{"id":16498,"date":"2022-08-20T17:04:50","date_gmt":"2022-08-20T15:04:50","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=16498"},"modified":"2024-09-29T21:34:36","modified_gmt":"2024-09-29T19:34:36","slug":"panitza-03","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-03\/","title":{"rendered":"L&rsquo;affaire Panitza 03"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>L&rsquo;affaire Panitza est une longue nouvelle in\u00e9dite, pr\u00e9sent\u00e9e <a href=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/l-affaire-panitza\/\">ici<\/a>, et qui d\u00e9bute par ce <a href=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-prologue\/\">prologue<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00c7a turlupinait Pfaff, que Francie soit comme \u00e7a de plus en plus distante. Il aurait bien aim\u00e9 l&rsquo;aider, mais il savait que la t\u00e2che \u00e9tait impossible. Elle \u00e9tait une pierre, pos\u00e9e dans le cours d&rsquo;eau, et r\u00e9sistait aux crues de l&rsquo;automne. Seulement voil\u00e0, dans la rivi\u00e8re, parfois des gamins passaient se baigner, ils formaient des barrages, et de cette fa\u00e7on, ils pouvaient d\u00e9placer la pierre, heurtoir \u00e0 la lame d&rsquo;eau.<\/p>\n<p>Pfaff se voyait volontiers gamin dans la rivi\u00e8re. Comme quand il habitait dans le Jabron, o\u00f9 il \u00e9tait n\u00e9 et avait grandi. Trop peu. Cette p\u00e9riode de sa vie lui paraissait aussi \u00e9triqu\u00e9e qu&rsquo;\u00e9vanescente. Oh il ne pouvait pas le formuler de la sorte, mais allong\u00e9 dans les marnes, une touffe de f\u00e9tuque sur le nez, et derri\u00e8re un nuage sur le ciel, dans le feutre odorant de la marne, avec le soleil qui repiquait les mottes et durcissait encore plus le patrimoine, il s&rsquo;imaginait pieds nus dans l&rsquo;eau claire et p\u00e9tillante de Jabron, en qu\u00eate d&rsquo;\u00e9crevisse mais riches de gammares, et puis il se r\u00eavait Jabron lui-m\u00eame, fouett\u00e9 de soleil, r\u00e9sistant comme il pouvait \u00e0 force de galet et de blageon et de dytique, fomentant son \u00e2me m\u00eame, ourdissant la fin de l&rsquo;\u00e9t\u00e9, la niche de l&rsquo;hiver, ces grosses bombes d&rsquo;eau qu&rsquo;on balancerait \u00e0 tour de bras et qui balayeraient les digues, les moutons et les fermes et les villages m\u00eame jusqu&rsquo;\u00e0 noyer les pieds de la ville, revanche m\u00e9rit\u00e9e sur les banques, les dipl\u00f4mes, les assignats, les cr\u00e9ances et tous les ficgus papiers, ce fichu fatras de paperasses qui d\u00e9gringole le fichu monde.<\/p>\n<p>Mais des rivi\u00e8res comme le Jabron, dans ce satan\u00e9 pays, on n&rsquo;en trouvait pas. Au mieux un ravin \u00e0 sec, plein de broussailles. Les moulins ici ne brassaient que du vent. Comme le moulin du Contadour, et puis le mistral ou l&rsquo;ennui l&rsquo;avait \u00e9boul\u00e9, comme tout le reste.<\/p>\n<p>La terre d&rsquo;ici est d\u00e9daigneuse de l&rsquo;eau. Les cailloux se suffisent \u00e0 eux-m\u00eames. Comme dans les colonies. Pas d&rsquo;eau, pas d&rsquo;eau, il fallait vivre avec pas d&rsquo;eau. La Francie, elle avait bien une source, \u00e0 sa ferme, une esp\u00e8ce de suintement que les ans et les mains de milliers d&rsquo;ann\u00e9es avaient port\u00e9s vers une esp\u00e8ce de chenal, qui se finissait en bassin, avec un tube de fonte qui portait une t\u00eate de dragon. Mais le dragon crachait peu. Dans le bassin, les algues avaient r\u00e9ussi \u00e0 venir, l&rsquo;automne, mais l&rsquo;\u00e9t\u00e9 \u00e9tait un d\u00e9sert. Cette oasis \u00e9tait crev\u00e9e. Pfaff se rappelait qu&rsquo;il avait vu une fois de petites coquilles, de petites limn\u00e9es racler la surface. D&rsquo;o\u00f9 venaient-elles ? O\u00f9 ont-elles fini, ces pauvres b\u00eates dans ce pays de vent et de rocailles ?<\/p>\n<p>Et le Pfaff visitait la ferme, mais depuis qu&rsquo;il devint orphelin, il l&rsquo;avait un peu abandonn\u00e9e, sinon les deux g\u00e9nisses. C&rsquo;\u00e9tait trop gros tout \u00e7a, sans le p\u00e8re, sans la m\u00e8re, trop d&rsquo;espace pour lui seul. Pas que l&rsquo;espace l&rsquo;effraie, au contraire &#8212; il va \u00e0 Manosque en mobylette, quarante kilom\u00e8tres &#8212; et puis le col de l&rsquo;Homme mort, le col du N\u00e9gron, mais quand vous voulez, avec les b\u00eates, sans les b\u00eates, d&rsquo;\u00e9t\u00e9 comme d&rsquo;hiver, de jour comme de nuit, d&rsquo;adret comme d&rsquo;ubac, mais sans les murs, sans les aires aras\u00e9es, sans les terres battues, sans le domestique ; sans les t\u00e2ches \u00e0 refaire, parce que ces fichues t\u00e2ches, elle ne leur suffit jamais d&rsquo;une fois, il faut toujours refaire, et sans les pioupious dans l&rsquo;aiguier, et sans la grand-m\u00e8re sur sa chaise, sa fichue chaise, \u00e0 peler un garenne, un espace sans table ni s\u00e8che ni murs ni lavoirs ni rien ! Un espace avec de l&rsquo;herbe et du ciel, juste, tout \u00e7a pour moi, pour moi, tout \u00e7a, pour moi tout seul.<\/p>\n<p>Pfaff habitait maintenant au pays, le hameau le plus gros, l\u00e0 o\u00f9 le maire croyait poss\u00e9der une t\u00e2che journali\u00e8re. Sa maison de pierre, pos\u00e9e sur des cailloux, aux dalles de calcaire, \u00e9tait chichement meubl\u00e9e. Tout respirait moins l&rsquo;indigence que la sobri\u00e9t\u00e9 de la soif, de l&rsquo;effort. Il avait achet\u00e9 cette maison pour rien, l&rsquo;avait retap\u00e9e. Il avait \u00e9t\u00e9 m\u00e9tayer, mais tout cela \u00e9tait loin, loin comme les troupeaux, les enfants qui montent \u00e0 l&rsquo;alpe, ou les f\u00eates de la Saint-Antoine.<\/p>\n<p>\u00c0 y regarder de pr\u00e8s, les vingt \u00e0 trente derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie ressemblaient plus aux fraches et aux garrigues qu&rsquo;aux champs color\u00e9s de coquelicots. Il y avait des trou\u00e9es, une pour chaque malheur qui avait frapp\u00e9 non seulement lui-m\u00eame (nous sommes tous sujets aux malheurs) mais sa famille ou son village.<\/p>\n<p>Debout h\u00e9sitants dans les rafales d&rsquo;\u00e9pines qu&rsquo;\u00e9tait devenue la r\u00e9gion, lui et ses voisins ne savaient \u00e0 quel dieu oublieux ils devaient leur destin ; et, s&rsquo;il les avait oubli\u00e9s, eux et les b\u00eates et les champs, livr\u00e9s aux incendies et aux pestes, ils ne savaient pas non plus comment s&rsquo;adresser \u00e0 lui pour l&rsquo;insulter ou le maudire.<\/p>\n<p>M\u00eame m\u00e9chant, le ciel restait vide.<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait tout comme s&rsquo;ils avaient perdu leur paroisse, h\u00e9breux errants dans un d\u00e9sert hostile mais indiff\u00e9rent.<\/p>\n<p>Mais il fallait bien se lever, et puis saisir la houe \u00e0 nouveau. R\u00e2teler les cailloux. Rester digne, garder confiance dans leur pays qu&rsquo;il leur avait \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9 et dont ils devaient maintenir l&#8217;empreinte, contre le gen\u00eat et la ronce, en d\u00e9pit des manques ou des \u00e9boulements. C&rsquo;\u00e9tait leur terre, et ils le savaient : le moment n&rsquo;\u00e9tait pas si loin qu&rsquo;ils avaient failli tous y passer. Au moins cette gr\u00e2ce, ils s&rsquo;y accrochaient, non comme un signe de mis\u00e9ricorde, mais comme un t\u00e9moignage de leur secr\u00e8te permanence.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><font size=\"1\"><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-02\/\">pr\u00e9c\u00e9dent<\/a> \u2219 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-04\/\">suivant<\/a><\/font><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;affaire Panitza est une longue nouvelle in\u00e9dite, pr\u00e9sent\u00e9e ici, et qui d\u00e9bute par ce prologue. &nbsp; \u00c7a turlupinait Pfaff, que Francie soit comme \u00e7a de plus en plus distante. Il aurait bien aim\u00e9 l&rsquo;aider, mais il savait que la t\u00e2che \u00e9tait impossible. 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