{"id":15429,"date":"2021-02-14T12:20:41","date_gmt":"2021-02-14T10:20:41","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=15429"},"modified":"2024-09-29T21:37:28","modified_gmt":"2024-09-29T19:37:28","slug":"panitza-01","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-01\/","title":{"rendered":"L&rsquo;affaire Panitza 01"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>L&rsquo;affaire Panitza est une longue nouvelle in\u00e9dite, pr\u00e9sent\u00e9e <a href=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/l-affaire-panitza\/\">ici<\/a>, et qui d\u00e9bute par ce <a href=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-prologue\/\">prologue<\/a>.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Francie se tenait droite sur ses hanches, sur l&rsquo;esp\u00e8ce de parquet de palettes qu&rsquo;ils avaient fait devant le bar pour permettre de servir les clients. Si on traversait la place, on \u00e9tait certain de ne pas la rater, le jour de march\u00e9, avec ses bottes et son bonnet qui ressemblait \u00e0 une b\u00fbche, toute noire. Elle n&rsquo;avait pas choisi de vivre son deuil recluse dans sa maison, haut dans le village, \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart, mais elle affichait son visage, placide bien que piquet\u00e9 par le froid, \u00e0 la barbe de tous, un caf\u00e9 \u00e0 la main.<\/p>\n<p>La plupart s&rsquo;en fichaient, mais Bertin, de la mairie, qui avait des accointances avec la famille, aurait souhait\u00e9 que \u00e7a se passe autrement. Dans le recueillement, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans la discr\u00e9tion. Tout se savait ici, et on a t\u00f4t fait de d\u00e9monter un th\u00e9\u00e2tre &#8212; du moins en \u00e9tait-on certain. Elle n&rsquo;\u00e9tait pas de cet avis, Francie. Son mari \u00e9tait parti, emport\u00e9 par l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie, elle n&rsquo;avait plus rien, et elle entendait bien le montrer \u00e0 tous. Ce plus rien.<\/p>\n<p>Elle avait pleur\u00e9, oui, mais elle avait d\u00fb se remettre sur pied. C&rsquo;\u00e9tait pas la premi\u00e8re perte, et ce sera pas la derni\u00e8re. Elle aussi elle avait un commerce \u00e0 faire tourner et si les beaux vestons la narguaient, elle au moins n&rsquo;avait ni dettes, ni cr\u00e9ances. Elle n&rsquo;avait qu&rsquo;\u00e0 ouvrier sa porte pour recevoir, sans faux-conduit ou passe-droite, et en \u00e9t\u00e9 c&rsquo;\u00e9tait meilleur encore : de cet acharnement de ruche \u00e0 elle seul, elle pouvait tirer m\u00eame miel. Elle n&rsquo;avait de compte \u00e0 rendre \u00e0 personne, et \u00e7a lui plaisait bien, apr\u00e8s les courses, de se montrer aussi g\u00e9n\u00e9reuse qu&rsquo;hautaine, sur des planches mal d\u00e9lav\u00e9es de la ville, \u00e0 attendre un pays tout en sirotant son caf\u00e9. Avec beaucoup de sucre. Beaucoup, beaucoup de sucre.<\/p>\n<p>Pfaff sortait de la boucherie, et il \u00e9tait sur sa motocyclette, en train de t\u00e2cher de sortir de l&rsquo;orni\u00e8re o\u00f9 une voiture press\u00e9e l&rsquo;avait laiss\u00e9. Il s&rsquo;aga\u00e7a et prof\u00e9ra le d\u00e9but d&rsquo;un sonore \u00ab\u00a0Va te fair&#8230;\u00a0\u00bb qu&rsquo;il termina dans sa barbe, d&rsquo;une voix douce et comme renvers\u00e9e, parce qu&rsquo;\u00e0 ce moment pr\u00e9cis deux vieilles dames couvertes de noir, gants et voiles noirs, se tenant par le coude, passaient sur le trottoir. Il se ravisa et projeta sa col\u00e8re dans le moteur qu&rsquo;un coup de rein permit de propulser.<\/p>\n<p>Comme tous les mardis, il allait acheter une tranche chez Marius, apr\u00e8s quoi il irait prendre un blanc sec chez Bron.<\/p>\n<p>Toutes les heures environ, durant tout le temps que durait l&rsquo;animation li\u00e9e au commerce, de la Gran&rsquo;Rue \u00e0 la Gran&rsquo;Place, Francie revenait vers Bron pour un caf\u00e9. Elle tenait le stand de Pfaff le temps qu&rsquo;il aille chez Marius, \u00e0 pas tout pr\u00e8s &#8212; il en profitait pour faire le plein du petit r\u00e9servoir sur la nationale, pas loin de Pierrevert o\u00f9, une fois chaque tant, il allait m\u00eame pousser pour visiter une tante un peu malade.<\/p>\n<p>Bron, cette fois, avait entrav\u00e9 l&rsquo;entr\u00e9e de son local avec une tr\u00e8s jolie table marquet\u00e9e en arlequin (les autres riaient et lui demandaient o\u00f9 il l&rsquo;avait trouv\u00e9e, elle serait tellement mieux dans son salon, ou mieux, dans sa chambre, pourquoi la laisser l\u00e0 aux intemp\u00e9ries, aux gestes brusques, aux racontars) et \u00e0 chaque fois qu&rsquo;elle se pr\u00e9sentait, il devait interrompre ce qu&rsquo;il faisait &#8212; la plupart du temps rien, regarder l&rsquo;\u00e9cran vide. Il s&rsquo;\u00e9tait mis en t\u00eate que, depuis les annonces du pr\u00e9fet, une esp\u00e8ce de couvre-feu avait \u00e9t\u00e9 instaur\u00e9e, et plus aucun client n&rsquo;avait le droit de s&rsquo;accouder au bar, tout devait se faire dans la porte, entre deux bourrasques, et \u00e7a avait refroidi jusqu&rsquo;aux habitu\u00e9s. En v\u00e9rit\u00e9, Bron avait peur : il se rappelait les racontars de son grand-p\u00e8re, qui avait surv\u00e9cu de justesse \u00e0 l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie de chol\u00e9ra. Il savait que moins on voyait de monde, mieux on se portait &#8212; c&rsquo;est-\u00e0-dire survivait. Qu&rsquo;ils tombaient comme des mouches. Mais il savait aussi que, pour un bar, tenir porte close n&rsquo;\u00e9tait pas la meilleure des strat\u00e9gies. Il opta pour une belle devanture marquet\u00e9e. Il disait C&rsquo;est juste comme que j&rsquo;ai d\u00e9plac\u00e9 le zingue, un peu \u00e0 l&rsquo;italienne, vous voyez ?<\/p>\n<p>Jojo, un p&rsquo;tit noir, dit Francie qui s&rsquo;\u00e9tait mise en t\u00eate, depuis qu&rsquo;elle tenait ainsi le pont, d&rsquo;appeler Bron Jojo, si bien qu&rsquo;il lui fallait toujours un certain temps avant qu&rsquo;il ne se rende compte qu&rsquo;elle lui passait commande, qu&rsquo;elle s&rsquo;adressait \u00e0 lui. C&rsquo;\u00e9tait toujours le m\u00eame rituel. Encore, r\u00e9pondait-il, mais tu vas te faire sauter la marmite ! et il ex\u00e9cutait. La marmite, pour lui, c&rsquo;\u00e9tait le c\u0153ur. Il savait qu&rsquo;il y avait une image mieux appropri\u00e9e pour dire le c\u0153ur, mais il ne s&rsquo;en rappelait jamais, alors il avait opt\u00e9 pour la marmite.<\/p>\n<p>Comme \u00e7a \u00e7&rsquo;en s&rsquo;ra fini de ton gourbi, r\u00e9pondait-elle, modulant rarement son expression, et jamais son contenu. Dans l&rsquo;esprit de Francie, la marmite \u00e9voquait une bombe artisanale.<\/p>\n<p>Pour elle, c&rsquo;\u00e9tait le pousser \u00e0 comprendre que le coup de la palette \u00e9tait une connerie.<\/p>\n<p>Pfaff se pointa. Pas grand monde aujourd&rsquo;hui, fit-il en guise de salut, que seul pouvait entendre Francie, Bron \u00e9tant occup\u00e9 \u00e0 moudre. Elle ne r\u00e9pondit pas tout de suite. Et lorsqu&rsquo;elle r\u00e9pondit, il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 ailleurs.<\/p>\n<p>Pas plus que demain, elle siffla.<\/p>\n<p>Ils burent leur caf\u00e9. Pour le p&rsquo;tit personnel, jeta Francie. Puis s&rsquo;en all\u00e8rent, retrouvant la motocyclette. Ils cal\u00e8rent \u00e0 qui mieux mieux les paquets et les effets dans les sacoches et sur le porte-cul et entre les jambes, si cela \u00e9tait possible, et voil\u00e0 Francie et Pfaff qui remontaient, allaient rejoindre la d\u00e9partementale par Saint-Michel-l&rsquo;Observatoire, une paire d&rsquo;heure sur la motocyclette fra\u00eechement rassasi\u00e9e pour affronter les 40 kilom\u00e8tres et quelques, qu&rsquo;ils ajustaient, guillerets, en roue libre, sur une bonne partie de la descente. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas une partie de plaisir, mais ce n&rsquo;\u00e9tait pas d\u00e9sagr\u00e9able de voir filer le paysage, les blaches et les essarts, sans rien trop faire, assis contre Pfaff, qui avait un dos large comme une table. Sans marcher, sans debout.<\/p>\n<p>En v\u00e9rit\u00e9 cela reposait l&rsquo;\u00e2me et \u00e9gayait les c\u0153urs, \u00e0 chacun sa mani\u00e8re, sans pouvoir parler \u00e0 cause de l&rsquo;air et du vacarme, mais sans non plus n&rsquo;avoir rien \u00e0 se dire, comme quand on s&rsquo;ennuie ou pire, qu&rsquo;on s&rsquo;en f\u00e9licite.<\/p>\n<p>Rien n&rsquo;est jamais facile, mais toutes les couleurs sont dans le ciel.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><font size=\"1\"><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-prologue\/\">pr\u00e9c\u00e9dent<\/a> \u2219 <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/panitza-02\/\">suivant<\/a><\/font><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;affaire Panitza est une longue nouvelle in\u00e9dite, pr\u00e9sent\u00e9e ici, et qui d\u00e9bute par ce prologue. &nbsp; Francie se tenait droite sur ses hanches, sur l&rsquo;esp\u00e8ce de parquet de palettes qu&rsquo;ils avaient fait devant le bar pour permettre de servir les clients. 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