{"id":16547,"date":"2022-11-02T23:52:16","date_gmt":"2022-11-02T21:52:16","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=16547"},"modified":"2023-04-30T12:27:57","modified_gmt":"2023-04-30T10:27:57","slug":"jean-douassot-fred-deux-la-gana-1958","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/jean-douassot-fred-deux-la-gana-1958\/","title":{"rendered":"Jean Douassot\/Fred Deux. <i>La Gana<\/i>, 1958"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019oncle d\u00e9testait ce que je d\u00e9testais. Du moins \u00e9tais-je toujours de son avis (ou lui du mien) quel que f\u00fbt le sujet, les b\u00eatises ou les faits que nous ignorions parfois l\u2019un l\u2019autre. Nous pouvions parler de ce que nous ne connaissions pas, soutenir et pr\u00e9ciser dans le mensonge tout ce que nous ignorions. Et pour chercher l\u2019affirmation sublime, je me tournais vers lui et disais :<\/p>\n<p>\u2014 Demandez \u00e0 l\u2019oncle, vous verrez si je mens.<\/p>\n<p>Et l\u2019oncle, immanquablement, disait que c\u2019\u00e9tait tout \u00e0 fait exact et que nous \u00e9tions justement ensemble \u00e0 tel moment, devant tel \u00e9v\u00e9nement. R\u00e9sultat : on ne m\u2019emmerdait pas trop. Le p\u00e8re avait tendance aussi \u00e0 se laisser aller vers nous. Seulement, son besoin de rester vraisemblable lui faisait dire des conneries. L\u2019oncle affirma tr\u00e8s longtemps qu\u2019il \u00e9tait musicien. D\u2019ailleurs, n\u2019avait-il pas jou\u00e9 dans un orchestre de n\u00e8gres au \u00ab Pavillon bleu \u00bb, vague bo\u00eete o\u00f9 on recrutait des putains ?<\/p>\n<p>Quand il fit cette d\u00e9claration, cela se passait un dimanche o\u00f9 les familles \u00e9taient venues bouffer et boire. Tous parlaient de leur dur boulot, des emmerdements avec leur patron, de la chaude-pisse du fils d\u2019un cousin, de l\u2019avortement rat\u00e9 de la m\u00e8re de ma cousine qui s\u2019\u00e9tait balad\u00e9e avec une aiguille \u00e0 tricoter dans le con depuis Puteaux jusqu\u2019\u00e0 chez elle et qui, dans la nuit, se vidait d\u2019une h\u00e9morragie, des saloperies de m\u00e9decins ne voulant pas d\u00e9livrer un certificat, de ma m\u00e8re qui, tous les matins, crachait son petit filet de sang\u2026<\/p>\n<p>Au beau milieu de ces flots de paroles, l\u2019oncle beugla :<\/p>\n<p>\u2014 Je suis musicien.<\/p>\n<p>Tous s\u2019arr\u00eat\u00e8rent et le regard\u00e8rent. Le vieux le fixa gentiment. Cherchant ce qu\u2019il allait bien pouvoir dire qui ne coupe pas les ponts avec tout le monde ; il chercha et ne trouva rien. Moi, j\u2019\u00e9tais aux anges. L\u2019oncle avait plus d\u2019un tour dans son sac. Le voil\u00e0 musicien et je l\u2019ignorais totalement. La m\u00e8re le regardait et lui souriait comme \u00e0 un mort. La grand-m\u00e8re bougeait la t\u00eate d\u2019avant en arri\u00e8re comme un \u00e2ne. Les autres n\u2019y comprenaient rien, toussotaient et r\u00e2laient de voir encore une de ces r\u00e9unions se terminer dans la merde \u00e0 cause de ce con.<\/p>\n<p>L\u2019oncle trouva encore \u00e0 dire, regardant son fr\u00e8re dans les yeux :<\/p>\n<p>\u2014 Ben oui, quoi, tu ne le savais pas ?<\/p>\n<p>\u2014 Hein ? oui, demanda le p\u00e8re, compl\u00e8tement perdu.<\/p>\n<p>\u2014 Et qu\u2019est-ce que tu sais jouer ? demanda un cousin en lui souriant comme \u00e0 un pauvre.<\/p>\n<p>\u2014 Je joue de la musique.<\/p>\n<p>\u2014 Bien s\u00fbr tu joues de la musique, mais quoi ?<\/p>\n<p>Du coup, tout le monde trouvait \u00e0 poser des questions. Qu\u2019est-ce qu\u2019il jouait comme morceaux ? \u00c9tait-il professionnel ? Est-ce que \u00e7a ne faisait pas trop de bruit ? Combien touchait-il par soir\u00e9e ? Enfin, de quel instrument jouait-il ?<\/p>\n<p>Le p\u00e8re \u00e9tait perdu. Il sortit qu\u2019il savait tr\u00e8s bien de quoi jouait son fr\u00e8re.<\/p>\n<p>\u2014 De l\u2019accord\u00e9on, bien s\u00fbr, d\u00e9clara-t-il en regardant l\u2019oncle.<\/p>\n<p>Tout le monde se tut, fixant le p\u00e8re et l\u2019oncle.<\/p>\n<p>Le silence \u00e9tait pesant. Je regardais mon oncle pour lui faire comprendre qu\u2019il devait aller chercher son accord\u00e9on.<\/p>\n<p>L\u2019oncle ouvrit la bouche, balbutia quelques mots \u00e9tranges et d\u00e9clara :<\/p>\n<p>\u2014 Non.<\/p>\n<p>\u2014 Non quoi ? demand\u00e8rent tous.<\/p>\n<p>\u2014 Non, pas de l\u2019accord\u00e9on.<\/p>\n<p>Le p\u00e8re se liqu\u00e9fiait. Il perdait pied. Il riait en p\u00e2lissant. Puis il fixa son fr\u00e8re.<\/p>\n<p>\u2014 Je croyais que tu jouais toujours de l\u2019accord\u00e9on, dit-il.<\/p>\n<p>La m\u00e8re se tortillait sur sa chaise. Elle laissait entendre \u00e0 qui l\u2019\u00e9coutait que jamais l\u2019oncle n\u2019avait jou\u00e9 de l\u2019accord\u00e9on, qu\u2019il voulait tous nous faire marcher.<\/p>\n<p>L\u2019oncle se leva, sortit de la pi\u00e8ce et nous laissa dans un \u00e9tat comateux. Il montait les escaliers. Il allait donc chez lui, dans sa piaule. Qu\u2019est-ce qui se passait ? Je voulais m\u2019\u00e9lancer et le p\u00e8re avait bien envie d\u2019en faire autant. La m\u00e8re nous en emp\u00eacha en nous regardant. Tout \u00e9tait foutu, le repas et la fin du repas. La cousine Marie se grattait le nez et se su\u00e7ait les doigts. Angelo se tirait l\u2019oreille ; ma cousine essayait de remettre sa culotte qui devait lui gratter le cul. On toussotait.<\/p>\n<p>Nous \u00e9tions tous l\u00e0 \u00e0 nous faire chier. Divis\u00e9s en deux parties. Ceux qui trouvaient que ce con d\u2019oncle devait \u00eatre tenu une fois pour toutes \u00e0 l\u2019\u00e9cart des r\u00e9unions de famille, et mon p\u00e8re et moi, se demandant ce qu\u2019il pouvait bien \u00eatre all\u00e9 foutre dans sa piaule.<\/p>\n<p>Nous en \u00e9tions l\u00e0 quand on entendit des pas dans l\u2019escalier.<\/p>\n<p>\u2014 Le voil\u00e0, hurlais-je.<\/p>\n<p>Tout le monde \u00e9tait p\u00e9trifi\u00e9. Ils avaient peur, une peur panique. Angelo tournait son couteau dans ses doigts, le p\u00e8re fixait la porte, la m\u00e8re roulait sa serviette en boule, la cousine tirait sur sa jupe et la faisait descendre lentement. On riait mollement. Comme pour un instantan\u00e9.<\/p>\n<p>Je savais que dans une seconde la porte allait s\u2019ouvrir sur l\u2019oncle. J\u2019\u00e9tais fou de joie. J\u2019avais eu tr\u00e8s peur en le voyant remonter. Je le sentais revenir vers moi. Il allait sauver, \u00e0 sa mani\u00e8re, la situation. J\u2019\u00e9tais pr\u00eat \u00e0 le d\u00e9fendre jusqu\u2019au bout. Jusqu\u2019au bout, me r\u00e9p\u00e9tais-je.<\/p>\n<p>L\u2019oncle apparut, en costume crois\u00e9, vieux, mais lui allant tr\u00e8s bien. Chemise propre, blanche, n\u0153ud papillon. Je trouvais qu\u2019il avait l\u2019air d\u2019un musicien. Les mains derri\u00e8re le dos. Coiff\u00e9 et parfum\u00e9. P\u00e2le. Tr\u00e8s p\u00e2le. Livide. Et cette p\u00e2leur me frappa.<\/p>\n<p>Il avan\u00e7ait doucement, \u00e0 petits pas.<\/p>\n<p>Je fus le premier \u00e0 voir qu\u2019il tenait quelque chose derri\u00e8re son dos.<\/p>\n<p>Il ramena ses bras devant lui.<\/p>\n<p>Il tenait un banjo \u00e0 la main.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re avait le souffle coup\u00e9 ; il voulait boire ; il ne voyait plus rien sur la table ; seule la nacre du banjo l\u2019illuminait. La m\u00e8re \u00e9tait presque \u00e9vanouie, les autres tremblaient. Marie, elle, regardait l\u2019oncle, et ses yeux me firent l\u2019impression de sortir lentement de leurs orbites. Je revenais \u00e0 l\u2019oncle ; je retrouvais mon sang-froid. Je me sentais soulev\u00e9 d\u2019une joie immense. L\u2019oncle \u00e9tait le roi. Je me levai, lui tendis ma chaise. Je touchai avec un doigt le banjo et, en fr\u00f4lant, une corde fit sortir un son. Pareil \u00e0 une balle, ce son bouscula l\u2019assembl\u00e9e. Tout le monde tira sa chaise, se d\u00e9contracta, le p\u00e8re s\u2019affaissa doucement, retrouvant la vue. L\u2019oncle s\u2019assit et, dans le silence, joua du banjo. Il jouait comme on ne joua sans doute jamais ; c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il ne savait pas jouer comme ceux qui ont \u00e9tudi\u00e9, mais \u00e0 sa mani\u00e8re, jouant pour jouer et s\u2019arr\u00eatant l\u00e0. Il tirait au hasard, du moins croyions-nous que c\u2019\u00e9tait du hasard. En fait, ce n\u2019en \u00e9tait pas. Pour lui c\u2019\u00e9tait sa mani\u00e8re de vivre qui continuait dans son banjo. Il \u00e9tait en pleine aventure.<\/p>\n<p>Il joua longtemps. Et comme personne ne reconnaissait l\u2019air, tout le monde s\u2019interrogeait sur la longueur du morceau commenc\u00e9 il y avait d\u00e9j\u00e0 pr\u00e8s de dix minutes. L\u2019oncle joua presque une demi-heure et ce fut Marie, cette conne, qui rompit le charme. Elle eut une mani\u00e8re tr\u00e8s personnelle de le rompre en se levant pour aller pisser. En effleurant l\u2019oncle avec sa main. Il s\u2019arr\u00eata net.<\/p>\n<p>Son masque de blancheur le recouvrait toujours.<\/p>\n<p>Il posa son banjo entre les jambes et demanda \u00e0 mon p\u00e8re une cigarette. Le vieux lui en jeta une selon leur vieille habitude de se jeter leurs cigarettes et de les rattraper entre les l\u00e8vres. Je la lui allumai selon la m\u00eame habitude.<\/p>\n<p>Il fuma, il me semble, d\u00e9licieusement, faisant sortir la fum\u00e9e en minces filets par le nez, par la bouche, en ronds, en fus\u00e9es. Il regardait sa cendre et durant toute sa cigarette personne ne trouva de mots \u00e0 dire.<\/p>\n<p>Une fois finie il releva la t\u00eate et me regarda en souriant.<\/p>\n<p>\u2014 T\u2019es vachement fort, lui-je.<\/p>\n<p>\u2014 \u00c7a te pla\u00eet ? me demanda-t-il.<\/p>\n<p>\u2014 Je ne saurai jamais jouer comme toi mais je voudrais bien savoir un peu.<\/p>\n<p>\u2014 C\u2019est un peu long, tu trouves pas ? me demanda-t-il encore.<\/p>\n<p>\u2014 Moi je ne trouve pas. C\u2019est la Marie qui t\u2019a fait arr\u00eater, parce que moi, je t\u2019aurais encore \u00e9cout\u00e9.<\/p>\n<p>\u2014 C\u2019est bien, tu seras musicien, petit.<\/p>\n<p>Les autres nous \u00e9coutaient. Ils voulaient parler et, \u00e0 chaque fois, se retenaient. Ce fut la Marie qui l\u2019ouvrit la premi\u00e8re.<\/p>\n<p>\u2014 Tu joues de m\u00e9moire ? demanda-t-elle.<\/p>\n<p>\u2014 Je suis musicien, r\u00e9pondit-il.<\/p>\n<p>\u2014 Je sais pas si tu es musicien, mais je te demande si tu joues par c\u0153ur tes morceaux ou si tu les inventes ?<\/p>\n<p>\u2014 Toi tu n\u2019es pas musicienne, lui r\u00e9pondit-il encore.<\/p>\n<p>\u2014 J\u2019aimerais bien qu\u2019il me r\u00e9ponde, dit-elle en se tournant vers ses voisins, je lui pose y ne question et il r\u00e9pond ailleurs. Moi, ce que je veux savoir, c\u2019est s\u2019il joue par c\u0153ur ou pas, s\u2019il invente ce qu\u2019il joue. Alors, tu vas r\u00e9pondre ?<\/p>\n<p>L\u2019oncle se leva et lui tendit son banjo.<\/p>\n<p>\u2014 Joue ! lui commanda-t-il.<\/p>\n<p>Marie ne sut que faire ; et quand l\u2019oncle donnait un ordre, il \u00e9tait impossible de reculer. Elle prit le banjo et ne sut comment le tenir. Elle appuya enfin sur une corde et ce fut d\u2019un mauvais effet. Elle insista puis abandonna.<\/p>\n<p>L\u2019oncle reprit son banjo, alla s\u2019allonger sur mon lit et se mit \u00e0 jouer tr\u00e8s doucement.<\/p>\n<p>On reprenait le fil de la vie et les hommes allum\u00e8rent de nouvelles cigarettes. Angelo trouvait \u00ab \u00e7a \u00bb \u00e9trange. Il est marrant, ton frangin, disait-il \u00e0 mon p\u00e8re. Le vieux ne savait quoi r\u00e9pondre. Il disait savoir que son fr\u00e8re jouait de l\u2019accord\u00e9on (il avait l\u2019air d\u2019y tenir) \u2013 mais ignorait qu\u2019il jou\u00e2t du banjo.<\/p>\n<p>Marie \u00e9tait devenue livide depuis ses tentatives au banjo.<\/p>\n<p>Les autres \u00e9coutaient et parlaient tout bas.<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9tais venu rejoindre mon oncle sur le lit.<\/p>\n<p>Je m\u2019approchai de lui ; il continua \u00e0 jouer d\u2019une main et de l\u2019autre me caressa la t\u00eate. Je me mis contre lui et me sentis des ailes. Je lui allumai cigarette sur cigarette. \u00c0 la fin je lui demandai :<\/p>\n<p>\u2014 Depuis quand que tu joues ?<\/p>\n<p>\u2014 Depuis que j\u2019ai le banjo, r\u00e9pondit-il.<\/p>\n<p>\u2014 Depuis quand que tu as le banjo ?<\/p>\n<p>\u2014 Depuis hier.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019oncle d\u00e9testait ce que je d\u00e9testais. Du moins \u00e9tais-je toujours de son avis (ou lui du mien) quel que f\u00fbt le sujet, les b\u00eatises ou les faits que nous ignorions parfois l\u2019un l\u2019autre. Nous pouvions parler de ce que nous ne connaissions pas, soutenir et pr\u00e9ciser dans le mensonge tout ce que nous ignorions. 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