{"id":16617,"date":"2024-02-18T02:45:08","date_gmt":"2024-02-18T00:45:08","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=16617"},"modified":"2024-09-29T21:44:24","modified_gmt":"2024-09-29T19:44:24","slug":"panitza-08","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-08\/","title":{"rendered":"L\u2019affaire Panitza 08"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote><p>L&rsquo;affaire Panitza est une longue nouvelle in\u00e9dite, pr\u00e9sent\u00e9e <a href=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/l-affaire-panitza\/\">ici<\/a>, et qui d\u00e9bute par ce <a href=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-prologue\/\">prologue<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Un soir Panitza \u00e9tait sur la terrasse \u00e9lev\u00e9e de la petite maison. Il buvait du pastis, qu&rsquo;il apprenait \u00e0 d\u00e9couvrir gr\u00e2ce \u00e0 Francie. Soudain vers le nord il vit des \u00e9clairs, de nets \u00e9clairs d&rsquo;orage, lointains, silencieux&#8230;<\/p>\n<p>Les primes frimas s&rsquo;abattaient, mais violemment, pour des frimas, au tout d\u00e9but du mois de d\u00e9cembre, et Pfaff l&rsquo;avait pr\u00e9dit et il le lui avait dit, et lorsque mollement, \u00e0 la fin de f\u00e9vrier, les derni\u00e8res burles s&rsquo;\u00e9touff\u00e8rent de fatigue dans les gonds et cimaises, il le lui pr\u00e9dit \u00e0 nouveau, C&rsquo;est le printemps &#8212; alors qu&rsquo;on ne s&rsquo;\u00e9tait pas \u00e0 ce point rabougri dans le froid glacial depuis d\u00e9cembre donc. Il l&rsquo;avait lu sur telle cambrure du feuillage, sur tel combine d&rsquo;arbuste dans telle marre for\u00eat, cornouiller ou baguenaudier, je ne sais quoi.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u00c7a baque, \u00e7a va craquer\u00a0\u00bb, il avait dit.<\/p>\n<p>\u00c7a pouvait aussi bien dire que l\u2019orage \u00e9claterait ou bien que les bourgeons allaient exploser. Mais en d\u00e9cembre il avait pu dire \u00ab\u00a0\u00c7a craque, \u00e7a va baquer\u00a0\u00bb, va savoir.<\/p>\n<p>Lui savait.<\/p>\n<p>Pfaff savait bien des choses, comme un galant il avait des yeux partout sur les baies, les vol\u00e9es, les mousses, les migrations de champignons. Il tenait les comptes de ses pi\u00e8ces, et ses pi\u00e8ces \u00e9taient partout, sur la rocaille d&rsquo;en haut, sur les terres arables du V\u00e9, sur les torrents qui hoquettent, sur les sentes qui bifurquent, sur les cieux mitig\u00e9s, sur le temps en somme, un saint-ours \u00e0 l&rsquo;aff\u00fbt.<\/p>\n<p>Il le lui avait dit. Deux jours apr\u00e8s, les brumes se d\u00e9chiraient, et deux autres jours encore, la temp\u00e9rature gonfla d&rsquo;un sec coup, comme un sein trop m\u00fbr.<\/p>\n<p>Pour Panitza, outre le patois et ces expressions proprement incompr\u00e9hensibles dont les gens d&rsquo;ici m\u00e2tinaient leur service, malgr\u00e9 ses connaissances du fran\u00e7ais (elles n&rsquo;\u00e9taient pas exceptionnelles, mais assez solides pour pouvoir se d\u00e9brouiller \u00e0 Paris ou Marseille par exemple) &#8212; et d&rsquo;ailleurs, il l&rsquo;avait not\u00e9 autrefois, dans les campagnes fran\u00e7aises, les gens pr\u00e9f\u00e9raient largement user ce salmigondis, sp\u00e9cialement lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agissait de sujets relatifs \u00e0 la communaut\u00e9, m\u00e9t\u00e9orologie incluse, ou aux broutilles du quotidien, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 peu pr\u00e8s&#8230; tout &#8212; au-del\u00e0 donc des aspects linguistiques, pour Panitza, il devait bien s&rsquo;en rendre compte, la plupart des sujets de conversation, des \u00e9l\u00e9ments du contexte, des personnages nomm\u00e9s, des \u00e9v\u00e8nements dat\u00e9s, des lieux-dits born\u00e9s, et m\u00eame tout ce qui touchait de pr\u00e8s ou de loin \u00e0 la Nature, tout cela en bloc lui \u00e9chappait. Ou plus exactement tout cela formait un indescriptible fatras aussi embrouill\u00e9 qu&rsquo;inop\u00e9rant.<\/p>\n<p>Panitza \u00e9tait all\u00e9 aux Vergons rencontrer Elz\u00e9vir Boulifier, qui n&rsquo;\u00e9tait pas Elz\u00e9ard Bouffier, qui s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00eatre une tout autre personne, charmante au demeurant, mais sans rapport aucun avec l&rsquo;homme qui plantait des arbres. Boulifier avait connu Giono, oui ; ils \u00e9changeaient des salaisons. Mais va savoir : assonance, hasard, malice, pourquoi le ma\u00eetre avait choisi un nom presque identique ? Non, Boulifier ne plantait pas des arbres ; au besoin, il en \u00e9tait un d&rsquo;arbre, noueux et sec et imposant comme un tronc, oui, et des paupi\u00e8res de feuilles&#8230; Il allait aux truffes, c&rsquo;\u00e9tait sa seule passion, son seul revenu, s&rsquo;il voulait l&rsquo;accompagner&#8230;<\/p>\n<p>Ici donc se pose la question : jusqu&rsquo;\u00e0 quel point Panitza \u00e9tait-il perdu dans ce galimatias ? Et incidemment, puisqu&rsquo;on est en droit de se le demander, avec quel \u00e9tat d&rsquo;esprit \u00e9tait-il venu en ces terres pierreuses et recul\u00e9es, si lointaines de sa maison, de ses amis, tellement \u00e9loign\u00e9es de son quotidien ?<\/p>\n<p>Je ne sais pas quel peut \u00eatre l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit de Panitza lorsqu&rsquo;il se l\u00e8ve ce jour de d\u00e9part \u00e0 Long Island, ni lequel il fut lorsqu&rsquo;il posa le pied \u00e0 Orly, ni encore quel fut-il lorsqu&rsquo;il arriva en gare de Marseille et ni m\u00eame quel fut-il lorsqu\u2019il le posa, le pied, le m\u00eame, sur celui de la ville de Manosque.<\/p>\n<p>Cela je ne sais.<\/p>\n<p>Je sais pourquoi il accomplit un si long voyage. Arracher quelques pages \u00e0 un \u00e9crivain qui para\u00eet-il y r\u00e9side &#8212; et para\u00eet-il aussi, y r\u00e9siste (\u00e0 l\u00e2cher des mots, des noms). Retrouver son h\u00e9ros.<\/p>\n<p>Cela je le sais.<\/p>\n<p>Pour l&rsquo;instant. Je cherche \u00e0 satisfaire cette curiosit\u00e9 : si Panitza, maintenant qu&rsquo;il est l\u00e0, que les raisons se sont en quelque sorte \u00e9vanouies avec le voyage r\u00e9alis\u00e9, s&rsquo;il est en mesure de prendre la mesure du paysage, paysage o\u00f9 il s&rsquo;est lui-m\u00eame plong\u00e9, et dans le m\u00eame temps \u00e9cras\u00e9, \u00e9crabouill\u00e9.<\/p>\n<p>Comme pr\u00e9misses, une fois install\u00e9 dans la petite chambre de Simone (\u00e0 Manosque &#8212; mais c&rsquo;\u00e9tait le journal qui la lui avait lou\u00e9e, tout \u00e9tait r\u00e9gl\u00e9, et Simone n&rsquo;\u00e9tait pas une personne dot\u00e9e de pr\u00e9dispositions \u00e0 l&rsquo;\u00e9panchement) ; et d&rsquo;ailleurs qu&rsquo;aurait-elle pu lui raconter, lui qui ne parlait pas tr\u00e8s bien la langue, et l&rsquo;\u00e9couter assez mal ; et d&rsquo;ailleurs lui-m\u00eame qu&rsquo;\u00e9tait-il pr\u00eat \u00e0 \u00e9couter de cette parole dont non seulement la langue mais aussi et surtout l&rsquo;univers de r\u00e9f\u00e9rence lui \u00e9tait ignor\u00e9.<\/p>\n<p>Panitza, classe 1913, n\u00e9 \u00e0 Wichita (KS), et grandi dans l&rsquo;Oklahoma, \u00e9tudes \u00e0 Philadelphie, et carri\u00e8re \u00e0 New York City. D\u00e9barqu\u00e9 en Europe, en France, en Provence (Haute-Provence), s&#8217;empresse de pr\u00e9ciser \u00e0 tous ses interlocuteurs &#8212; pas les autochtones, les autochtones eux ne se sentent pas en Provence : \u00ab\u00a0en Provence ?\u00a0\u00bb avait r\u00e9agi Francie, \u00ab\u00a0mais la Provence, c&rsquo;est Marseille ! Non nous ici on est en&#8230;\u00a0\u00bb mais elle n&rsquo;a jamais fini la phrase.<\/p>\n<p>Robert avait dit, de tr\u00e8s loin, du plus loin de la salle : \u00ab\u00a0sur le plateau. Ici on est sur le plateau.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Cette parole, disais-je.<\/p>\n<p>Cette parole \u00e9tait un morceau du dehors.<\/p>\n<p>Pour lui.<\/p>\n<p>Cette parole, qui entrait en lui quasiment son corps d\u00e9fendant, c&rsquo;\u00e9tait un \u00e9clat de dehors qui tout d&rsquo;abord le procurait un frisson in\u00e9dit, qui le parcourait. Et puis peu \u00e0 peu s&rsquo;installait, \u00e0 son aise, mais aussi \u00e0 son insu, \u0153uvrant et arrangeant en son for, comme une b\u00eate qui construit ou fabrique son nid pour l&rsquo;hier.<\/p>\n<p>Sans que cette sensation fut totalement d\u00e9sagr\u00e9able, cette h\u00f4te ouvrageant et manigan\u00e7ant \u00e0 qui mieux mieux, il ne pouvait que constater cette parole qui lui gla\u00e7ait les sangs, comme lorsqu&rsquo;un nerf se froisse et c&rsquo;est une d\u00e9charge polaire.<\/p>\n<p>Mais il faut bien aussi reconna\u00eetre que ce nid de paroles qui s&rsquo;est accroch\u00e9 \u00e0 lui, en lui, en son int\u00e9rieur, comme un embryon avait cr\u00e9\u00e9 en lui une sorte de vacuum, avait \u00e9galement d\u00e9velopp\u00e9 des horizons, avait d\u00e9lass\u00e9 un certain nombre de structures rigides, axes de contention, et en lui quelque chose d\u2019ext\u00e9rieur s&rsquo;\u00e9tait invit\u00e9, quelque chose avait c\u00e9d\u00e9, au moment m\u00eame o\u00f9 les frimas s&rsquo;enlev\u00e8rent du plateau, et que les parfums et les sons vinrent enrober le squelette de son \u00e9paisseur sensible&#8230;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Et \u00e7a encore c&rsquo;est rien, vous verrez apr\u00e8s, il avait ajout\u00e9. Vous allez voir quand la burle va c\u00e9der au cagnard.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><font size=\"1\"><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-07\/\">pr\u00e9c\u00e9dent<\/a> \u2219 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-09\/\">suivant<\/a><\/font><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; L&rsquo;affaire Panitza est une longue nouvelle in\u00e9dite, pr\u00e9sent\u00e9e ici, et qui d\u00e9bute par ce prologue. &nbsp; Un soir Panitza \u00e9tait sur la terrasse \u00e9lev\u00e9e de la petite maison. Il buvait du pastis, qu&rsquo;il apprenait \u00e0 d\u00e9couvrir gr\u00e2ce \u00e0 Francie. 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