{"id":14958,"date":"2020-04-09T13:49:58","date_gmt":"2020-04-09T11:49:58","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=14958"},"modified":"2023-04-30T14:59:10","modified_gmt":"2023-04-30T12:59:10","slug":"quelqu-un-bouge","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/quelqu-un-bouge\/","title":{"rendered":"Quelqu&rsquo;un bouge"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Je publie ici, pour m\u00e9moire, deux textes qui marquent la transition entre la nouvelle publication des deux premiers volumes de <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/publications\/la-litterature-inquiete\/\"><em>La litt\u00e9rature inqui\u00e8te<\/em>, sur Blanchot et Quignard<\/a>, et le troisi\u00e8me qui devrait para\u00eetre \u00e0 l&rsquo;automne. Ils vont probablement bouger (changer de place), mais je les place ici, pour m\u00e9moire.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p class=\"western\">Quelqu\u2019un bouge, la formule est assez floue.<\/p>\n<p class=\"western\">Les visiteurs, imperceptiblement, se sont d\u00e9plac\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"western\">\n<p class=\"western\"><a name=\"__RefHeading___Toc34958_2810004674\"><\/a>1. Dans le train qui traverse des contr\u00e9es d\u00e9sol\u00e9es, je lis <i>Critique du jugement<\/i>, le premier livre de Quignard que je lis depuis des ann\u00e9es, je dois l\u2019avouer.<\/p>\n<p class=\"western\">Son argument m\u2019avait intrigu\u00e9 puis s\u00e9duit\u00a0; peut-\u00eatre, me disais-je, trouverai-je l\u00e0 une esp\u00e8ce de po\u00e9tique qui pourrait relancer ma lecture, noy\u00e9e comme un moteur, embourb\u00e9e qu\u2019elle \u00e9tait, dans le marais de l\u2019inqui\u00e9tude.<\/p>\n<p class=\"western\"><a name=\"__RefHeading___Toc34960_2810004674\"><\/a>Ce livre un peu \u00e0 l\u2019\u00e9cart \u00ab\u00a0\u00e9tonne, chancelle, h\u00e9site. Finalement d\u00e9payse et augmente l\u2019\u00e9nigme\u00a0\u00bb (CJ 53).<\/p>\n<p class=\"western\">L\u2019\u0153uvre ne s\u2019est pas arr\u00eat\u00e9e avec la fin de la lecture, au contraire. Vingt-cinq ouvrages ont \u00e9t\u00e9 publi\u00e9es depuis dix ans, plus de deux par an, quand, dans le m\u00eame temps, d\u2019autres p\u00e9niblement en produisent trois ou cinq. C\u2019est d\u00e9sarmant, ne serait-ce que pour le retard de lecture que provoque ce chemin forcen\u00e9.<\/p>\n<p class=\"western\">D\u00e9route aussi, en plus de la r\u00e9gularit\u00e9 des publications, la r\u00e9gularit\u00e9 des th\u00e8mes \u00e9voqu\u00e9s. <i>Critique du jugement<\/i> faisait une esp\u00e8ce de point critique sur la publication ou le commentaire, mais les romans d\u2019un c\u00f4t\u00e9, ce genre qu\u2019on avait d\u00e9nigr\u00e9 auparavant, ou <i>Dernier royaume <\/i>de l\u2019autre poursuivent leur chemin imperturbablement et, il faut le dire, avec une coh\u00e9rence tout \u00e0 l\u2019honneur de l\u2019auteur.<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>Dans une soci\u00e9t\u00e9 l&rsquo;\u0153uvre originale est le v\u00e9ritable objet neuf. Il surgit comme un jusque-l\u00e0 jamais vu dans le visible. L&rsquo;objet sans sujet. C&rsquo;est ainsi que, dans le monde familial comme dans le monde social, l&rsquo;\u00e9cart le plus radical est celui de l&rsquo; \u0153uvre.<\/p><\/blockquote>\n<blockquote class=\"western\"><p>L&rsquo;\u0153uvre, par rapport \u00e0 l&rsquo;objet manufactur\u00e9, artisanal, d\u00e9finit l&rsquo;objet singulier impr\u00e9visible. Ce qui n&rsquo;est pas attendu et qu&rsquo;aucune norme n&rsquo;encadre. (CJ 21)<\/p><\/blockquote>\n<blockquote class=\"western\"><\/blockquote>\n<p class=\"western\">Nous sommes perturb\u00e9s, \u00e9branl\u00e9s, mis en difficult\u00e9.<\/p>\n<p class=\"western\">Nous ne savons plus o\u00f9 nous allons, les lianes prennent toujours plus de place, le silence s\u2019\u00e9vertue. Est-il possible qu\u2019une lecture soit infid\u00e8le\u00a0?<\/p>\n<p class=\"western\">Mais pis encore\u00a0: qu\u2019une \u00e9criture trompe son lecteur\u00a0? On sent bien dans ces syntagmes une trappe qui n\u2019est gu\u00e8re originale\u00a0; renversons plut\u00f4t la question\u00a0: existe-t-il une lecture qui trompe son auteur\u00a0? Une \u00e9criture qui serait infid\u00e8le\u00a0?<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>Je peux vous faire partager mes impressions en vous parlant. Mais je ne peux pas vous les faire partager en faisant qu\u2019elles soient d\u00e9sormais vos impressions, c\u2019est-\u00e0-dire que vous les ressentiez \u00e0 ma place<sup class='footnote'><a href='#fn-14958-1' id='fnref-14958-1' onclick='return fdfootnote_show(14958)'>1<\/a><\/sup>.<\/p><\/blockquote>\n<p class=\"western\">\n<p class=\"western\">2. C\u2019est une exp\u00e9rience de l\u2019\u00e9tranget\u00e9. Quelqu\u2019un habite un appartement dans un immeuble immense, de ces immeubles r\u00e9sidentiels constitu\u00e9s d\u2019entr\u00e9es diff\u00e9rentes appel\u00e9es \u00ab\u00a0escaliers\u00a0\u00bb\u00a0: escalier A, B, C, etc., et qui se structurent semble-t-il autour d\u2019un centre, visible ou pas, cour centrale ou autre, qui disposent des dizaines d\u2019appartements \u00e0 peu pr\u00e8s semblables de mani\u00e8re sym\u00e9trique ou presque, et o\u00f9 vivent enfin des dizaines de foyers, des centaines de personnes.<\/p>\n<p class=\"western\">Avec le temps, quelqu\u2019un sympathise avec ses voisins et, peu \u00e0 peu, ils se rendent visite, l\u2019un chez l\u2019autre, et r\u00e9ciproquement. Un soir, pour l\u2019un de ces d\u00eeners, il ferme la porte de son appartement, descend peut-\u00eatre un \u00e9tage ou deux ou plus pour retrouver le couloir central qui distribue les \u00ab\u00a0b\u00e2timents\u00a0\u00bb (le \u00ab\u00a0voisin\u00a0\u00bb habite dans un autre b\u00e2timent). Il remonte un \u00e9tage ou deux, ou plus. L\u2019escalier ressemble en tous points au sien, \u00e0 ceci pr\u00e8s qu\u2019il est invers\u00e9\u00a0; le sien tournait dans le sens des aiguilles d\u2019une montre, celui-ci dans l\u2019autre sens. Il sonne \u00e0 la porte de l\u2019appartement du voisin\u00a0; celui-ci vient ouvrir et le fait entrer. L\u2019appartement est peut-\u00eatre un peu plus grand ou un peu plus petit, une pi\u00e8ce de plus, une pi\u00e8ce de moins, peu importe, mais il retrouve toutefois les m\u00eames \u00e9l\u00e9ments que chez lui\u00a0; la m\u00eame ambiance, les m\u00eames sols, les m\u00eames plafonds, les m\u00eames murs. A deux ou trois reprises, dans la soir\u00e9e, il r\u00e9alise tout \u00e0 coup qu\u2019il n\u2019est pas chez lui, alors qu\u2019il croyait l\u2019\u00eatre. Lorsqu\u2019il sort, apr\u00e8s la soir\u00e9e, il ne sait plus dans quelle direction aller. \u00c9prouv\u00e9 par tant de ressemblances, il est d\u00e9sorient\u00e9. L\u2019immeuble lui est devenu comme une for\u00eat quadrill\u00e9e de sentiers et de pistes o\u00f9, apr\u00e8s quelques intersections, tous les arbres se ressemblent. Il est perdu.<\/p>\n<p class=\"western\">\n<p class=\"western\">3. A l\u2019heure du magasinage \u00e0 tout crin, on est en droit de se poser la question de l\u2019archive, en effet. Est-il encore possible de choisir, quand tout est accessible en un clic\u00a0? La lassitude, parfois, n\u2019est qu\u2019une autre nom pour la d\u00e9sorientation.<\/p>\n<p class=\"western\">Mais ce qui me frappe, au sortir d\u2019une telle lecture, c\u2019est le croisement des trajectoires. Certains luttaient pour qu\u2019on abatte les murs et dissolve les fronti\u00e8res\u00a0; et pendant ce temps quelqu\u2019un bouge.<\/p>\n<p class=\"western\">Quelqu\u2019un se d\u00e9place ou bien c\u2019est en lui-m\u00eame que \u00e7a se transforme\u00a0; comment savoir\u00a0? la fatigue d\u2019un organe, le d\u00e9placement d\u2019un os, les coups ou les joies, le ressac permanent des jours, et ce mur abattu est un tas de pierres \u00e9boul\u00e9es\u00a0; ces fronti\u00e8res dissoutes sont les gouffres de l\u2019acide.<\/p>\n<p class=\"western\">La for\u00eat est vaste, et nous y \u00e9voluons comme nous le pouvons. Le langage est l\u2019un de nos outils, comme les ustensiles de cuisine, les parures et bijoux, les outils agricoles ou les armes de chasse. Tous divisent et s\u00e9parent. Tous choisissent. C\u2019est peut-\u00eatre cela, la vie, qu\u2019on peine \u00e0 d\u00e9finir, comme nous le rappelle Andr\u00e9 Pichot\u00a0: ce qui s\u2019extirpe de l\u2019indiff\u00e9renci\u00e9 un temps pour y retourner.<\/p>\n<p class=\"western\">La vie en effet ne se r\u00e9sume ni \u00e0 un m\u00e9canisme rod\u00e9e, ni \u00e0 une \u00e9tincelle subite, extraterrestre, extralucide \u2013 elle n\u2019en reste pas moins merveilleuse, au sens strict. Elle est aussi (prenons un d\u00e9tour) un ensemble complexe s\u00e9par\u00e9 du dehors (le r\u00e9el\u00a0?) mais li\u00e9 \u00e0 lui par des \u00e9changes constants. Elle propose alors la membrane comme organite.<\/p>\n<p class=\"western\">Celle-ci agit dans l\u2019espace (et pour ce qui concerne le temps, je renvoie au point 4 ci-apr\u00e8s), en tirant profit, par cette diff\u00e9rence, en y cr\u00e9ant m\u00eame les poches d\u2019un r\u00e9seau de multivers. La vie en effet est un univers englob\u00e9 dans un autre. La vie commence o\u00f9 le virus agit. La vie est une hernie, litt\u00e9ralement.<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>Entre l&rsquo;\u00eatre vivant et son milieu, il n&rsquo;y a donc ni s\u00e9paration radicale (nombreux \u00e9changes entre eux), ni continuit\u00e9 physico-chimique (disjonction des \u00e9volutions) ; et ceci sans que les lois naturelles soient le moins du monde viol\u00e9es, et sans recours \u00e0 une quelconque force vitale.<\/p><\/blockquote>\n<blockquote class=\"western\"><p>On tient l\u00e0 une diff\u00e9rence fondamentale entre les \u00eatres vivants et les objets inanim\u00e9s: les objets inanim\u00e9s, m\u00eame ceux qui s&rsquo;auto-construisent (cristaux, structures dissipatives), sont s\u00e9par\u00e9s de leur environnement selon l&rsquo;espace (ils ont des formes d\u00e9finies) mais reli\u00e9s \u00e0 lui selon la physique (ils \u00e9voluent avec lui) ; les \u00eatres vivants sont s\u00e9par\u00e9s de leur environnement non seulement selon l&rsquo;espace (ils ont des formes d\u00e9finies) mais aussi selon la physique (leur \u00e9volution disjointe a cr\u00e9\u00e9 un \u00e9cart, une discontinuit\u00e9). Reste \u00e0 relier leur s\u00e9paration selon l&rsquo;espace et leur s\u00e9paration selon la physique, \u00e0 relier leur forme et la dynamique de leur \u00e9volution disjointe<sup class='footnote'><a href='#fn-14958-2' id='fnref-14958-2' onclick='return fdfootnote_show(14958)'>2<\/a><\/sup>.<\/p><\/blockquote>\n<blockquote class=\"western\"><\/blockquote>\n<p class=\"western\">En tant qu\u2019\u00eatre vivants, au m\u00eame titre que les bact\u00e9ries, les plantes ou les champignons, les animaux tirent partie de leur milieu\u00a0; l\u2019\u00eatre humain, par le langage, cr\u00e9e une esp\u00e8ce de hernie dans la hernie, qui est le langage \u2013 et par lui le symbole\u00a0: il a alors l\u2019opportunit\u00e9 de citer l\u2019absent, de t\u00e9moigner de l\u2019invisible, de communiquer avec les \u00e9l\u00e9ments\u00a0; la fiction devient le voile \u00e9pousant tout le r\u00e9el, une esp\u00e8ce de membrane interne \u00e0 la membrane.<\/p>\n<p class=\"western\">S\u2019ouvre \u00e0 nous alors toute la th\u00e9matique du milieu, comme a pu la d\u00e9velopper Augustin Berque \u00e0 partir notamment de Heidegger, Watsuji et Uexk\u00fcll, sous le nom de m\u00e9sologie, d\u00e9finissant ainsi la <i>m\u00e9diance<\/i>\u00a0:<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>[L]a m\u00e9diance se trouvait d\u00e9finie comme le sens ou l&rsquo;idiosyncrasie d&rsquo;un certain milieu, c&rsquo;est-\u00e0-dire la relation d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 son environnement. Or, ce sens vient justement du fait que la relation en question est dissym\u00e9trique. Elle consiste en effet dans la bipartition de notre \u00eatre en deux \u00ab\u00a0moiti\u00e9s\u00a0\u00bb qui ne sont pas \u00e9quivalentes, l&rsquo;une investie dans l&rsquo;environnement par la technique et le symbole, l&rsquo;autre constitu\u00e9e de notre corps animal. Ces deux moiti\u00e9s non \u00e9quivalentes sont n\u00e9anmoins unies. Elles font partie du m\u00eame \u00eatre. De ce fait, cette structure ontologique fait sens par elle-m\u00eame, en \u00e9tablissant une identit\u00e9 dynamique \u00e0 partir de ses deux moiti\u00e9s, l&rsquo;une interne, l&rsquo;autre externe, l&rsquo;une physiologiquement individualis\u00e9e (le topos qu&rsquo;est notre corps animal), l&rsquo;autre diffuse dans le milieu (la ch\u00f4ra qu&rsquo;est notre corps m\u00e9dial). Dans cette perspective, la d\u00e9finition watsujienne de la m\u00e9diance prend tout son sens. La m\u00e9diance, c&rsquo;est bien le moment structurel instaur\u00e9 par la bipartition, sp\u00e9cifique \u00e0 l&rsquo;\u00eatre humain, entre un corps animal et un corps m\u00e9dial<sup class='footnote'><a href='#fn-14958-3' id='fnref-14958-3' onclick='return fdfootnote_show(14958)'>3<\/a><\/sup>.<\/p><\/blockquote>\n<blockquote class=\"western\"><\/blockquote>\n<p class=\"western\">Dans le m\u00eame temps, dans cet <i>espace<\/i> <i>commun<\/i><sup class='footnote'><a href='#fn-14958-4' id='fnref-14958-4' onclick='return fdfootnote_show(14958)'>4<\/a><\/sup>, il peut alors identifier puis mesurer ses propres limites\u00a0: il inventa la mort, puis il inventa l\u2019origine (qui n\u2019est techniquement que tr\u00e8s peu diff\u00e9rente). Il inventa la cinqui\u00e8me saison, le carnaval, et les linguine au noir de seiche. Il marcha partout dans les rivi\u00e8res, les marais, les pelouses, dans les d\u00e9serts les plus arides, les jungles les plus denses. Il gravit les montagnes les plus hautes, explora les avens les plus noirs. Il construisit des vaisseaux qui affront\u00e8rent les dimensions des oc\u00e9ans, les atmosph\u00e8res irrespirables, l\u2019espace intersid\u00e9ral.<\/p>\n<p class=\"western\">Il inventa le feu, la roue, la gravit\u00e9, la relativit\u00e9 et les cordes. Il inventa les lettres et les chiffres pour qu\u2019existent ses inventions. Il inventa le code, la traduction et le mensonge.<\/p>\n<p class=\"western\">Il ne se reposait jamais.<\/p>\n<p class=\"western\">Il fut Pergol\u00e8se et Nina Simone. Il fut Auguste et Z\u00e9nobie. Il fut Virginia Woolf et Tchouang Tseu. Il fut aussi chacun de nous, l\u2019\u00eatre que nous aimons le plus, l\u2019\u00eatre que nous d\u00e9testons le plus\u00a0; il fut fils ou fille, il fut mon p\u00e8re, il fut ma m\u00e8re.<\/p>\n<p class=\"western\">Aussi fut-il dieu et tous les dieux.Il fut chacun et tous, et il passa de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, comme se succ\u00e8dent les stations d\u2019une ligne de transport collectif.<\/p>\n<p class=\"western\">Ce que je veux dire, c\u2019est qu\u2019il y a vie d\u00e8s qu\u2019il a diff\u00e9rentiation, mais d\u00e8s qu\u2019il y a diff\u00e9rentiation il y a communication (disons-le comme \u00e7a en prenant soin d\u2019\u00e9vacuer dans ce mot de communication toute id\u00e9e de langage articul\u00e9 humain). D\u00e8s qu\u2019il y a une fronti\u00e8re, quelque chose comme un <i>autre<\/i> peut <i>intervenir<\/i>.<\/p>\n<p class=\"western\">Aujourd\u2019hui nous reculons face \u00e0 la mort. Nous avons toujours recul\u00e9 face \u00e0 la mort, puisque nous avons conscience d\u2019\u00eatre non-morts, et nous voyons la mort autour de nous happer les fleurs de printemps, les animaux dont nous nous nourrissons et les \u00eatres qui nous sont les plus chers. Mais il nous para\u00eet aujourd\u2019hui que la mort est encore plus injuste, puisque nous avons invent\u00e9 la d\u00e9mocratie, la science et la culpabilit\u00e9 et l\u2019\u00e9cologie. Nous croyons qu\u2019il nous reste encore tant \u00e0 faire comme individus. Bien souvent, notre vie pourtant est d\u00e9j\u00e0 derri\u00e8re nous, et notre passion devient l\u2019archive et l\u2019archivage. Ce en quoi quelques-uns bougeons.<\/p>\n<p class=\"western\">\n<p class=\"western\">4. Enfin nous sommes tristes parce que nous croyons que notre part individuelle a plus de raisons d\u2019esp\u00e9rer comme de chances d\u2019\u00eatre m\u00e9morables que notre part constitutive, qui nous \u00e9chappe.<\/p>\n<p class=\"western\">De plus ce que nous sommes, aujourd\u2019hui, nous ne le savons pas mieux d\u00e9crire qu\u2019autrefois, alors que nos connaissances se sont d\u00e9multipli\u00e9es\u00a0; cela provoque en nous un grand sentiment de malaise, sinon d\u2019injustice.<\/p>\n<p class=\"western\">Je fais ici une distinction pratique, lexicologique, entre <i>individu<\/i> et <i>sujet<\/i>. Apr\u00e8s de nombreuses approches contradictoires, et si une partie de notre mal vient de l\u2019individualisme, je ne peux me r\u00e9soudre \u00e0 l\u2019\u00e9vacuer si facilement\u00a0; il y a bien un <i>individu<\/i> qui, par exemple, rencontre un autre individu avec lequel il s\u2019accouple pour donner naissance \u00e0 d\u2019autres individus\u00a0; si tel n\u2019\u00e9tait pas le cas, il n\u2019y aurais pas de possibilit\u00e9 de trouver <i>un \u2018autre\u2019 m\u00eame<\/i> qui permette la reproduction. Si je ne peux donc me lib\u00e9rer de l\u2019individu \u2013 litt\u00e9ralement celui qu\u2019on ne peut diviser \u2013 alors je dois trouver un autre mot qui me serve \u00e0 d\u00e9noncer l\u2019\u00e9go\u00efsme, un mot qui d\u00e9crive cet \u00eatre au monde humain qui d\u00e9passe le simple individu biologique\u00a0; je pris le parti alors de d\u00e9nommer ce nouvel \u00eatre-au-monde le <i>sujet<\/i>, c\u2019est-\u00e0-dire celui qui n\u2019est pas seulement un superorganisme, un <i>sp\u00e9c\u00e8me<\/i> devrait-on dire, une composante active et minimale de l\u2019esp\u00e8ce, mais celui qui indique une sorte de seconde nature dans l\u2019ordre du symbolique, en un mot un <i>individu humain<\/i>.<\/p>\n<p class=\"western\">Le sujet est une abstraction et une convention\u00a0: il est un nom et un pr\u00e9nom, une fonction sociale, etc. C\u2019est lorsque le sujet est \u00e9pris d\u2019hubris qu\u2019il \u00e9touffe l\u2019individu en lui et \u2013 de fait \u2013 va \u00e0 l\u2019encontre de la vie.<\/p>\n<p class=\"western\">L\u2019individu est un avatar biologique, il est l\u2019incarnation synchronique de l\u2019esp\u00e8ce qui est diachronique\u00a0; pour ce qu\u2019il travaille pour l\u2019esp\u00e8ce (et l\u2019esp\u00e8ce pour la vie), il n\u2019a que faire de ses attributs de sujets. Il n\u2019est pas assujetti, alors m\u00eame qu\u2019il est pulsion.<\/p>\n<p class=\"western\">Le sujet est un avatar humain, un redoublement, le double de l\u2019individu dans l\u2019ordre du symbolique\u00a0; lui bien souvent n\u2019a que faire de l\u2019esp\u00e8ce, ni m\u00eame de la vie\u00a0; il ne travaille que pour lui-m\u00eame et son confort personnel et son histoire proche (\u00e9ventuellement ses enfants, ses compagnons, ses amis). Il est assujetti en cela qu\u2019il se trouve d\u2019autre ma\u00eetres que les fonctions biologiques. Il rechigne \u00e0 la pulsion, \u00e0 la passion, et plus g\u00e9n\u00e9ralement, \u00e0 tout ce qui ressemble \u00e0 la mort (rien ne ressemble plus \u00e0 la mort que la vie, en cela).<\/p>\n<p class=\"western\">Cette distinction faite, on con\u00e7oit que l\u2019individualisme dont on pla\u00eet \u00e0 d\u00e9noncer les m\u00e9faits dans la soci\u00e9t\u00e9 est le fait du sujet plut\u00f4t que de l\u2019individu\u00a0; on me dira que c\u2019est parce que j\u2019ai choisi les mauvais mots, les intervertissant \u00e0 dessein. Voire. Mais c\u2019est l\u2019id\u00e9e qui m\u2019importe, pas les termes. L\u2019individualisme (assujettissement) est cette extirpation de la donn\u00e9es biologique pour son propre confort \u00e9gotique. Alors oui en ce sens, peu lui importent les fronti\u00e8res\u00a0; refusant la mort, il refuse aussi la nuit et l\u2019hiver, il n\u2019aime ni le rythme circadien, ni le rythme saisonnier\u00a0; il appr\u00e9cie \u00e9galement tous les mets et toutes les saveurs\u00a0; il n\u2019abolit pas seulement les distances, il m\u00e9prise les fronti\u00e8res\u00a0; il n\u2019aime pas plus les langues que les dialectes, il cherche un code g\u00e9n\u00e9ral\u00a0; il se m\u00e9fie des sexes, il abolit les \u00e2ges (il traite des enfants comme des adultes, il choie le souvenir de sa propre enfance, il cache les anciens)\u00a0; \u00e0 terme, il parviendra \u00e0 nier la corruption du corps, et ses effets clivants, et il deviendra immortel.<\/p>\n<p class=\"western\">Toutes ces qualit\u00e9s s\u2019accordent sans difficult\u00e9 au lib\u00e9ralisme, qui s\u2019enracine dans le droit \u00e0 vocation universelle, et promeut ces valeurs de r\u00e9alisation de soi, de r\u00e9ussite, et d\u2019absence de limite.<\/p>\n<p class=\"western\">Ceci, il nous faut du temps pour le formuler dans notre esprit. Nous naissons et grandissons comme des sujets\u00a0; avec l\u2019\u00e2ge vient la sensation que tout ce que nous croyions alors comme la voie juste, empreinte de justice et de libert\u00e9, \u00e9tait en fait un enfer pav\u00e9 de valeurs lib\u00e9rales.<\/p>\n<p class=\"western\">Alors nous regardons diff\u00e9remment la famille qui nous a vus na\u00eetre, la soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 nous avons grandi et la culture qui borne nos habitudes les plus \u00e9l\u00e9mentaires.<\/p>\n<p class=\"western\">Nous regardons diff\u00e9remment les institutions contre lesquelles nous nous acharnions autrefois.<\/p>\n<p class=\"western\">A la vue des migrants d\u00e9chir\u00e9s dans l\u2019exil, nous regardons diff\u00e9remment l\u2019id\u00e9e de l\u2019\u00c9tat que nous combattions.<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>J&rsquo;\u00e9prouve de la peine \u00e0 croire que ce que j&rsquo;ai tant aim\u00e9 \u00e9tait un mensonge. (CJ 215)<\/p><\/blockquote>\n<blockquote class=\"western\"><\/blockquote>\n<p class=\"western\">Nous prenons la mesure de l\u2019importance de la fiction en nous. Nous prenons la mesure aussi de la friction, entre sujet et individu, entre individu et esp\u00e8ce, et dont nous sommes le th\u00e9\u00e2tre pas si secret.<\/p>\n<p class=\"western\">Nous passons un temps pr\u00e9cieux, nous d\u00e9pensons de fortes sommes, nous sommes devenus experts en la mati\u00e8re, pour d\u00e9guiser le r\u00e9el, pour maquiller nos blessures ou nos grimaces, nos taches de vieillesse, pour r\u00e9nover nos maisons anciennes en y dissimulant leurs fissures, les anciens mat\u00e9riaux peu nobles, nous d\u00e9pla\u00e7ons les murs\u00a0; nous celons perp\u00e9tuellement\u00a0; nous ne nous satisfaisons de rien. Nous avons la passion du secret.<\/p>\n<p class=\"western\">\n<p class=\"western\">5. A l\u2019\u00e9tude de la botanique et de l\u2019\u00e9cologie, puis de la malacologie, qui ces derni\u00e8res dix ann\u00e9es a occup\u00e9 un temps consid\u00e9rable de ma vie, mon rapport \u00e0 la vie, mais aussi au monde, a consid\u00e9rablement \u00e9volu\u00e9. Quelqu\u2019un bouge.<\/p>\n<p class=\"western\">Arya Starck, dans <i>Le tr\u00f4ne de fer<\/i>, s\u2019entra\u00eene avec les Sans-Visage, une secte d\u2019assassins illumin\u00e9s, adeptes du dieu Multiface, afin de devenir Personne, l\u2019une des leurs. Ils arrachent le visage de leurs victimes contre ran\u00e7on, et il ont d\u00e9velopp\u00e9 la facult\u00e9 d\u2019en changer \u00e0 volont\u00e9. Mais Arya \u00e9chouera\u00a0: le sang en elle sera trop fort. Jaquen, son interlocuteur, lui dira\u00a0:<\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>The girl is not ready to become no one. But she is ready to become someone else. (Saison 5, \u00e9pisode 6)<\/p><\/blockquote>\n<blockquote class=\"western\"><\/blockquote>\n<p class=\"western\">Quand je dis \u00ab\u00a0Quelqu\u2019un bouge\u00a0\u00bb, la formule impersonnelle propre au langage des Sans-Visages me revient toujours. En effet quelqu\u2019un bouge.<\/p>\n<p class=\"western\">Il ne quitte pas les institutions, ce n\u2019est pas tout \u00e0 fait \u00e7a. Il d\u00e9m\u00e9nage, quitte la r\u00e9gion et le pays, enflamm\u00e9 par ces questions de soci\u00e9t\u00e9, de croyance et de la\u00efcit\u00e9. Il se d\u00e9connecte des r\u00e9seaux sociaux. Il s\u2019attelle \u00e0 la botanique\u00a0: c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il s\u2019adonne au lexique, qui est une mani\u00e8re de jardinage. Il d\u00e9coupe, s\u00e9lectionne et range. Il fait un herbier. Il nomme, d\u00e9nomme, renomme.<\/p>\n<p class=\"western\">Il se penche sur la th\u00e9orie et l\u2019histoire de l\u2019\u00e9cologie. Il contribue \u00e0 la refonte des sciences naturelles, par la th\u00e9orie de la bioc\u00e9notique (celle des groupements fonctionnels\u00a0: la for\u00eat scl\u00e9rophylle, la prairie humide, les c\u00e9tac\u00e9s m\u00e9diterran\u00e9ens, les mollusques intertidaux). Il erre dans les salles poussi\u00e9reuses du mus\u00e9um d\u2019histoire naturelle. Il divague dans les bas-marais alcalins du Barrois, sur les rocailles siliceuses des Maures. Il fr\u00e9quente les pulvinaies \u00e9pineuses du Gennargentu, les boulaies de l\u2019Etna.<\/p>\n<p class=\"western\">Il classe, \u00e9lit, collationne.<\/p>\n<p class=\"western\">En effet, \u00ab\u00a0in\u00e9valuable est la nature. In\u00e9valuable est le ciel. ln\u00e9valuable est le feu qui bout au centre de la terre.\u00a0\u00bb (CJ 48) Et pourtant quelqu\u2019un bouge. Bouge ses l\u00e8vres\u00a0: il parle, ou bien il lit, ou bien il \u00e9crit. La nature se passe de la bouche de l\u2019homme. Cela n\u2019emp\u00eache que l\u2019homme est dou\u00e9 de sa bouche.<\/p>\n<p class=\"western\">Oui, la fr\u00e9quentation du dehors est venue perturber la r\u00e9gulation des livres. Plus g\u00e9n\u00e9ralement, elle en est venue \u00e0 mettre en crise la tranquillit\u00e9 jusqu\u2019ici. La critique n\u2019est pas celle des petits juges des magazines. Elle une mani\u00e8re de faire corps. Avec la nature comme avec le texte. Elle est cette m\u00e9diance. Elle est le langage, c\u2019est le langage qui fait corps.<\/p>\n<p class=\"western\">C\u2019est dans le chapitre <i>Lire &#8211; \u00c9crire<\/i><\/p>\n<blockquote class=\"western\"><p>Ne me parle pas de la mer, plonge.<\/p><\/blockquote>\n<blockquote class=\"western\"><p>Ne me parle pas de la montagne, gravis.<\/p><\/blockquote>\n<blockquote class=\"western\"><p>Ne me parle pas de ce livre, lis, avance plus loin encore ta t\u00eate dans l&rsquo;ab\u00eeme o\u00f9 ton \u00e2me se perd. (CJ 185)<\/p><\/blockquote>\n<div class='footnotes' id='footnotes-14958'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-14958-1'> Vincent Descombes, <i>Proust. Philosophie du <\/i><i>roman<\/i>, 1987. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-14958-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-14958-2'> Andr\u00e9 Pichot, <i>Histoire de la notion de vie<\/i>, 1981. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-14958-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-14958-3'> Augustin Berque, <i>Ecoum\u00e8ne, introduction \u00e0 l\u2019\u00e9tude de<\/i><i>s<\/i><i> milieux humains<\/i>, 1987. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-14958-3'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-14958-4'> J\u2019aime beaucoup cette phrase, d\u2019un autre livre : \u00ab Or entre le sol &#8211; le substrat &#8211; et la spiritualit\u00e9, l&rsquo;occupation humaine d&rsquo;une portion de l&rsquo;\u00e9tendue terrestre produit des liens aux lieux et, ce faisant, des milieux, rapports du vivant \u00e0 son environnement. \u00bb <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-14958-4'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je publie ici, pour m\u00e9moire, deux textes qui marquent la transition entre la nouvelle publication des deux premiers volumes de La litt\u00e9rature inqui\u00e8te, sur Blanchot et Quignard, et le troisi\u00e8me qui devrait para\u00eetre \u00e0 l&rsquo;automne. 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