{"id":16508,"date":"2024-02-25T18:15:57","date_gmt":"2024-02-25T16:15:57","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=16508"},"modified":"2024-09-29T21:45:50","modified_gmt":"2024-09-29T19:45:50","slug":"panitza-09","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-09\/","title":{"rendered":"L\u2019affaire Panitza 09"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote><p>L&rsquo;affaire Panitza est une longue nouvelle in\u00e9dite, pr\u00e9sent\u00e9e <a href=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/l-affaire-panitza\/\">ici<\/a>, et qui d\u00e9bute par ce <a href=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-prologue\/\">prologue<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Mais au fond, Francie regardait les hommes avec un regard biais, mal assur\u00e9e sur des reflux d&rsquo;exp\u00e9rience ou des souffles arides de concepts ; leur violence, leur solitude, leur douleur aveugle lui conf\u00e9rait un sentiment voisin de la piti\u00e9 &#8212; c&rsquo;est cela qu&rsquo;on pouvait lire dans son regard &#8212; mais ce n&rsquo;\u00e9tait pas de la piti\u00e9. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas de la compassion. C&rsquo;\u00e9tait un m\u00e9lange trouble d&rsquo;abn\u00e9gation et de sollicitude, d&rsquo;incompr\u00e9hension et d&rsquo;amertume.<\/p>\n<p>Francie disait Tous les hommes ont des secrets, c\u2019est bien naturel.<\/p>\n<p>D&rsquo;ailleurs tout le monde a des secrets.<\/p>\n<p>Sans secret on pourrait pas tenir.<\/p>\n<p>Et c&rsquo;\u00e9tait ce qui se passait : tenir, tenir au secret, tenir gr\u00e2ce au secret.<\/p>\n<p>Mais ce n&rsquo;\u00e9tait pas plus difficile que la vie des jours et la vie des hommes, ici. Ou des femmes. Ou des p\u00e9cores. Ou des chiens. Ou des enfants. Ou des arbres. Ou des fleurs. Ou des sources. C&rsquo;\u00e9tait la vie, en somme.<\/p>\n<p>Les secrets de Francie ne croisaient pas les secrets de Pfaff, mais les secrets des sources ne combinaient pas avec ceux des orages. Entre chaque chose, comme disait le V\u00e9, \u00e7a baillait, on pouvait \u00ab\u00a0y passer la main plate\u00a0\u00bb. Ici les gens s&rsquo;inventaient comme des jeux de cartes, des panoplies d&rsquo;expression, un idiome qu&rsquo;on saisissait \u00e0 la vol\u00e9e, comme pour extrader l&rsquo;absurde du paysage.<\/p>\n<p>Parce que tout \u00e9tait absurde, et la guerre n&rsquo;avait ajout\u00e9 qu&rsquo;une s\u00e9rie de plis suppl\u00e9mentaires \u00e0 la couverture qui enrobait de flou chaque et toute chose, n&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 qu&rsquo;une distance suppl\u00e9mentaire au r\u00e9el, malgr\u00e9 toute sa crudit\u00e9, elle avait la consistance d&rsquo;un songe.<\/p>\n<p>Les plaies pans\u00e9es, ou presque, on avait repris le jour, peut-\u00eatre un peu plus fada mais qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;on s&rsquo;en fiche. Pfaff avait beaucoup perdu pendant les \u00e9v\u00e8nements. Il s&rsquo;\u00e9tait comme \u00e9loign\u00e9 en lui-m\u00eame. Et cela navrait un peu Francie.<\/p>\n<p>Sur ces entrefaites qui duraient depuis des semaines, des ann\u00e9es, la grosse voiture, une Dyna X flambant presque neuve, avait taill\u00e9 \u00e0 vive allure le petit village, presque inaper\u00e7ue : le village dormait. Elle avait fait demi-tour peu apr\u00e8s et s&rsquo;\u00e9tait plac\u00e9e majestueuse presque arrogante, l\u00e0, devant chez la Francie. Alors on l&rsquo;aper\u00e7ut. Ou mai. On espincha.<\/p>\n<p>Deux voix press\u00e9es en sortirent, la porte les celant claquant sur leur accent : \u00ab\u00a0&#8230;vez raison, un caf\u00e9 chaud nous fera du bien avant de monter dans la garrigue o\u00f9 l&rsquo;on n&rsquo;aura pas gu\u00e8re de confort mod&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La Bar des Alpes \u00e9tait une barricade et curiosa Panitza. \u00ab\u00a0Des cas de variole ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9tect\u00e9s dans le sud, comme on a pas mal de Marseillais qui viennent ici pour les vacances, le pr\u00e9fet a jug\u00e9 n\u00e9cessaire de r\u00e9duire les contacts.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>C&rsquo;est Francie qui les servit, ce grand Saxe d\u00e9coiff\u00e9 et fichtrement blondinet et la fille, une Marseillaise bon tain. Debout derri\u00e8re des traves comme un zinc de pin\u00e8de. Mais derri\u00e8re eux, enfin derri\u00e8re Francie, dans le sombre du local, il y avait pourtant bien des formes, un peu vachardes, qui mouvaient. Et des borborygmes se ressentaient : \u00ab\u00a0Mollo hein, j&rsquo;ai demi-sang Bedeau moi !<br \/>\n&#8212; Merlu, arr\u00eate de guincher, raque plut\u00f4t la bouteille, et toi arr\u00eate de bader&#8230;<br \/>\n&#8212; Et distribue, touche \u00e0 toi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9trange couple d&rsquo;\u00e9trangers parti, Francie d\u00e9fit \u00e0 nouveau l&rsquo;\u00e9chafaud de pin. \u00ab\u00a0Ces doryphores.\u00a0\u00bb Elle dit, mais elle n&rsquo;en pensait gu\u00e8re mais. Au contraire : elle avait compris que la femme \u00e9tait de Marseille, s\u00fbrement des huiles, mais ni police, ni politique, ni tribunal, autre chose, alors elle a pens\u00e9 comme \u00e7a journaliste. L&rsquo;autre \u00e9tait pas fran\u00e7ais, mais qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il pouvait bien vouloir.<\/p>\n<p>Et \u00e7a la titilla. Elle commen\u00e7a \u00e0 chercher \u00e0 se renseigner.<\/p>\n<p>D&rsquo;abord dans sa t\u00eate : qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;on a ici qui peut attirer des papelard saxons ? Elle ne voyait que deux vrais sujets : le plateau ; Jeannot. \u00c7a pouvait \u00eatre les deux, m\u00eal\u00e9s, puisque Jeannot avait rameut\u00e9 la laine du plateau que de nombreux services, disait-il, venaient visiter.<\/p>\n<p>Et puis dans les faits : elle se dit, b\u00e9, je dois impliquer le Pfaff. Le Pfaff \u00e9tait impeccable \u00e0 d\u00e9busquer, et il passait partout comme un vip\u00e9ron, il aura bien t\u00f4t des informations. \u00c0 peine sonna la cloche qu&rsquo;elle bouscula le Merlu, le Ren\u00e9 et le Neste, zou, j&rsquo;ai une course \u00e0 faire. Elle chevaucha sa vieille trapadelle et fila aux Babaous (o\u00f9 cr\u00e9chait le Pfaff). Elle passa par la Silance pour prendre des affaires, un quignon, de quoi \u00e9crire.<\/p>\n<p>Le Pfaff \u00e9tait en train d&rsquo;arracher de jeunes sambucs qui avait d\u00e9tour\u00e9 le bassin o\u00f9 il s&rsquo;\u00e9tait mis en t\u00eate de planter des truites. C&rsquo;\u00e9tait motif de rire avec Francie qui lui demandait comment il allait faire bouger ces eaux noires, parce que la truite a besoin d&rsquo;air m\u00eame dans l&rsquo;eau, et s&rsquo;il allait lui-m\u00eame faire le p\u00e9dalo avec les jambes ou des moulinets avec son cul, quelle rigolade.<\/p>\n<p>Mais le Pfaff (qui misait sur une enflure de la source qu&rsquo;il connaissait plus haut, mais qui \u00e9tait pour l&rsquo;instant r\u00e9duire \u00e0 filet du fait de racines, et ces sambucs n&rsquo;\u00e9taient pas innocents dans l&rsquo;affaire, et il avait imagin\u00e9 tout un syst\u00e8me de bassins de ciment qui pr\u00e9cipiteraient l&rsquo;eau et permettraient aux poisses de remonter tranquilles sans jamais arriver ni descendre), le Pfaff ne riait pas et comme \u00e0 son habitude, type c\u00e9ans, il n&rsquo;entendit pas arriver la mobylette de Francie.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ah t\u00e9, comment va ? lorsqu&rsquo;il la vit, avec son quignon sous le bras.<br \/>\n&#8212; Je t&rsquo;ai amen\u00e9 du fromage aussi, il faut que je te cause.<br \/>\n&#8212; Vabon, on passe \u00e0 la cuisine.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>La cuisine, c&rsquo;\u00e9tait terre battue, po\u00eale \u00e0 bois, et trois chaises sur une vieille table de noyer. Le fenestrou, noir. Rien d&rsquo;autre, sinon un pic, une planche avec trois verres et deux assiettes. Et le cellier dans le mur, vide.<\/p>\n<p>Et c&rsquo;est alors que le Pfaff et Francie se mirent \u00e0 l&rsquo;enqu\u00eate, de savoir ce que venaient faire les \u00e9trangers. Et bien t\u00f4t ils en apprirent de belles. Elle, d&rsquo;abord, rapport \u00e0 des informations que tenait le Pfaff. Que le Saxe \u00e9tait un Amerloque, enfin, et qu&rsquo;il venait des Grandes Villes des Tours, avec l&rsquo;avion, expr\u00e8s par Marseille pour visiter tu devineras jamais qui, le Jeannot, ah t&rsquo;avais devin\u00e9. Que le Jeannot avait combin\u00e9 un de ses sorts \u00e0 lui qui avait encurios\u00e9 les gens loin l\u00e0-bas. Mais que dans ses combines il avait parl\u00e9 d&rsquo;un gars d&rsquo;ici, et que ce pays, c&rsquo;\u00e9tait lui que voulait voir l&rsquo;Amerloque, pas le Jeannot.<\/p>\n<p>Puis \u00e0 son tour Francie, qui entretemps avait r\u00e9ussi \u00e0 fiche un nom sur le visage : c&rsquo;\u00e9tait Yolande Dutour, l&rsquo;ancienne femme du docteur Jouve, celle qu&rsquo;il avait trouv\u00e9e \u00e0 Forcalquier. La Catou ? Oui ? La Iole (comme on l&rsquo;appelait) ? Oui, \u00e7a m\u00eame. Celle qui avait trafiqu\u00e9 dans la guerre et qu&rsquo;on avait d\u00fb exfiltrer pour \u00e9pargner sa chevelure. \u00c7a m\u00eame.<\/p>\n<p>Dr\u00f4le de train, pour de vrai, avait dit Pfaff, vidant sec un verre de claret. Crotte de biquet, \u00e7a alors !<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><font size=\"1\"><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-08\/\">pr\u00e9c\u00e9dent<\/a> \u2219 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-10\/\">suivant<\/a><\/font><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; L&rsquo;affaire Panitza est une longue nouvelle in\u00e9dite, pr\u00e9sent\u00e9e ici, et qui d\u00e9bute par ce prologue. &nbsp; Mais au fond, Francie regardait les hommes avec un regard biais, mal assur\u00e9e sur des reflux d&rsquo;exp\u00e9rience ou des souffles arides de concepts ; leur violence, leur solitude, leur douleur aveugle lui conf\u00e9rait un sentiment voisin de la&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[242,1090],"tags":[110,2749,71,3547],"class_list":["post-16508","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-chantiers","category-fiction","tag-haute-provence","tag-jean-giono","tag-provence","tag-readers-digest"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/16508","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=16508"}],"version-history":[{"count":12,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/16508\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":18866,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/16508\/revisions\/18866"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=16508"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=16508"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=16508"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}