{"id":15432,"date":"2021-02-06T20:59:18","date_gmt":"2021-02-06T18:59:18","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=15432"},"modified":"2024-09-29T21:31:36","modified_gmt":"2024-09-29T19:31:36","slug":"panitza-prologue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-prologue\/","title":{"rendered":"L&rsquo;affaire Panitza, prologue"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/jamaica-ave.jpg\" alt=\"\" width=\"500\" height=\"263\" class=\"aligncenter size-full wp-image-17826\" srcset=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/jamaica-ave.jpg 500w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/jamaica-ave-300x158.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 500px) 100vw, 500px\" \/><br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<h3>1. Pleasantville, Mount Pleasant, chez Prospero<\/h3>\n<p>Une pizzeria comme il y en a des milliers. Prospero parlait avec le Professeur. Il entendait \u00e0 peine la conversation. \u00ab\u00a0Mm mmm mm mmm-mm mm, mm fleur, mm-mmm-m mm. Mm mmmm. M !\u00a0\u00bb En substance.<\/p>\n<p>Il attend la quatre saisons. Lucy finalement arrive, un broc de plastique dans une main, le carton \u00e0 pizza dans l&rsquo;autre. \u00ab\u00a0Salut Johnny. Voil\u00e0 la quatre saisons. Tu sais ce que m&rsquo;a dit un client hier ? Avec le temps qu&rsquo;on a, chez nous, on les appelle les Deux saisons. \u00c7a m&rsquo;a pas fait rire, sur le moment, j&rsquo;ai pas que \u00e7a \u00e0 foutre. Mais en cuisine je me suis marr\u00e9e. \u00c9videmment Panish a pas compris. Sauce piquante tu l&rsquo;as ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Dis-moi, tu sais ce qu&rsquo;il est en train de raconter, le Prof ?<br \/>\n&#8211; Bah, parait qu&rsquo;il y a des fleurs qui portent le nom de Prospero. Prospero lui il s&rsquo;en fout bien pas mal puisque son vrai nom c&rsquo;est Aldo.<br \/>\n&#8211; Le monde est tout de m\u00eame plus beau avec des Italiens.<br \/>\n&#8211; Bon app&rsquo; !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3>2. Mount Pleasant > JFK, le trajet<\/h3>\n<p>Dans le taxi qui le m\u00e8ne \u00e0 JFK John repense \u00e0 ce que lui a dit Prospero quand il est venu d\u00e9barrasser, que le prof (William K. Sparks, professeur d&rsquo;Humanit\u00e9s et Culture de la nature) lui avait fait tout un cin\u00e9ma avec ses fleurs, puis finalement ils ont longuement dissert\u00e9 sur les pr\u00e9noms, et sur l&rsquo;usage qu&rsquo;ont les Am\u00e9ricains d&rsquo;ajouter l&rsquo;initiale de leur deuxi\u00e8me pr\u00e9nom, surtout \u00e0 l\u2019universit\u00e9, et le prof a avou\u00e9 que lui n&rsquo;en avait pas, qu&rsquo;il avait invent\u00e9 celui-l\u00e0, K., pour Kafka peut-\u00eatre ? non pour Kaiser. Michael Kaiser Sparks, \u00e7a p\u00e8te. De toute fa\u00e7on personne ne te demande jamais ce qu&rsquo;elle veut dire, l&rsquo;initiale du milieu, sauf dans les bibliographies, mais encore faut-il publier des articles, et moi j&rsquo;ai arr\u00eat\u00e9, a dit Bill, mais Prospero lui aurait r\u00e9pondu qu&rsquo;il s&rsquo;en foutait, de toute fa\u00e7on lui son vrai pr\u00e9nom c&rsquo;\u00e9tait Aldo, sans \u00ab\u00a0initiale du milieu\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Rosemary se heurtait, \u00e0 la radio, \u00e0 l&rsquo;aveuglement d&rsquo;une famille qui avait \u00e9t\u00e9 roul\u00e9e dans la farine par un un mont-de-pi\u00e9t\u00e9 v\u00e9reux. Le taxi tendait l&rsquo;oreille, ce qui lui donnait un air de traviole bizarre, et inqui\u00e9tait un peu John sur la conduite. Mais il n&rsquo;y avait pas de trafic, et d\u00e9j\u00e0 on voyait au loin la skyline se dessiner. Comme le conducteur avait remarqu\u00e9 l&rsquo;air de Panitza, et que le programme avait touch\u00e9 son terme, il lui demanda :<br \/>\n\u00ab\u00a0Vous \u00eates s\u00fbr que vous voulez passer par Flushing, \u00e7a va vous faire un sacr\u00e9 d\u00e9tour.<br \/>\n&#8212; Oui, r\u00e9pondit John. Je suis s\u00fbr. Vous ne pouvez pas savoir le luxe que c&rsquo;est pour moi d&rsquo;\u00e9viter Manhattan.<br \/>\n&#8212; Bah c&rsquo;est vous qui voyez\u00a0\u00bb, avec cet air d\u00e9sol\u00e9 mais satisfait du type qui a tout fait pour \u00e9viter \u00e0 son client de se faire arnaquer mais qui l&rsquo;accompagne volontiers dans cette arnaque.<\/p>\n<p>Il reprit : \u00ab\u00a0Vous suivez <em>Rosemary<\/em> vous aussi ?<br \/>\n&#8212; Pas du tout, je n&rsquo;ai pas la radio. D&rsquo;ailleurs c&rsquo;est rare de voir une radio dans un taxi, non ?<br \/>\n&#8212; Bah, c&rsquo;est qu&rsquo;on fait de la route, surtout quand on a des clients qui vous font traverser les trois quarts de la ville !<br \/>\n&#8212; Vous parlez de moi l\u00e0 ? Vous vous rappelez que votre temps vous est pay\u00e9 par mes soins ?<br \/>\n&#8212; Ah vous avez raison, M&rsquo;sieur&#8230; (Il fit un genre de geste comme s&rsquo;il clignait de la t\u00eate &#8211; c&rsquo;\u00e9tait surjou\u00e9.) Alors comme \u00e7a vous partez en voyage ? Vous allez o\u00f9 si c\u2019est pas indiscret ? En Californie ?<br \/>\n&#8212; Ah non, pas vraiment, m\u00eame si para\u00eet-il le climat y est le m\u00eame? Non je vais en Europe, en France pour \u00eatre pr\u00e9cis.<br \/>\n&#8212; En France&#8230; r\u00e9p\u00e9ta le chauffeur, qui resta alors longuement songeur&#8230;<br \/>\n&#8212; Heu, vous connaissez ?<br \/>\n&#8212; J&rsquo;y ai \u00e9t\u00e9 en France&#8230; pendant la guerre. Pas de bons souvenirs, je vous garantis.<br \/>\n&#8212; Je suis d\u00e9sol\u00e9.<br \/>\n&#8212; Pensez ! Vous allez \u00e0 Paris ?<br \/>\n&#8212; J&rsquo;arrive \u00e0 Paris, mais je prends de suite le train pour le Sud, je vais en Provence.<br \/>\n&#8212; Connais pas.<br \/>\n&#8212; C&rsquo;est le sud.<br \/>\n&#8212; Moi \u00e0 Paris, j&rsquo;ai bien connu une mignonne, dans le quartier des, enfin vous m&rsquo;avez compris.<br \/>\n&#8212; Oui oui.<br \/>\n&#8212; Ginette.<br \/>\n&#8212; &#8230;<br \/>\n&#8212; Jambe-en-l&rsquo;Air, qu&rsquo;on l&rsquo;appelait, la garnison.<br \/>\n&#8212; &#8230;<br \/>\n&#8212; Si vous voyez ce que je veux dire&#8230;<br \/>\n&#8212; Oui je crois avoir saisi le tableau.\u00a0\u00bb<br \/>\nIls \u00e9taient dans le Bronx. John dit au chauffeur de prendre par Throggs Neck (\u00ab\u00a0Vous \u00eates s\u00fbr ?\u00a0\u00bb), puis ils travers\u00e8rent l&rsquo;estuaire de l&rsquo;East River, prirent la voie jusqu&rsquo;\u00e0 Jamaica Avenue, selon les indications de John que le chauffeur mettait toujours en question, ne serait-ce que par ses moues dubitatives ou r\u00e9probatrices. \u00ab\u00a0C\u2019est parce que tout est un peu&#8230; instable ici, je n&rsquo;aime pas bien fr\u00e9quenter ces quartiers.\u00a0\u00bb Des chantiers en effet masquaient, un peu partout, les berges, les roseli\u00e8res et les prairies humides qui avaient d\u00fb faire la fiert\u00e9 des chasseurs-cueilleurs que les Hollandais avaient fini par d\u00e9busquer &#8211; et exterminer, c\u2019est vrai.<br \/>\nAlors qu&rsquo;ils s\u2019approchaient de la gare, le chauffeur reprit la parole : \u00ab\u00a0En France, quand vous serez en France, vous pourriez me faire une commission ?<br \/>\n&#8212; Heu, pardon ? De quel genre ?<br \/>\n&#8212; Si vous pouvez, vous pourriez faire un geste symbolique, pour Ginette, pour moi, Butler, &lsquo;chant\u00e9, qui a aim\u00e9 Ginette entre deux combats ? Je sais pas : un mot, une pierre, une branche&#8230; ?<br \/>\n&#8212; Oui Butler, je ferai \u00e7a. Moi c&rsquo;est John. Vous avez un matricule ? J&rsquo;essaierai de vous retrouver.<br \/>\n&#8212; Yes sir ! C&rsquo;est facile c&rsquo;est le code de New York-Wetschester, 10, et celui de Paris je crois, 76; 1076 ! Facile non ?<br \/>\n&#8212; Simplissime, eh bien je dois filer mais je vous remercie de ce beau voyage !<br \/>\n&#8212; Tout le plaisir a \u00e9t\u00e9 pour moi, bon voyage Mr. John&#8230; John ?<br \/>\n&#8212; Panitza.<br \/>\n&#8212; Bon voyage M.Panitza.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3>3. Paris-Marseille, 1953<\/h3>\n<p>Il fait froid, ce n&rsquo;est pas qu&rsquo;il fasse mauvais, mais le ciel est p\u00e2le et le vent est aussi piquant qu&rsquo;humide. Le voyage a \u00e9t\u00e9 horrible, comme d&rsquo;habitude. Et trop long. \u00c0 pr\u00e9sent John prend une nouvelle navette pour le centre-ville. Le paysage est invisible, totalement embu\u00e9. Lorsqu&rsquo;ils p\u00e9n\u00e8trent dans la ville, la brume semble encore plus \u00e9paisse. Panitza ne reconna\u00eet aucune rue jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;arr\u00eat du bus.<\/p>\n<p>\u00c0 la Gare de Lyon, Panitza doit encore entendre deux heures le train de nuit. Il va manger dans une brasserie du boulevard Diderot (petit sal\u00e9 lentilles).<br \/>\nIl monte dans le train de nuit et s&rsquo;\u00e9boule jusqu&rsquo;au r\u00e9veil, \u00e0 Marseille. En principe on doit l&rsquo;attendre, un employ\u00e9 des traducteurs du journal. Il descend les escaliers de Saint-Charles, longs comme le soleil qui y \u00e9tire et maltraite le corps des voyageurs. Au pied des marches, une jeune femme l&rsquo;attend, comme convenu, devant un r\u00e9verb\u00e8re. Elle porte un \u00e9criteau peint de deux lettres noires comme un embl\u00e8me fun\u00e9raire : RD.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0M. Panitza ? Je suis Catherine, du journal Je vous emm\u00e8ne directement, \u00e7a vous va ? Vous pouvez m&rsquo;appeler Cathy. On va \u00e0 Manosque, c&rsquo;est l\u00e0 que vous vous arr\u00eaterez. Vous vous y reposerez et dans quelques jours nous irons trouver l&rsquo;auteur. Mais nous visiterons le pays, si vous \u00eates d&rsquo;accord d\u00e8s demain. Vous avez fait bon voyage ? Vous venez de si loin ! Comme j&rsquo;aimerais aller en Am\u00e9rique ! Mais pardonnez-moi, je suis bavarde ! Nous nous arr\u00eaterons en dehors de la ville pour manger. Avez-vous faim ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3>4. Provence, 1953 : l&rsquo;\u00e9clat<\/h3>\n<p>Panitza pose le premier le pied sur le plateau : des dalles naturelles coin\u00e7aient la route de toute fa\u00e7on, et ils s&rsquo;arr\u00eat\u00e8rent dans le petit large d&rsquo;un champ qui semblait de pierres. Le soleil dardait, et le ciel n&rsquo;\u00e9tait pas du tout p\u00e2le. Ni m\u00eame l\u00e9g\u00e8rement ray\u00e9, comme \u00e0 Marseille. Il \u00e9tait froid bleu soutenu, et la lumi\u00e8re venait enrober comme elle le fait le pastel des choses. Tout \u00e9tait \u00e9clatant, rembourr\u00e9 de lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>Devant une esp\u00e8ce de dorsale de calcaire, que caressait le houppier d&rsquo;un ch\u00eane \u00e9chevel\u00e9 et noir comme un pubis, Panitza restait en admiration. Je suis au squelette du monde, pensa-t-il. Ainsi se vit-il, tout \u00e0 coup, \u00e0 des miles et des miles de l&rsquo;\u00e9tablissement Prospero, de Bill et de Lucy.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/revest.jpg\" alt=\"\" width=\"\" class=\"aligncenter\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><font size=\"1\"> \u2219 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-01\/\">suivant<\/a><\/font><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; 1. Pleasantville, Mount Pleasant, chez Prospero Une pizzeria comme il y en a des milliers. Prospero parlait avec le Professeur. Il entendait \u00e0 peine la conversation. \u00ab\u00a0Mm mmm mm mmm-mm mm, mm fleur, mm-mmm-m mm. Mm mmmm. M !\u00a0\u00bb En substance. Il attend la quatre saisons. 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