{"id":16387,"date":"2022-07-24T22:55:45","date_gmt":"2022-07-24T20:55:45","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=16387"},"modified":"2024-01-27T17:15:59","modified_gmt":"2024-01-27T15:15:59","slug":"mielandre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/mielandre\/","title":{"rendered":"Mi\u00e9landre"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/amboilati.org\/dehors\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/IMG_3340-scaled.jpg\" width=\"120%\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>La maison<\/h2>\n<p>D&rsquo;aussi loin que je me souvienne (mais il y a un temps pour l\u2019arr\u00eat sur image), je vois toujours le m\u00eame paysage montagne&#8230; ma chambre donnant plein sur Mi\u00e9landre.<\/p>\n<p>J&rsquo;habitais Dieulefit<sup class='footnote'><a href='#fn-16387-1' id='fnref-16387-1' onclick='return fdfootnote_show(16387)'>1<\/a><\/sup>, et pour moi, comme j&rsquo;imagine ceux comme moi, ceux de la maison, mais ceux du quartier, mais ceux du bourg, Mi\u00e9landre faisait partie du paysage, du quotidien, de l&rsquo;ambiance g\u00e9n\u00e9rale, du familier.<\/p>\n<p>Aussi bien en allait-il de m\u00eame de Dieu-Gr\u00e2ce, de Saint-Maurice, de Ventes et de tous les sommets modestes du modeste synclinal de Dieulefit.<\/p>\n<p>Rachas et la Lance, au m\u00eame titre que Couspeau ou Ang\u00e8le, participaient de cette m\u00eame atmosph\u00e8re, mais pas tout \u00e0 fait autant paradoxalement que Mi\u00e9landre. Ces montagnes appartenaient \u00e0 bien d&rsquo;autres personnes&#8230; Mi\u00e9landre entrait tous les matins et tous les soirs dans notre maison, dans ma chambre.<\/p>\n<p>C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs une chose formidable que Mi\u00e9landre int\u00e8gre ce synclinal, la couronne des sommets de Dieulefit, par un \u00e9trange effet d&rsquo;optique, qui la faisait aussi para\u00eetre non seulement <i>au sud<\/i> mais \u00e9galement <i>toute proche<\/i><sup class='footnote'><a href='#fn-16387-2' id='fnref-16387-2' onclick='return fdfootnote_show(16387)'>2<\/a><\/sup> (elle n&rsquo;est ni au sud, ni toute proche).<\/p>\n<p>Mi\u00e9landre, en int\u00e9grant mon paysage, devenait aussi la maison. C&rsquo;est cela aussi habiter, c&rsquo;est peupler un horizon. Majestueuse, am\u00e9thyste, myst\u00e9rieuse, elle disparaissait parfois derri\u00e8re les Lombards, se coiffait r\u00e9guli\u00e8rement de neige, tous les jours faisait jaillir le soleil, comme un tr\u00e9sor, une escarboucle, une pierre magique.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Gravir<\/h2>\n<p>Tout aussi \u00e9trangement, Mi\u00e9landre a \u00e9t\u00e9 la toute premi\u00e8re montagne que j&rsquo;ai affront\u00e9e, que je me suis coltin\u00e9e dans la toute premi\u00e8re randonn\u00e9e que j&rsquo;ai faite, en compagnie de mon ami Samuel (et sa famille), je devais avoir quinze, seize ans&#8230;<\/p>\n<p>Ma famille ne randonnait pratiquement pas, pas en \u00ab\u00a0montagne\u00a0\u00bb en tout cas, et cette premi\u00e8re excursion m&rsquo;impressionna durablement.<\/p>\n<p>D&rsquo;abord c&rsquo;\u00e9tait possible : on pouvait, pied \u00e0 pied, pas apr\u00e8s pas, gravir une montagne tout enti\u00e8re, sans risque, sans difficult\u00e9 notable, au prix d&rsquo;un effort, certes, mais non, jamais, sportif.<\/p>\n<p>Et quel cadeau au bout de l&rsquo;effort ! Je n&rsquo;aime pas parler de spectacle lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de paysage, de r\u00e9compense quand il s&rsquo;agit d&rsquo;effort, bref je n&rsquo;aime pas essentialiser les sentiments ou les sensations ou les produits des sens, en la mati\u00e8re. Apr\u00e8s tout il ne s&rsquo;agit jamais que d&rsquo;une balade dans le dehors, avec cette raret\u00e9 que le dehors est accident\u00e9.<\/p>\n<p>Mais enfin m&rsquo;y voil\u00e0. Apr\u00e8s la for\u00eat qui est un petit peu notre destin\u00e9e (le climax) on passe dans la zone de combat : ici s&rsquo;agitent les herbes, puisque le sol et le climat ne permettent plus aux arbres de facilement pousser. C&rsquo;est donc la zone de l&rsquo;effort, qui va permettre au jeune homme que je suis de d\u00e9couvrir un monde tout nouveau, et qui deviendra par la suite indispensable \u00e0 l&rsquo;\u00e9quilibre routinier&#8230;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Des habitats<\/h2>\n<p>Mais je ne vais pas verser non plus dans le psychologisme qui ennuie ou r\u00e9pugne. Revenons plut\u00f4t \u00e0 ce sommet, celui-l\u00e0 m\u00eame qu&rsquo;on voyait de loin depuis la chambre, celui-l\u00e0 qui portait sa tonsure de neige ou ses \u00e9clats de lumi\u00e8res.<\/p>\n<p>Il est maintenant sous nos yeux, \u00e0 port\u00e9e de main, pi\u00e9tin\u00e9 sous nos pieds&#8230; <\/p>\n<p>Id\u00e9alement fa\u00e7onn\u00e9e en trois versants, Mi\u00e9landre appartient de fait \u00e0 trois entit\u00e9s territoriales : par le versant nord-est au Haut-Roubion, par sa face Sud aux Baronnies, et par sa face nord est, la plus \u00e9troite mais la plus raide, totalement couverte de for\u00eat et d\u00e9nu\u00e9e de chemins d&rsquo;acc\u00e8s, en quelque sorte d\u00e9j\u00e0, au Diois&#8230; Ce n&rsquo;est pas pour rien qu&rsquo;on l&rsquo;appelle \u00ab\u00a0le grand bois\u00a0\u00bb comme c&rsquo;est l&rsquo;usage dans ces r\u00e9gions pour des for\u00eats sombres, g\u00e9n\u00e9ralement des h\u00eatraies. La partie sud abrite une grande combe, et la for\u00eat est appel\u00e9e comme par hasard Viare Vincent. Si le doute plane sur le <em>viare<\/em> (ressortit-il du <em>voir<\/em> ou du <em>viaire<\/em> ?), le Vincent me frappe, aujourd&rsquo;hui que je regarde la carte. Me frappe aussi que le c\u00f4t\u00e9 le plus trafiqu\u00e9 soit celui aussi o\u00f9 trafiquaient nos regards depuis la chambre, le versant du col de Blanc au col d&rsquo;Espreaux. On note que ces deux cols sont des impasses carrossables, tandis qu&rsquo;on acc\u00e9dait aux cols Plat et de Portalier seulement par la marche et par les routes du sud, Teyssi\u00e8res, Valouse (photo) !<\/p>\n<p>Je ne trouve pas la cartographie des habitats que je croyais poss\u00e9der de la montagne, mais de toute \u00e9vidence, les habitats sont semblables \u00e0 ceux de la Lance et d&rsquo;Ang\u00e8le.<\/p>\n<p>Voici les pelouses calcaires sommitales ; celles-ci oscillent entre pelouses s\u00e8ches \u00e0 brome \u00e9rig\u00e9e et pelouses plus fra\u00eeches \u00e0 sesl\u00e9rie bleue, adorable gramin\u00e9e qui deviendra l&rsquo;une des \u00ab\u00a0partenaires essentielles\u00a0\u00bb ; d&rsquo;autres plantes notables, l&rsquo;anthyllide de montagne au parfum de fraise, ou le gen\u00eat de Villars, ne sont jamais loin, comme les thymaies et les buxaies d&rsquo;altitude. Et bien \u00e9videmment, au milieu d&rsquo;esp\u00e8ces originales, la trinie glauque, le tabouret pr\u00e9coce, la lavande vraie, dont la montagne, notamment dans l&rsquo;esp\u00e8ce de cirque o\u00f9 se trouve \u00e9galement le refuge du pastre (j&rsquo;y reviendrai) est une mani\u00e8re de tr\u00f4ne.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Des hommes<\/h2>\n<p>Mais enfant, et je rejoins ici le d\u00e9but de ce modeste texte, je ne risquais pas d&rsquo;imaginer qu&rsquo;on puisse marcher dessus, je ne risquais d&rsquo;ailleurs pas \u00e0 m&rsquo;imaginer l&rsquo;ampleur, la vastitude des paysages&#8230; Et pourtant des gens y vivent, d&rsquo;autres y travaillent, pour beaucoup elle est autrement plus s\u00e9rieuse qu&rsquo;une image dans la vitre ou le d\u00e9cor pour une vacance&#8230; Je ne reviens pas ici sur les nombreux \u00e9v\u00e8nements qui ont \u00e9maill\u00e9 son histoire r\u00e9cente, moins l&rsquo;histoire de la montage d&rsquo;ailleurs que l&rsquo;histoire de la difficult\u00e9, partag\u00e9e, de se partager le territoire pour des <i>usages<\/i> (laissons ici ce gros mot)&#8230; Usages qui pour certains sont synonymes de profits, pour d&rsquo;autres de revenus. Pour certains une occasion, comme il en existe, pour d&rsquo;autres une n\u00e9cessit\u00e9 vitale.<\/p>\n<p>Puis est arriv\u00e9 (ou revenu) le loup. Puis sont arriv\u00e9s (ou revenus) les troupeaux. Il fut un temps o\u00f9 ils avaient l&rsquo;un et les autres, pratiquement disparu. Et avec eux tous, et leur mill\u00e9naire compagnonnage, les int\u00e9r\u00eats d\u00e9gag\u00e9s de leur friction, comme des \u00e9tincelles qui risquent de tout embraser.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui il s&rsquo;agit de songer \u00e0 une cohabitation. C&rsquo;est un v\u00e9ritable d\u00e9fi, qui ne sera relev\u00e9 que si l&rsquo;on prend conscience que, habitant ou visiteur, non-humain et humain, celui qui croit ou veut pr\u00e9server, celui qui veut ou croit exploiter, on se rend finalement h\u00e9ro\u00efquement \u00e0 sa loi. Il n&rsquo;y a pas mille mani\u00e8re de respecter : habiter, en toute conscience, un paysage comme un territoire, un concept comme une r\u00e9alit\u00e9, un po\u00e8me comme un pierrier, en est n\u00e9cessairement l&rsquo;une des plus au monde partag\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Mi\u00e9landre vue de la ma chambre, alors que la maison a \u00e9t\u00e9 totalement desoss\u00e9e avant destruction (et m\u00eame sort pour usine, mon usine, devant).<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/IMG_1214-scaled.jpg\" rel=\"lightbox[16387]\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/IMG_1214-300x225.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"225\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-16576\" srcset=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/IMG_1214-300x225.jpg 300w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/IMG_1214-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/IMG_1214-768x576.jpg 768w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/IMG_1214-1536x1152.jpg 1536w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/IMG_1214-2048x1536.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-16387'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-16387-1'> N\u00e9 \u00e0 Mont\u00e9limar, j&rsquo;ai grandi \u00e0 Dieulefit, dans la rue des Reymonds (qui s&rsquo;\u00e9crivait alors avec un A), dont la conformation peu perceptible pour le regard (\u00e0  l&rsquo;\u00e9poque soulign\u00e9e par l\u2019exigu\u00eft\u00e9 de la rue, encadr\u00e9e de maisons v\u00e9tustes par la suite abattues) d\u00e9voilait mal son alignement pratiquement parfait avec la route de Mont\u00e9limar, direction O > E (NO > SE). <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-16387-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-16387-2'> De Dieulefit \u00e0 Montjoux par le Serre de Turc, on pensait aller vers le sud, parce que c&rsquo;\u00e9tait la route pour Nyons, et on ne r\u00e9alise pas que dans la Malaboisse on part plein ouest, avant de finalement pointer Sud (ouest) \u00e0 hauteur de B\u00e9conne. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-16387-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; La maison D&rsquo;aussi loin que je me souvienne (mais il y a un temps pour l\u2019arr\u00eat sur image), je vois toujours le m\u00eame paysage montagne&#8230; ma chambre donnant plein sur Mi\u00e9landre. 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