{"id":15899,"date":"2021-10-04T11:32:10","date_gmt":"2021-10-04T09:32:10","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=15899"},"modified":"2023-07-11T08:07:02","modified_gmt":"2023-07-11T06:07:02","slug":"une-femme-puissante","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/une-femme-puissante\/","title":{"rendered":"Une femme puissante<br \/><font size=\"4\">Po\u00e8te cherche r\u00e9cit, 2 : Lucie Ta\u00efeb<\/font>"},"content":{"rendered":"<p><center><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/external-content.duckduckgo.com\/iu\/?u=https%3A%2F%2Ftse1.mm.bing.net%2Fth%3Fid%3DOIP.7OiSz8pWLF1Z8IPr5NmBgwHaJg%26pid%3DApi&#038;f=1\" width=300\" \/><\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote><p>Texte paru dans <em>Phoenix<\/em> n\u00b036 ; destin\u00e9 \u00e0 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/dans-la-dition\/\"><i>Dans la dition. La Litt\u00e9rature inqui\u00e8te IV<\/i><\/a><\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Si \u00ab\u00a0le philosophe\u00a0\u00bb est \u00ab\u00a0quelqu\u2019un qui a peur\u00a0\u00bb, le po\u00e8te, qui est son malsecret amant, joue pourtant avec elle. Pour Spinoza, la peur s\u2019\u00e9vite, qu\u2019elle soit m\u00e9lancolie ou angoisse\u00a0: la litt\u00e9rature elle, va au-devant de la peur, comme elle va au-devant du mal, au sens o\u00f9 l\u2019entend Georges Bataille.<\/p>\n<p>Quelque chose est bon, vers quoi nous inclinons, telle est la le\u00e7on de Spinoza, cette responsabilit\u00e9, mais aussi cette&#8230; humanit\u00e9. Dans la litt\u00e9rature inqui\u00e8te, la part morale est nulle, ou devrait l\u2019\u00eatre\u00a0: pas de bonne conscience ici. Mais, en contrepartie, l\u2019amiti\u00e9 est essentielle\u00a0: i.e. pas davantage de coup bas. Ici il y a confiance, ou plut\u00f4t all\u00e9geance (Bataille ne parle-t-il pas de \u00ab\u00a0loyaut\u00e9\u00a0\u00bb), ne serait-ce qu\u2019\u00e0 cette \u00e9trange <i>pr\u00e9disposition<\/i> et <i>inclinaison <\/i>au texte.<\/p>\n<p>Ainsi le po\u00e8te offre-t-il comme en p\u00e2ture la pulpe m\u00eame de son \u00e2me (non que de l\u2019esprit). Mais, non content de s\u2019abstraire de la sensiblerie (du romantisme, qui empoisonne h\u00e9las grande part de l\u2019art m\u00eame extr\u00eame contemporain) \u2013 ce qui n\u2019est d\u00e9j\u00e0 pas une mince affaire \u2013 il lui faut encore trouver le terrain ad\u00e9quat pour mener sa t\u00e2che.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2><span style=\"color: #673604;\"><span style=\"font-size: medium;\"><b>S\u2019adonner au r\u00e9cit<\/b><\/h2>\n<p>Dans le cas qui nous occupe ici, il s\u2019agit d\u2019une astuce. Le po\u00e8te s\u2019abandonne au r\u00e9cit. Dr\u00f4le de solution. C\u2019est bien cela, une partie du mal de Bataille\u00a0: celui aussi de la forme, de la forme provoqu\u00e9e, ext\u00e9nu\u00e9e, pouss\u00e9e au bout.<\/p>\n<p>Le r\u00e9cit aurait-il des ressources, ou mieux, un manque de ressources que la po\u00e9sie n\u2019offrirait pas\u00a0? Le sordide du roman, ses impasses, ses limites \u2013 ne serait-ce que le malentendu qui r\u00e8gne \u00e0 son \u00e9gard depuis\u2026 <i>La faute de l\u2019abb\u00e9 Mouret<\/i>, au moins, sinon chez Diderot ou Laclos, sans parler de Sade bien s\u00fbr<sup class='footnote'><a href='#fn-15899-1' id='fnref-15899-1' onclick='return fdfootnote_show(15899)'>1<\/a><\/sup>\u00a0: n\u2019est-ce pas une solution pour affronter la peur\u00a0?<\/p>\n<p>Dans <i>Les \u00e9chapp\u00e9es<\/i>, le deuxi\u00e8me roman de Ta\u00efeb, on peut lire cette phrase\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Tout r\u00e9cit conserve les traces d\u2019un r\u00e9cit alternatif, souterrain, il faut s\u2019y faire, et on ne saura jamais absolument d\u00e9m\u00ealer ce qui a eu lieu de ce qui pourrait avoir eu lieu (145<sup class='footnote'><a href='#fn-15899-2' id='fnref-15899-2' onclick='return fdfootnote_show(15899)'>2<\/a><\/sup>).<\/p><\/blockquote>\n<p>Mais je vais m\u2019attarder sur <i>Safe<\/i>, le premier roman<sup class='footnote'><a href='#fn-15899-3' id='fnref-15899-3' onclick='return fdfootnote_show(15899)'>3<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>Dans une premi\u00e8re lecture cursive, la centaine de textes qui compose ce roman, organis\u00e9s en cinq parties, r\u00e9pond aux crit\u00e8res de la litt\u00e9rature inqui\u00e8te\u00a0: repr\u00e9sentatif d\u2019un style aussi libre que fougueux, l\u2019ouvrage fait montre d\u2019une certaine lucidit\u00e9, si lucidit\u00e9 \u00e9tait une qualit\u00e9 po\u00e9tique. Lucidit\u00e9 plut\u00f4t qu\u2019introspection \u2013 nous ne sommes pas ici dans l\u2019onanisme de l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n<p>C\u2019est un recueil de r\u00eaves, mais ces r\u00eaves, ces dimensions parall\u00e8les, ces multivers, forment une interpr\u00e9tation que l\u2019auteur et le lecteur, chacun \u00e0 son tour, proposent. Ainsi donc, une premi\u00e8re dualit\u00e9 se pr\u00e9sente, entre le monde r\u00e9el et le monde du r\u00eave\u2026 seulement on ne sait pas toujours de quel c\u00f4t\u00e9 du sommeil on se trouve. <i>On ne sait jamais d\u00e9m\u00ealer<\/i>, dit-elle\u2026<\/p>\n<p>Ce que l\u2019on sait, ou peut raisonnablement supposer, est que le personnage principal est une femme, et que cette femme est traductrice. Qu\u2019elle se retrouve seule, suite \u00e0 une rupture. Qu\u2019en cons\u00e9quence elle perd le go\u00fbt de la vie. Et arr\u00eatons l\u00e0, car peut-\u00eatre n\u2019est-ce m\u00eame pas cela, l\u2019histoire.<\/p>\n<p>Quoi qu\u2019il en soit, elle traduit, et la traduction n&rsquo;est pas pour elle un moyen de &lsquo;tromper&rsquo;, en quelque sorte, la routine de la vie ; cela, elle s&rsquo;en accommoderait m\u00eame plut\u00f4t\u00a0: \u00ab\u00a0Passer inaper\u00e7ue ne la d\u00e9rangeait pas [\u2026] Cette vie normale n\u2019\u00e9tait pas sa pr\u00e9occupation.\u00a0\u00bb (33) Ce qui ne signifie pas et signifie que la routine n\u2019est pas un probl\u00e8me, mais aussi que celle-ci lui est \u00e0 peu pr\u00e8s indiff\u00e9rente.<\/p>\n<p>Il nous est dit juste avant qu\u2019elle avait choisi de traduire pour conjurer la peur, une hantise qui ressortit, comme on verra par la suite, de sa biographie.<\/p>\n<blockquote><p>Au commencement, elle avait choisi de traduire pour cesser d\u2019avoir peur. Ces mots ne seraient pas les siens, ces images ne seraient pas de celles qui la hantaient. Cette strat\u00e9gie n\u2019avait pas eu l\u2019effet escompt\u00e9 : st\u00e9riliser son imagination, caut\u00e9rise l\u2019angoisse, \u00e0 la source. M\u00eame apr\u00e8s des journ\u00e9es de travail abrutissant, pass\u00e9es devant l\u2019ordinateur, d\u2019une langue \u00e0 l\u2019autre, et en retour, les images persistaient, r\u00e9sistantes \u00e0 toute fatigue, porteuses d\u2019une infinit\u00e9 de possibilit\u00e9s. Le monde possible, non le monde r\u00e9el. Non pas son monde. (32)<\/p><\/blockquote>\n<p>Mais le probl\u00e8me n\u2019est m\u00eame pas, semble-t-il de r\u00e9parer les blessures personnelles, ou pire, de soigner une soi-disant syphilis, inflig\u00e9es par la famille, la soci\u00e9t\u00e9, la culpabilit\u00e9 (voir p.96 la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la \u00ab\u00a0nation\u00a0\u00bb), et c\u2019est ce qui permet justement ce d\u00e9tachement, d\u00e9tachement au moins possible, dans le monde possible (celui du r\u00eave par exemple, ou celui du r\u00e9cit), et qui \u00e9gare comme il met de la distance, ce qui n\u2019est pas ici un \u00e9chec, au contraire, \u00ab\u00a0et nul doute s\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas tenus, comme des moineaux, des ballons rouges, au gr\u00e9 du vent ou de leur caprice : ils s\u2019\u00e9loignent des ma\u00eetres et flottent doucement.\u00a0\u00bb (141)<\/p>\n<p>En v\u00e9rit\u00e9, la \u00ab\u00a0pr\u00e9occupation\u00a0\u00bb est autre\u00a0: ce sont les mots.<\/p>\n<blockquote><p>Et depuis peu, principalement, presque exclusivement, le mot <i>safe<\/i>, au d\u00e9triment de tout autre. Pour la premi\u00e8re fois, elle avait refus\u00e9 une mission qu\u2019elle aurait pu accomplir. \u00c0 cause du mot <i>safe<\/i>. Depuis peu, elle vivait la porte ferm\u00e9e. Depuis peu, elle avait rang\u00e9 tout l\u2019appartement, comme pour un d\u00e9part, et recouvert les meubles de draps blancs.<\/p><\/blockquote>\n<p>Quelque chose en effet d\u2019aussi sale que vulgaire, comme dans l\u2019\u00e9vocation du th\u00e9 matcha, s\u2019est insinu\u00e9 dans les mots, et quelque chose doit \u00eatre faire pour le d\u00e9faire. Ceci est l\u2019impasse (et la morale, et la mission) de la traduction. Et elle se rend au r\u00e9cit, la r\u00e9p\u00e9tition (la mim\u00e9sis\u00a0?) plut\u00f4t qu\u2019un cycle, une ligne plut\u00f4t qu\u2019un cercle. \u00ab\u00a0Mais elle r\u00eavait d\u2019un texte o\u00f9 elle aurait traduit <i>safe<\/i> par <i>safe<\/i>\u00a0\u00bb (31). Traduire <i>safe<\/i> par <i>safe<\/i> ce n\u2019est pas \u2018ne pas traduire\u2019. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment la litt\u00e9rature. Ce n\u2019est pas \u00ab\u00a0ne plus avoir peur\u00a0\u00bb, c\u2019est au contraire \u00ab\u00a0faire de sa peur une ressource\u00a0\u00bb. Par exemple en habitant son r\u00eave, en occupant, habitant un personnage, en arr\u00eatant le processus de la traduction \u00ab\u00a0au milieu du gu\u00e9\u00a0\u00bb, en excavant l\u2019espace d\u2019un petit temple. En un mot c\u2019est s\u2019adonner \u00e0 l\u2019inqui\u00e9tude.<\/p>\n<blockquote><p>Mais elle n\u2019avait rien d\u00e9sir\u00e9 vraiment. Sinon l\u2019interruption momentan\u00e9e, le r\u00e9pit de son inqui\u00e9tude constante. (35)<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>La pi\u00e8ce d\u2019\u00e9criture<\/h2>\n<p>Je me suis longuement arr\u00eat\u00e9 sur le d\u00e9but du livre, mais il faut avancer. L\u2019espace du livre, je l\u2019ai dit, se compose de cinq chapitres (et d\u2019un petit exergue)\u00a0; il tourne autour d\u2019autre \u0153uvres (ou m\u00eame d\u2019\u00e9l\u00e9ments d\u2019un mythe, d\u2019un conte ou d\u2019un r\u00e9cit, comme des motifs).<\/p>\n<p>D\u2019abord le film <i>Safe<\/i> de Todd Haynes \u2013 d\u2019o\u00f9 l\u2019arr\u00eat sur ce mot, et un autre n\u0153ud entre univers (et d\u00e9doublement). Ensuite le cruel conte traditionnel compil\u00e9 par les fr\u00e8res Grimm, <i>L<\/i><i>es sept corbeaux<\/i>. Enfin, une histoire de femme qui se dirige vers la falaise, avec son chien, en Ecosse, et qui semble \u00eatre l\u2019une des traductions en cours, et dont on ne sait pas bien s\u2019il renvoie \u00e0 Virginia Woolf, ou a Mark Haddon, mais peu importe.<\/p>\n<p>Autre d\u00e9doublement, celui qui se joue entre <i>je<\/i> et <i>elle<\/i>, lorsqu\u2019<i>elle<\/i> devient, peut-\u00eatre, l\u2019 \u00ab\u00a0amie\u00a0\u00bb Hope (le \u2018chapitre\u2019 IV s\u2019intitule <i>Memories of Hope<\/i>), laquelle d\u2019ailleurs s\u2019identifie \u00e0 Carol, l\u2019h\u00e9ro\u00efne recluse  de <i>Safe<\/i>, et qui a  deux s\u0153urs, Faith et Love. Ces trois noms, Hope, Faith et Love, les trois vertus th\u00e9ologales, font-ils r\u00e9f\u00e9rence encore au recueil du philosophe catholique de Josef Pieper\u00a0? Ce qui est av\u00e9r\u00e9, ce qui relie tous ces motifs, est toutefois bien pr\u00e9cis\u00e9ment le poids de la faute, contrari\u00e9e dans le r\u00eave, mais bien tangible dans la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<blockquote><p>Durant la veille tout lui revient et elle ne peut croire que tout soit vrai. Je n\u2019ai rien v\u00e9cu de tout cela. Elle pr\u00e9f\u00e8re \u00e9grener ses p\u00e9ch\u00e9s. Elle s\u2019attarde sur la vanit\u00e9, la m\u00e8re de tous ses vices, de toutes ses peurs. On dit \u00e0 tort que les traducteurs sont humbles. Pour sa part, elle a toujours pris un malin plaisir \u00e0 s\u2019effacer ostensiblement. \u00ab\u00a0Voyez comme vous ne me voyez pas\u00a0!\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Je suis absente de ce texte, d\u2019une absence virtuose.\u00a0\u00bb Mais ce sont ses mots, ses choix, ses strat\u00e9gies qui font exister ce texte tel qu\u2019il est. Elle semble absente du texte car elle ne fait qu\u2019un avec lui. Elle l\u2019a engendr\u00e9. L\u2019original n\u2019est qu\u2019une matrice, lettre morte, qu\u2019elle appelle \u00e0 la vie pour tous ceux de sa langue. Comment ne pas en concevoir quelque l\u2019orgueil ? (53)<\/p><\/blockquote>\n<p>Ainsi donc la culpabilit\u00e9 ressentie dans la biographie (je r\u00e9p\u00e8te que je n\u2019explorerai pas ici ce th\u00e8me) s\u2019accapare du texte, ou plus justement du texte traduit, de la traduction ou du traduire, comme pour souligner que quelque chose en lui n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 sa place, comme si l\u2019on suspectait un d\u00e9faut de souverainet\u00e9 de la traductrice, une mani\u00e8re d\u2019usurpation.<\/p>\n<p>Il est vrai que la traduction brouille par d\u00e9finition les instances et les personnes (\u00ab\u00a0chacun de ces moments aurait pu avoir \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu par une autre\u00a0\u00bb, 33\u00a0; \u00ab\u00a0comme de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du miroir, jeu de formes, suite logique, les espaces, cette fois-ci, s\u2019\u00e9taient invers\u00e9s.\u00a0\u00bb, 109), mais \u00ab\u00a0elle ne connaissait pas le go\u00fbt de l\u2019autre, de l\u2019entre-deux, que l\u2019on pr\u00eatait aux gens de son m\u00e9tier. Sans doute, sa force motrice r\u00e9sidait dans la recherche du pur.\u00a0\u00bb (36)<\/p>\n<p>Ceci est paradoxal, puisque pr\u00e9cis\u00e9ment, tout ici confine \u00e0 la d\u00e9sincarnation, la d\u00e9sint\u00e9gration, \u00e0 la d\u00e9sindividualisation. Ne cherche-t-on pas, en quelque sorte, \u00e0 retrouver, dans la disparition, une esp\u00e8ce d\u2019\u00e9tat d\u2019innocence (127, et surtout 85\u00a0: \u00ab\u00a0Il arrive qeu les vierges se suicident\u00a0\u00bb, seul aphorisme sur une page blanche), et pour ce faire, \u00ab\u00a0dispara\u00eetre sans mourir\u00a0\u00bb (44) comme le ferait, en effet, l\u2019auteur traducteur\u00a0?<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 <i>safe<\/i> pour <i>safe<\/i>.<\/p>\n<blockquote><p>[E]lle imagine un espace et superpose, \u00e0 la g\u00e9om\u00e9trie de la pi\u00e8ce, \u00e0 sa transparence, celle des mots, celle des langues, l\u2019une sur l\u2019autre, l\u2019une \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019autre, op\u00e9ration blanche, de l\u2019une \u00e0 l\u2019autre : coffre-fort, <i>safe<\/i>, en anglais, en allemand se dit : <i>Tresor<\/i>. (56)<\/p><\/blockquote>\n<p>Ainsi donc, l\u2019unique solution, remarquablement \u00e9nonc\u00e9e, a consist\u00e9 \u00e0 \u00e9difier ce cube clos (46), petit igloo de porcelaine (9, 16, 115, 129), pour se prot\u00e9ger, s\u2019enclore (109).<\/p>\n<blockquote><p>Or sans flamme tout aussi bien, car l\u2019h\u00e9ro\u00efsme n\u2019est pas s\u00e9rieux : dans ces mots de l\u2019autre, non ceux de mort, mais ceux inquiets, qu\u2019ils me confiaient, que je passais en contrebande, du haut de ma tour, du haut de ma fen\u00eatre, bruissant l\u2019esprit bruissant, puis, comme si je n\u2019avais de toute fa\u00e7on jamais \u00e9t\u00e9 l\u00e0, comme si la blancheur pouvait me recouvrir et ne rien effacer, comme s\u2019il n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 question de moi, en r\u00e9alit\u00e9, puisque j\u2019aurais trouv\u00e9, dans ces mots, ceux inquiets, quelque chose \u00e0 sauver, avant de dispara\u00eetre. (166)<\/p><\/blockquote>\n<p>Quelque chose donc \u00e0 transmettre, du fonds commun du langage (22), comme si quelque chose encore \u00e0 sauver l\u2019\u00e9tait par des mal-en-point, des marginaux, les perdants, les otages ou prisonniers d\u2019un genre d\u2019h\u00f4pital. Ce sont donc l\u00e0, des carreaux (de l\u2019exergue aux p.16, 109, 129, 141-146 et 164), un abri o\u00f9 l\u2019on est captive (47, 56, 119, 134, 146).<\/p>\n<blockquote><p>Si tu me demandais \u00e0 quoi ressemblait ce lieu je ne pouvais pas te le d\u00e9crire. Pas comme l\u2019on d\u00e9crit un b\u00e2timent, en tout cas. Il avait l\u2019impr\u00e9cision du r\u00eave. (73)<\/p><\/blockquote>\n<p>Et c\u2019est \u00e0 travers le r\u00eave que, peu \u00e0 peu on comprend (ou feint de comprendre) le processus d\u2019ali\u00e9nation en jeu.<\/p>\n<p>La hantise dont Hope est la proie se r\u00e9sout ainsi (d\u2019abord) a un silence. Un silence, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 un nouvel abandon, un abandon \u00e0 nouveau royaume, cette fois celui des mots. La traduction semblait pouvoir appara\u00eetre comme une solution, seulement au bon d\u2019un moment, celle qui traduit de l\u2019anglais vers le fran\u00e7ais, se retrouve \u00e9trang\u00e8re \u00e0 l\u2019une (43, l\u2019anglais, incompris) comme \u00e0 l\u2019autre (156, le fran\u00e7ais, <i>\u00e9trang\u00e9<\/i>) langue.<\/p>\n<p>Mais parce que pour \u00e9chapper \u00e0 la violence du monde, les tourments, qui prennent la forme d\u2019une famille, d\u2019un homme, du mal m\u00eame, on se fa\u00e7onne et love dans un coffre-fort sur mesure, \u00e9crire, traduire, cette op\u00e9ration n\u2019est pas sans cons\u00e9quences\u00a0: \u00ab\u00a0la pi\u00e8ce, parfaitement s\u00fbre, s\u2019est referm\u00e9e sur moi (147), comme c\u2019est d\u2019ailleurs indiqu\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9but\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Le texte avait quelque chose d\u2019impitoyable et se refermait sur elle. Le texte se refermait toujours sur elle, et s\u2019il y avait toujours une issue, elle mettait toujours un temps consid\u00e9rable \u00e0 la trouver. L\u2019issue \u00e9tait dissimul\u00e9e dans \u2013 ou derri\u00e8re \u2013 un mot, une tournure de phrase, qui semblait parfaitement uniforme, conforme au reste du texte. Comme le livre qu\u2019il faut retrouver sur les \u00e9tag\u00e8res d\u2019une biblioth\u00e8que factice, parmi les autres livres en carton le seul vrai livre, et qui dissimule le levier d\u2019une porte en trompe-l\u2019\u0153il. Parfois, l\u2019issue demeurait cach\u00e9e. Elle y demeurait prisonni\u00e8re. (32)<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Confondre le mal<\/h2>\n<p>Nous nous trouvons finalement devant une aporie. Une impasse. La fin d\u2019un texte conclut brillamment\u00a0: \u00ab\u00a0Je me rends malade, \u00e0 chercher une solution, comment continuer ce que ma m\u00e8re a commenc\u00e9, comment poursuivre son \u0153uvre d\u2019amour, comment laisser Dehors dehors. Je ne vois aucune solution.\u00a0\u00bb (82)<\/p>\n<p>Il n\u2019y a pas solution, jamais. Il n\u2019y a que la lutte. L\u2019humiliation, l\u2019ali\u00e9nation vient de loin et perdure. \u00ab\u00a0Seulement, un jour, cela prend fin\u00a0\u00bb (21). L\u2019\u0153uvre de Lucie Ta\u00efeb est le chant de ce jour.<\/p>\n<p> Lucie Ta\u00efeb \u00e9labore une forme originale, exigeante, qui s\u2019abouche \u00e0 la m\u00e9taphore (la po\u00e9sie) et l\u2019exonde au r\u00e9cit, qui rel\u00e8ve plut\u00f4t de la continuit\u00e9 (m\u00eame contrari\u00e9e) : elle mine, si l\u2019on veut, le terrain, rompant la confiance habituelle du lecteur vers des territoires incertains (des pays lointains), tout en retournant \u00e0 l&rsquo;imaginaire (m\u00ealant diff\u00e9rentes dimensions litt\u00e9raires (personnage-narrateur\/auteur, r\u00e9cit\/conte, prose\/po\u00e9sie). Ce proc\u00e9d\u00e9 \u00e9chappe \u00e0 la d\u00e9monstration, et rel\u00e8ve probablement d\u2019une facult\u00e9 mal neurobiologique malconnue, inh\u00e9rente \u00e0 tout auteur, \u00e0 tout lecteur, et repr\u00e9sente une esp\u00e8ce de d\u00e9passement de l\u2019impasse, de l\u2019aporie.<\/p>\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui \u00e9vacue toute sensiblerie, tout contentement et tout \u00e9gocentrisme pourtant caract\u00e9ristique de l\u2019\u00e9poque (m\u00eame dans des textes n\u00e9cessairement \u00e9prouvant). C\u2019est aussi ce qui fait de cette \u0153uvre un non-t\u00e9moignage du quotidien et lui conf\u00e8re une aura universelle, m\u00eame si les allusions soci\u00e9tales, politiques sont pr\u00e9sentes \u2013 en ce sens l\u2019\u00e9vocation du virus et de la maladie apparut comme particuli\u00e8rement pr\u00e9monitoire (avec ses errements et ses erreurs, en passant).<\/p>\n<p>Cette culpabilit\u00e9 qui, \u00e0 mon sens, est le plus lourd fardeau de l\u2019h\u00e9ro\u00efne, Lucie Ta\u00efeb l\u2019affronte sans fard, ce qui est son courage et son honneur. Constatant plut\u00f4t que s\u2019offusquant de ce que \u00ab\u00a0 les h\u00e9ro\u00efnes des contes apprennent toujours l\u2019humilit\u00e9 l\u2019humiliation le silence de soi le sommeil\u00a0\u00bb (27), elle traduit pour nous ce lot (de l\u2019h\u00e9ro\u00efne, pour le moins)\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Ce n\u2019est pas son silence qui la sauve, ni sa bravoure, ni rien, seulement le prix, ce qu\u2019elle endure, ce qu\u2019elle accepte de risquer. (163)<\/p><\/blockquote>\n<p>Alors oui, c\u2019est une esp\u00e8ce de disparition accept\u00e9e, que celle de vouloir \u00e9crire des livres, c\u2019est un mal n\u00e9cessaire, un enfermement. \u00ab\u00a0Elle avait entendu parler du mal\u00a0\u00bb (45) \/ \u00ab\u00a0Le mal qui l\u2019atteint s\u2019est log\u00e9 dans la gorge\u00a0\u00bb (91). Le jeu de mot que par mon association je provoque voudrait dire cette m\u00eame chose. Lucie Ta\u00efeb est bel et bien consciente du mal qui r\u00e8gne en le monde (c\u2019est m\u00eame parce que r\u00e8gne le mal en ce monde probablement qu\u2019il est tel qu\u2019il est). Mais elle ne rel\u00e2che jamais (elle ne l\u00e2che jamais la main) la bride de cela qui en rend mieux compte, au point de l\u2019exciter, et sans intention de lui nuire\u00a0: la litt\u00e9rature. Non pour glorifier mais pour rendre compte. Et au contraire de qui s\u2019en paye de mots, l\u2019\u00e9conomie ici (la po\u00e9tique) interroge pr\u00e9cis\u00e9ment le lieu o\u00f9 \u00ab\u00a0germe\u00a0\u00bb (97) le mot, incunable ou fragment, vertu ou p\u00e9ch\u00e9, b\u00e9b\u00e9 ou suicide, couronne ou excr\u00e9ment.<\/p>\n<p>Je retrouve ici Bataille, qui aura inclus volontiers les livres de Ta\u00efeb dans son catalogue\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>La communication, au sens o\u00f9 je voudrais l&rsquo;entendre, n&rsquo;est en effet jamais plus forte qu&rsquo;au moment o\u00f9 la communication au sens faible, celle du langage profane [\u2026] s&rsquo;av\u00e8re vaine, et comme une \u00e9quivalence de la nuit<sup class='footnote'><a href='#fn-15899-4' id='fnref-15899-4' onclick='return fdfootnote_show(15899)'>4<\/a><\/sup>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00ab\u00a0Y a-t-il des femmes assez sages \u2013 ou assez puissantes \u2013 pour gu\u00e9rir sa peur sans effacer sa faute\u00a0? (49) demande ing\u00e9nument la narratrice. Je crois qu\u2019on peut affirmer sans rougir que l\u2019\u0153uvre de Lucie Ta\u00efeb est la r\u00e9ponse m\u00eame de la puissance et de la sagesse incarn\u00e9es.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-15899'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-15899-1'> On note qu\u2019en-de\u00e7\u00e0 du XVIIIe si\u00e8cle, les \u00e9crivains du mal ou \u00e9crivains du livre noir, comme je les avais appel\u00e9 \u00e0 la fin des ann\u00e9es 90, ne se saisissent pas du roman (les m\u00eames raisons de malentendu ?) : Saint-Evremond, Viau, Sc\u00e8ve, Villon n\u2019\u00e9crivent pas de fictions \u2013 \u00e0 l\u2019exception notable de Rabelais. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-15899-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-15899-2'> Lucie Ta\u00efeb, <i>Les \u00e9chapp\u00e9es<\/i>, L\u2019Ogre, 2019 ; les num\u00e9ros entre parenth\u00e8ses indiquent les pages. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-15899-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-15899-3'> L\u2019Ogre, 2015. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-15899-3'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-15899-4'> Georges Bataille, <i>La litt\u00e9rature et le mal<\/i>, Gallimard, 1957. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-15899-4'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[242,30,3534],"tags":[759,1675,1554,3825,1021,91,3826,384,3822,3823,1972,383,2024,3819,582,3828,822,3747,3821,3820,3827,3824,1532],"class_list":["post-15899","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-chantiers","category-critique-chronique","category-la-itterature-inquiete","tag-angoisse","tag-baruch-spinoza","tag-emile-zola","tag-enfermement","tag-femme","tag-georges-bataille","tag-hopital","tag-inquietude","tag-la-faute-de-labbe-mouret","tag-la-litterature-et-le-mal","tag-la-litterature-inquiete","tag-lircrire","tag-litterature-inquiete","tag-lucie-taieb","tag-maladie","tag-mark-haddon","tag-melancolie","tag-pandemie","tag-safe-film","tag-safe-roman","tag-todd-haynes","tag-traduire","tag-virginia-woolf"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15899","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=15899"}],"version-history":[{"count":16,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15899\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":15908,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15899\/revisions\/15908"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=15899"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=15899"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=15899"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}