{"id":16629,"date":"2023-02-12T12:29:34","date_gmt":"2023-02-12T10:29:34","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=16629"},"modified":"2023-03-03T00:43:48","modified_gmt":"2023-03-02T22:43:48","slug":"ce-n-etait-pas-elbeuf","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/ce-n-etait-pas-elbeuf\/","title":{"rendered":"Ce n&rsquo;\u00e9tait pas Elbeuf [76.2 &#8211; Roumois \/ Pays de Cau &#8211; Rouen \/ Le Havre]"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/DSC00546-scaled.jpg\" rel=\"lightbox[16629]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/DSC00546-300x169.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"169\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-16643\" srcset=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/DSC00546-300x169.jpg 300w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/DSC00546-1024x577.jpg 1024w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/DSC00546-768x433.jpg 768w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/DSC00546-1536x866.jpg 1536w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/DSC00546-2048x1154.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/DSC00642-scaled.jpg\" rel=\"lightbox[16629]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/DSC00642-300x169.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"169\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-16644\" srcset=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/DSC00642-300x169.jpg 300w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/DSC00642-1024x577.jpg 1024w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/DSC00642-768x433.jpg 768w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/DSC00642-1536x866.jpg 1536w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/DSC00642-2048x1154.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote><p>Microfiction (<em>c\u00e9rofiction<\/em>) de la s\u00e9rie <em><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/residences\/\">R\u00e9sidences<\/a><\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>1.<\/b><br \/>\nLe train s&rsquo;est arr\u00eat\u00e9 en gare de Rouen, longtemps, tr\u00e8s longtemps : j&rsquo;ai pu descendre, sortir de la gare, et faire un tour dans la ville. Le temps n&rsquo;\u00e9tait vraiment maussade, comme ils avaient annonc\u00e9, c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;enfer, mais liquide. Il pleuvait continuellement, parfois de longs rideaux \u00e0 la trame serr\u00e9e, parfois la trame \u00e9tait l\u00e2che, et comment ! mais alors c&rsquo;\u00e9taient de grosses gouttes glac\u00e9es comme des glaviots de no\u00ebl. Bref le temps r\u00eav\u00e9 pour visiter Rouen. Je n&rsquo;avais jamais mis un pied en ville, m\u00eame si j&rsquo;y passais souvent en voiture, le plus rapidement possible. Je soup\u00e7onnais d\u00e9j\u00e0 qu&rsquo;une vague d&rsquo;ennui mortel m&rsquo;aurait englouti si je t\u00e2chais d&rsquo;y d\u00e9velopper une quelconque activit\u00e9 sociale ou commerciale.<\/p>\n<p>Mais l\u00e0, bien oblig\u00e9, trois heures d&rsquo;attente au moins, et ce n&rsquo;\u00e9tait pas Elbeuf.<\/p>\n<p>La ville aujourd&rsquo;hui est immense, je peux en t\u00e9moigner comme pendulaire sur le train, mais le centre historique c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 quelque chose. Moi qui vient d&rsquo;en haut, je le vois bien Toutes ces maisons \u00e0 pans de boi, ces deux imposantes cr\u00e9atures de pierre, son ch\u00e2teau, m\u00eame le Gros-Horloge, tout respire la poussi\u00e8re du temps pass\u00e9.<\/p>\n<p>Je m&rsquo;imagine alors la ville, d\u00e9serte aujourd&rsquo;hui \u00e0 cause de la temp\u00eate (Gaston ou Gustave, peu importe, \u00e7a me reste entre les couilles), du temps des foires de Champagne, ou des ducs de Normandie&#8230; On a t\u00f4t fait abstraction, finalement, des \u00e9l\u00e9ments modernes, contemporains, lorsque le d\u00e9cor est \u00e0 ce point imposant.<\/p>\n<p>La temp\u00eate Gaston ou Gustave aide. Les rues sont d\u00e9sertes. Les pav\u00e9s glissent. Les charpentes suintent. Il n&rsquo;y a quasiment plus de lumi\u00e8re. On est comme dans un ventre en digestion. Je fais mine de m&rsquo;ennuyer et de m&rsquo;agacer, mais au fond quelque chose, tra\u00een\u00e9 dans le fond de la vieille ville, arrach\u00e9 \u00e0 sa terre comme des fondations, des coutures sans m\u00e9moire, quelque chose m&rsquo;attire ici, et me pla\u00eet. Est-ce parce que, m&rsquo;oubliant, et forcenant les \u00e2ges jusqu&rsquo;\u00e0 imaginer le Haut Moyen \u00c2ge vif et pr\u00e9sent je cherche \u00e0 occulter les m\u00e9faits de notre inutile agitation contemporaine ? Est-ce parce qu&rsquo;au fond j&rsquo;ai quelque racine ici, dans cette terre grasse de beurre battue par les vents ? Fuir l&rsquo;un ou aimer l&rsquo;autre, je ne sais pas si telle est la solution, je ne sais m\u00eame pas s&rsquo;il y a une solution. Toujours est-il que, disposant d&rsquo;un temps libre, jouant des circonstances du sale temps, je m&rsquo;enfonce dans la vieille ville de Rouen comme un muid de semences au cul-de-sac d&rsquo;un tissu.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>2.<\/b><br \/>\nJ&rsquo;ai laiss\u00e9 pass\u00e9 un peu de temps, puis j&rsquo;ai mang\u00e9, et je suis revenu en gare. Le train \u00e9tait annonc\u00e9 sur une voie, mais il \u00e9tait sur une autre. \u00c7a en a perdu quelques-uns. Mais finalement ce n&rsquo;\u00e9tait pas la panique. Gaston ou Gustave, peu importe, \u00e9tait all\u00e9 fureter plus \u00e0 l&rsquo;est, et la circulation repris comme tombaient les autorisations pr\u00e9fectorales. J&rsquo;arrivai au Havre rinc\u00e9, litt\u00e9ralement, par l&rsquo;orage, et nerveusement \u00e9prouv\u00e9 par le voyage et ses antichambres.<\/p>\n<p>L\u00e0 au Havre, j&rsquo;avais encore du temps, puisque mon rendez-vous n&rsquo;\u00e9tait que le lendemain \u00e0 huit heures. J&rsquo;avais planifi\u00e9 le voyage de mani\u00e8re \u00e0 profiter de la ville : j&rsquo;avais perdu trois heures, mais enfin, j&rsquo;y \u00e9tais, et la ville \u00e9tait l\u00e0, et pour couronner le tout, m\u00eame le soleil proposait de timides perc\u00e9es dans le vomi \u00e9pais des nuages. Comme je longeais le port, il creva tout \u00e0 fait ces tissus et embrassa toute la ville.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir profit\u00e9 de la plage, je partis en qu\u00eate de fromage aux halles. Puis j&rsquo;allai boire un caf\u00e9 sur la place Perret, entre le bassin du roi et l&rsquo;h\u00f4tel de ville.<\/p>\n<p>Comme j&rsquo;avan\u00e7ais, et t\u00e2chais d&rsquo;adopter le plus neutre des tons, quelque chose en moi grin\u00e7ait, un peu comme lorsque, dans une marche ou m\u00eame un geste, \u00e0 l&rsquo;improviste une articulation ou un muscle fait d\u00e9faut, ces petits sympt\u00f4mes de l&rsquo;\u00e2ge qui s&rsquo;installe, et auxquels on ne pr\u00eate attention, qui s&rsquo;accumulent pourtant.<\/p>\n<p>Mais ce n&rsquo;\u00e9tait pas une articulation ou un muscle. C&rsquo;\u00e9tait tout \u00e0 fait autre chose, je ne fais la comparaison qu&rsquo;\u00e0 dessein de compr\u00e9hension.<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait \u00e0 la fois plus profond, plus grave, mais plus abstrait, mod\u00e9r\u00e9ment plus subtil.<\/p>\n<p>Joubert dit qu&rsquo; \u00ab\u00a0on se luxe l&rsquo;esprit comme le corps\u00a0\u00bb. C&rsquo;\u00e9tait quelque chose de cet ordre-l\u00e0. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas d&rsquo;ailleurs tout l&rsquo;esprit, j&rsquo;y reviendrai, mais c&rsquo;\u00e9tait bien une luxation.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>3.<\/b><br \/>\nExiste-t-il un \u00e9tat qui, en quelque sorte, soit l&rsquo;inverse du sommeil ? Existe-t-il un \u00e9tat qui soit, en quelque sorte, le contraire d&rsquo;un souvenir ?<\/p>\n<p>Bien \u00e9videmment, la veille n&rsquo;est pas le contraire du sommeil. Ce serait comme supposer que la vie est le contraire de la mort, et donc sous-entendre que la mort est de m\u00eame nature que la vie, ce qui est absurde.<\/p>\n<p>Il existe une diff\u00e9rence de nature entre deux entit\u00e9s aussi proches que le sont la veille et le sommeil, la vie et la mort. Il n&rsquo;y a pas de contraire \u00e0 la douleur. La non-douleur n&rsquo;est pas de m\u00eame nature que la douleur.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre d&rsquo;ailleurs ces \u00e9l\u00e9ments ne s&rsquo;opposent-ils pas parce qu&rsquo;ils sont simplement des intensit\u00e9s particuli\u00e8res d&rsquo;une m\u00eame r\u00e9alit\u00e9, en quelque sorte un \u00e9clairage diff\u00e9rent.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est donc pas une diff\u00e9rence de nature : c&rsquo;est une diff\u00e9rence de positionnement dans le temps et l&rsquo;espace. Ces r\u00e9alit\u00e9s participent du m\u00eame corps.<\/p>\n<p>Je me trouvais devant la tour Perret, et je me disais, dans ce bref laps de ma promenade qui, telle l&rsquo;aiguille de la montre autour du centre qu&rsquo;elle rep\u00e9rait, et comme la danse du soleil (qui fondamentalement est demeur\u00e9 immobile) avec les nuages, danse qui a fa\u00e7onn\u00e9, patiemment \u00e9labor\u00e9 et savamment projet\u00e9 sur cette tout un complexe nuancier de lumi\u00e8res, je me disais que j&rsquo;aurais pu avoir le temps de peindre trente nuances de tour Perret, \u00e0 la mani\u00e8re de Monet sur la fa\u00e7ade de la cath\u00e9drale que j&rsquo;avais vue peu avant. <\/p>\n<table>\n<tr>\n<td><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/upload.wikimedia.org\/wikipedia\/commons\/thumb\/6\/6c\/Claude_Monet_-_The_Cathedral_in_Rouen._The_portal%2C_Grey_Weather_-_Google_Art_Project.jpg\/150px-Claude_Monet_-_The_Cathedral_in_Rouen._The_portal%2C_Grey_Weather_-_Google_Art_Project.jpg\" width=\"200\" \/ ><\/td>\n<td><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/upload.wikimedia.org\/wikipedia\/commons\/thumb\/3\/34\/Rouen_Cathedral_Sunlight_W1322.jpg\/150px-Rouen_Cathedral_Sunlight_W1322.jpg\" width=\"200\" \/ ><\/td>\n<\/tr>\n<\/table>\n<p>Ces deux entit\u00e9s sont-elles de m\u00eame nature ?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><b>4.<\/b><br \/>\nRouen n&rsquo;est pas le Havre, c&rsquo;est assez facilement d\u00e9montrable. Et recourir \u00e0 une astuce grossi\u00e8re comme la peinture ou l&rsquo;\u00e9criture n&rsquo;y changera rien. Flaubert n&rsquo;aime pas Rouen parce qu&rsquo;il y est n\u00e9, mais en revanche, pas un mot sur le Havre, comme si la ville \u00e9tait n\u00e9e apr\u00e8s lui &#8212; ce qui, en un sens, n&rsquo;est pas faux.<\/p>\n<p>Qu&rsquo;est-ce que le Havre que nous voyons ? Assur\u00e9ment pas le double du Havre d&rsquo;antan, et pourtant&#8230; Mais pas non plus son contraire, ou alors ? Apr\u00e8s avoir imagin\u00e9 une ville totalement neuve, Perret et ses coll\u00e8gues ont pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 conserver les grands axes de la vieille ville. (Et recourir \u00e0 une astuce, le chiffre 6,24, comme un talisman. On a toujours besoin d&rsquo;un talisman, ou d&rsquo;une astuce.)<\/p>\n<p>Quelque chose toujours perdure, persiste malgr\u00e9 les rides et les <em>cuisures<\/em> de la vie. C&rsquo;est peut-\u00eatre \u00e7a la luxation dont je parlais.<\/p>\n<p>Le Havre n&rsquo;est pas Rouen, mais Rouen du X\u00a0\u00bb si\u00e8cle n&rsquo;est pas Rouen aujourd&rsquo;hui, comme \u00e9videmment le Havre de Fran\u00e7ois 1er n&rsquo;est pas le Havre de Niemeyer.<\/p>\n<p>Les villes sont toujours doubles ou triples ou multiples. Elles nous enseignent cela.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est pas un corps de nature diff\u00e9rente, c\u2019est un \u00e9tat diff\u00e9rent du m\u00eame corps. Tout le reste n&rsquo;est qu&rsquo;un jeu de lumi\u00e8res, l&rsquo;occasion d&rsquo;une temp\u00eate. Comme les \u00e9toiles dans le ciel n&rsquo;ont de r\u00e9percutions que parce que nous leur pr\u00eatons attention, alors nous leur donnons des noms et nous donnons des noms aux formes qu&rsquo;ensemble elle proposent, nos impressions, nos sentiments et, finalement, tout ce qui fait nos vies et tout ce que nous croyons y trouver d&rsquo;utile, n&rsquo;est qu&rsquo;un agencement particulier d&rsquo;autres sentiments, d&rsquo;autres impressions : nous ne sommes, je veux dire nos vies, nos aspirations, nos histoires en d\u00e9finitive qu&rsquo;une occurrence, qu&rsquo;une modalit\u00e9 du dehors.<\/p>\n<p>Les villes nous enseignent cela, et il n&rsquo;y pas de mot pour cette science, la science de la science que nous enseignent les villes<sup class='footnote'><a href='#fn-16629-1' id='fnref-16629-1' onclick='return fdfootnote_show(16629)'>1<\/a><\/sup>&#8230;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-16629'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-16629-1'> Avec tout \u00e7a, on est all\u00e8grement pass\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des falaises et des prairies&#8230; <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-16629-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Microfiction (c\u00e9rofiction) de la s\u00e9rie R\u00e9sidences &nbsp; 1. Le train s&rsquo;est arr\u00eat\u00e9 en gare de Rouen, longtemps, tr\u00e8s longtemps : j&rsquo;ai pu descendre, sortir de la gare, et faire un tour dans la ville. Le temps n&rsquo;\u00e9tait vraiment maussade, comme ils avaient annonc\u00e9, c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;enfer, mais liquide. 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