{"id":15297,"date":"2019-11-21T22:53:21","date_gmt":"2019-11-21T20:53:21","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=15297"},"modified":"2023-04-30T14:59:11","modified_gmt":"2023-04-30T12:59:11","slug":"melanchorea","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/melanchorea\/","title":{"rendered":"Melanchorea : quelques notes et un texte"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.kblejungle.com\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/image001-1.png\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote><p>Le Palais ducal [de G\u00eanes] &#8211; qui en soit, d\u00e9j\u00e0, est un espace chor\u00e9graphique, un espace r\u00e9fl\u00e9chi, fonctionnel et esth\u00e9tique &#8211; a \u00e9t\u00e9 investi par le th\u00e9\u00e2tre Akropolis de Sestri P. pour un microfestival consacr\u00e9 au but\u014d.<\/p>\n<p>Plusieurs formes sont propos\u00e9es : une exposition photographique de danseurs europ\u00e9ens, en spectacle ou en r\u00e9p\u00e9tition, qui sont largement influenc\u00e9s par le but\u014d ; une rencontre-conf\u00e9rence sur le th\u00e8me du but\u014d par d&rsquo;\u00e9m\u00e9rites sp\u00e9cialistes, plusieurs ateliers d&rsquo;initiation \u00e0 la pens\u00e9e et \u00e0 la technique but\u014d, enfin un spectacle de danse lui aussi influence par le but\u014d, dans une perception et une interpr\u00e9tation occidentale.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3>I<\/h3>\n<p>La photographie, en quelque sorte, forme une esp\u00e8ce de sas entre la conf\u00e9rence et le spectacle. Ce n&rsquo;est pas seulement parce que l&rsquo;espace par elle investi doit \u00eatre travers\u00e9 comme le public va de l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre &#8211; et le temps qui va avec.<\/p>\n<p>Qui va voir une conf\u00e9rence sur le but\u014d ? Qui va voir un spectacle de but\u014d ? Qui surtout est en mesure d&rsquo;accueillir les deux dans le m\u00eame temps ? La photographie (Alberto Canu) accompagne, dans sa distanciation, le spectateur assailli d&rsquo;\u00e9motion face au spectacle lui-m\u00eame. Et elle le fait avec ses moyens : c&rsquo;est-\u00e0-dire en particulier le cadrage ; ainsi la photographie recompose une sc\u00e8ne, l\u00e0 o\u00f9 celle-ci s&rsquo;\u00e9tait amenuis\u00e9e \u00e0 son seul \u00e9v\u00e8nement : le corps. Ainsi donc la photographie suppose un certain recul, un certain retrait, une certaine r\u00e9serve en somme au spectateur ; sans quoi celui-ci est directement impliqu\u00e9, tout enrob\u00e9, emmitoufl\u00e9 qu&rsquo;il est du corps de l&rsquo;autre, ce qui provoque le trop-plein d&rsquo;\u00e9motion. Plusieurs personnes dans le public ont pleur\u00e9, d&rsquo;autres sont sorties ; la plupart sont rest\u00e9s ab\u00eem\u00e9s dans leur silence.<\/p>\n<p>La ma\u00eetrise, la sobri\u00e9t\u00e9, la simplicit\u00e9 sont ici \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre dans une sorte d&rsquo;\u0153uvre de gr\u00e2ce, si la gr\u00e2ce peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e (et elle l&rsquo;aura \u00e9t\u00e9 dans quelque monast\u00e8re recul\u00e9) comme une \u00e9piphanie du corps : le corps en flagrant d\u00e9lit, puisque tel est le titre de l&rsquo;\u0153uvre ex\u00e9cut\u00e9e par Alessandra Cristiani, <em>Corpus delicti<\/em>, mais de quel crime ? Sa pr\u00e9sence.<\/p>\n<p>C&rsquo;est un peu cela qui est intenable, insoutenable, dans la danse : la pr\u00e9sence du corps ; en cela la danse est encore en arri\u00e8re de la litt\u00e9rature, au-del\u00e0 des arts plastiques, et en d\u00e9calage avec la musique. Les arts plastiques composent avec le monde, le r\u00e9el, la mati\u00e8re brute. La musique invente sa propre mati\u00e8re. La forme de la litt\u00e9rature puise dans la mati\u00e8re vulgaire des mots. La danse, elle, d\u00e9tourne aussi un artefact humain &#8211; le corps &#8211; et le rend \u00e0 sa propre mati\u00e8re aussi bien sociale (et ce que cela comporte de tabou), qu&rsquo;animale (et que l&rsquo;on occulte parce qu&rsquo;elle rappelle trop la mort), que physique (la chair, l&rsquo;organe, les humeurs<sup class='footnote'><a href='#fn-15297-1' id='fnref-15297-1' onclick='return fdfootnote_show(15297)'>1<\/a><\/sup><sup class='footnote'><a href='#fn-15297-2' id='fnref-15297-2' onclick='return fdfootnote_show(15297)'>2<\/a><\/sup>&#8230;).<\/p>\n<p>Encore qu&rsquo;ici je me focalise particuli\u00e8rement sur le spectacle (II), mais il y a aussi la table ronde. Les intervenants sont brillants ; en particulier, le sens du dialogue, mais aussi la ma\u00eetrise qu&rsquo;ils ont, font des interventions de Samantha Merenzi et de Raimondo Guarino, un genre de petite f\u00eate pour l&rsquo;esprit, parce que ces deux-l\u00e0, qui sont aussi bien et \u00e0 la fois ni scolaires ni magistraux, vous embarquent tr\u00e8s vite vers des sommets de la pens\u00e9e, vers ces mondes o\u00f9 caracolent les id\u00e9es pures, sans qu&rsquo;elles soient forc\u00e9ment abstraites ou alambiqu\u00e9es, toujours toutefois distill\u00e9es et roboratives.<\/p>\n<p>Le but\u014d est une forme tout \u00e0 fait originale, et c&rsquo;est de mani\u00e8re tout \u00e0 fait originale qu&rsquo;elle \u00ab\u00a0intervient\u00a0\u00bb en ces lieux, en ces temps.<\/p>\n<p>Il est question de circonstance &#8211; heureuse pour le moins ; non pas m\u00eame un hasard, mais une ad\u00e9quation.<\/p>\n<p>But\u014d est un art r\u00e9cent, mais comme souvent avec la culture nippone, il est charg\u00e9, il est plein \u00e0 ras-bord d&rsquo;une formelle imm\u00e9moriale. Il se nourrit pourtant au heurt (et quel) avec le monde occidental : il s&rsquo;en revient encore plus \u00e9lectrique, comme pr\u00eat \u00e0 en d\u00e9coudre.<\/p>\n<p>C&rsquo;est \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e7a : il faut d\u00e9coudre, et tout ce que cela implique de nudit\u00e9, de d\u00e9nuder ; et il faut la charge, qui se dit aussi bien frisson que gravit\u00e9.<\/p>\n<p>Eh bien c&rsquo;est \u00e9tonnant de voir et d&rsquo;entendre, les uns et les autres occidentaux, blancs, chercher dans but\u014d, contemporainement, de l&rsquo;inscrire dans une histoire, une histoire que n&rsquo;est pas seulement une fiction mais aussi un catalogue des formes, et v\u00e9rifier que celui-ci, le catalogue, est loin encore d&rsquo;\u00eatre \u00e9puis\u00e9 (en particulier lorsqu&rsquo;on sort un peu des typologies classiques et donc convenues, r\u00e9p\u00e9titives), et de ce fait, de l&rsquo;approprier, que de tenter de lui r\u00e9server sa part forte d&rsquo;exotisme (au sens o\u00f9 il est inali\u00e9nable, \u00e9tant l&rsquo;autre de tout autre), cet esp\u00e8ce de musc qui lui colle \u00e0 la peau<sup class='footnote'><a href='#fn-15297-3' id='fnref-15297-3' onclick='return fdfootnote_show(15297)'>3<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>En somme, disais-je, la photographie \u00e0 son tour \u00ab\u00a0mime\u00a0\u00bb la pantomime, mais ce n&rsquo;est pas p\u00e9joratif ; au contraire, pour ce qui est trop <i>autre<\/i> pour ne pas trouver un terrain d&rsquo;entente ou une langue commune, elle lui offre un entre-deux, une contr\u00e9e o\u00f9 se rencontrer.<\/p>\n<p>Pas une anti-chambre, mais bien plut\u00f4t une esp\u00e8ce de lieu commun : un milieu, un lieu \u00e0 mi-chemin, comme une main tendue, ou un \u00ab\u00a0all\u00f4 ?\u00a0\u00bb dont l&rsquo;adresse est encore mal connue ou m\u00e9connue. En quelque sorte le but\u014d pourrait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e, de ce point de vue-l\u00e0, comme une incarnation formelle et artistique (plus qu&rsquo;esth\u00e9tique), du f\u016bdo de Watsuji. En somme un \u00e9v\u00e8nement des forces surnaturelles dans la forme et le corps humains.<\/p>\n<p>Une danse qui ne serait pas plastique seulement, comme dit Artaud, mais prennent des \u00ab\u00a0attitudes mystiques [&#8230;] en se confrontant avec l\u2019absolu\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3>II<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9closion a toujours quelque chose de cruel.<br \/>\nMon oiseau aussi.<\/p>\n<p>Quelque chose ici cherche<br \/>\net c&rsquo;est encore avant.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai tout le temps. Je le tiens dans la main.<\/p>\n<p>La main fait et d\u00e9fait le monde, les mots du monde, les id\u00e9es du monde.<\/p>\n<p>La main c&rsquo;est le monde ; quelque chose se fendille, quelle que chose transpire<br \/>\nse fissure<br \/>\nquelque chose qui voudrait venir rompre<br \/>\nle cercle de la main.<\/p>\n<p>Il y a quelque chose dans ce corps<br \/>\nqui cherche \u00e0 s&rsquo;en projeter.<\/p>\n<p>Comme si l&rsquo;\u00e9cran voulait sa part<br \/>\nvoulait rentrer dans le mur, dans lui-m\u00eame,<br \/>\nnon ! dans l&rsquo;\u0153il m\u00eame, dans la lumi\u00e8re m\u00eame.<br \/>\nComme si l&rsquo;\u00e9cran voulait sa part.<\/p>\n<p>Quelque chose de l&rsquo;animal se raidit, se fige, se n\u00e9crose<br \/>\ns&rsquo;ankylose<br \/>\net c&rsquo;est un rasoir.<\/p>\n<p>Du volume cherche la surface.<\/p>\n<p>De l&rsquo;animal point la plante.<\/p>\n<p>De la plante, la fin du monde comme main<br \/>\nla fin du corps comme masse<br \/>\nla fin de l&rsquo;espace comme mati\u00e8re.<\/p>\n<p>Du cin\u00e9ma, partout. De l&rsquo;\u00e9cran, de la lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>Et si tu pleures tant pis.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-15297'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-15297-1'> Elle associe donc dans un m\u00eame geste les trois <i>m\u00e9diances<\/i> humaines (par les sens, par la m\u00e9moire\/l&rsquo;imaginaire, par la raison) : \u00ab\u00a0Les ressorts objectifs de la cr\u00e9ation\u00a0\u00bb (avec Gilles Ami\u00e9l de M\u00e9nard, <i>La litt\u00e9rature inqui\u00e8te<\/i> <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-15297-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-15297-2'> \u00ab\u00a0La danseuse n&rsquo;est pas une femme qui danse\u00a0\u00bb, dit, du reste, Mallarm\u00e9, \u00ab\u00a0pour ces motifs juxtapos\u00e9s qu\u2019elle n\u2019est pas une femme, mais une m\u00e9taphore r\u00e9sumant un des aspects \u00e9l\u00e9mentaires de notre forme, glaive, coupe, fleur, etc, et qu\u2019elle ne danse pas, sugg\u00e9rant, par le prodige de raccourcis ou d\u2019\u00e9lans, avec une \u00e9criture corporelle ce qu\u2019il faudrait des paragraphes en prose dialogu\u00e9e autant que descriptive, pour exprimer, dans la r\u00e9daction : po\u00e8me d\u00e9gag\u00e9 de tout appareil du scribe.\u00a0\u00bb  <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-15297-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-15297-3'> Je note ici qu&rsquo;il n&rsquo;est en rien \u00e9tonnant que ce va-et-vient, que ce pont trouve place en Italie, de tous les pays occidentaux le plus asiatique, je veux dire par l\u00e0 que, dans la plupart de ses r\u00e9gions, et notamment les plus secr\u00e8tes, les plus chthoniennes, l&rsquo;Italie a su conserver ce rapport \u00e0 la forme simple et \u00e0 la sobri\u00e9t\u00e9 de ce qui est blanc puis noir, mort, puis vivant. Je pense \u00e0 cet instant aux mamuthones, \u00e0 la tarentelle, aux catacombes des Capucins, mais il y a bien d&rsquo;autres exemples. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-15297-3'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Le Palais ducal [de G\u00eanes] &#8211; qui en soit, d\u00e9j\u00e0, est un espace chor\u00e9graphique, un espace r\u00e9fl\u00e9chi, fonctionnel et esth\u00e9tique &#8211; a \u00e9t\u00e9 investi par le th\u00e9\u00e2tre Akropolis de Sestri P. pour un microfestival consacr\u00e9 au but\u014d. 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