; Ah mais je comprends, je comprends tr\u00e8s bien. Aussi, si vous le connaissez bien, faites lui savoir que je souhaite le rencontrer. C&rsquo;est pour un magazine de Marseille, o\u00f9 il a envoy\u00e9 un texte. C&rsquo;est pour parler du texte. Je vais rester dans la r\u00e9gion, le temps qu&rsquo;il faut. \u00c0 ce propos vous connaissez tout le monde ici&#8230; vous connaissez la ni\u00e8ce d&rsquo;une certaine Emma, de Banon ?<br \/>\n&#8212; Emma ? Emma Faure, de Banon ? Ah oui, je la connais.  Tout le monde se conna\u00eet ici. Si je connais sa ni\u00e8ce ? Oui : c&rsquo;est ma tante.<br \/>\n&#8212; Ah ! Quelle surprise ! Alors peut-\u00eatre auriez-vous une chambre ? D\u00e8s demain je peux venir louer.<br \/>\n&#8212; De chambre, je n&rsquo;en ai qu&rsquo;une, et \u00e0 cette saison, elle est libre, oui. Une petite chambre, au premier, juste au-dessus, elle donne sur la place. Mais c&rsquo;est assez sommaire vous savez.<br \/>\n&#8212; Du moment qu&rsquo;elle porte un lit, une table et une chaise, et un peu de lumi\u00e8re, cela me convient totalement !<br \/>\n&#8212; Tr\u00e8s bien, je vous la pr\u00e9pare pour demain soir&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&#038; ainsi de suite, Vous d\u00eenerez demain soir ?, Oui je d\u00eenerai, &#038; surtout Une fois par semaine je me rends \u00e0 Manosque, si cela peut vous \u00eatre utile, J&rsquo;y vais aussi une fois par semaine, le jour du march\u00e9, avec Pfaff, Pfaff ?, Un ami, &#038; Vous savez, \u00e0 Manosque, Oui ?, C&rsquo;est l\u00e0 que vous aurez plus de chance de rencontrer Jeannot, Vous croyez ?, Oui, il visite plut\u00f4t \u00e0 Manosque, le jour du march\u00e9, Apr\u00e8s-demain donc ?, \u00c7a m\u00eame. L&rsquo;\u00e9tranger paya, et il sortit.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9tranger parti, Francie r\u00e9alisa qu&rsquo;elle n&rsquo;avait m\u00eame pas demand\u00e9 son nom \u00e0 Panitza.<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait un homme \u00e9l\u00e9gant, entre deux \u00e2ges, anglais ou am\u00e9ricain, \u00e9lanc\u00e9 sans \u00eatre grand, parfum\u00e9, et malgr\u00e9 son calme plut\u00f4t sympathique.<\/p>\n<p>En tout cas du genre de sympathie qu&rsquo;appr\u00e9ciait Francie, simple et franche \u00e0 la fois, vaguement pince-sans-rire, sobre.<\/p>\n<p>Elle nettoya le verre, repla\u00e7a la bouteille, balaya rapidement la salle, \u00e9pousseta le zinc et baissa le rideau de fer, cette fois.<\/p>\n<p>Elle connaissait bien le grand \u00e9crivain. Elle savait bien qu&rsquo;il ne se laisserait pas facilement approcher. Il \u00e9tait moins farouche ou m\u00e9fiant, d&rsquo;ailleurs, que souverain dans ses fr\u00e9quentations, m\u00eame s&rsquo;il tenait comme salon dans le grand caf\u00e9 de Manosque. On le respectait, mais on ne le croisait pas souvent. Sinon pourquoi se serait-il exil\u00e9 aux Redortiers, loin de tout, et pr\u00e8s la bise ?<\/p>\n<p>En plus de cela Francie savait qu&rsquo;il ne portait pas les anglo-saxes dans son c\u0153ur. Mais qui sait, l\u2019aplomb de l&rsquo;\u00e9tranger pouvait peut-\u00eatre l&rsquo;en faire d\u00e9cider autrement ?<\/p>\n<p>Elle \u00e9teignit la salle et monta se coucher. Sa chambre jouxtait celle des visiteurs. Elle ne dormait pas souvent \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel. Mais elle \u00e9tait trop songeuse pour sortir toutefois maintenant dans le froid.<\/p>\n<p>Oui qu&rsquo;elle le connaissait, du c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;A., ils en avaient fait transiter, des p\u00e9cores.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><font size=\"1\"><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-03\/\">pr\u00e9c\u00e9dent<\/a> \u2219 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-05\/\">suivant<\/a><\/font><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;affaire Panitza est une longue nouvelle in\u00e9dite, pr\u00e9sent\u00e9e ici, et qui d\u00e9bute par ce prologue. &nbsp; Francie n&rsquo;avait pas encore baiss\u00e9 le rideau de fer mais c&rsquo;\u00e9tait s\u00fbr que ce soir il n&rsquo;y aurait pas de p\u00e9lo. 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