{"id":14385,"date":"2019-11-14T23:07:58","date_gmt":"2019-11-14T21:07:58","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=14385"},"modified":"2024-05-12T12:06:27","modified_gmt":"2024-05-12T10:06:27","slug":"au-bout-du-rouleau","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/au-bout-du-rouleau\/","title":{"rendered":"Au bout du rouleau<br \/><font size=3>[M\u00e9doc]<\/font>"},"content":{"rendered":"<p><center><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/Capture-d\u2019\u00e9cran-de-2020-01-14-21-55-26-300x181.png\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"181\" class=\"alignnone size-medium wp-image-14745\" srcset=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/Capture-d\u2019\u00e9cran-de-2020-01-14-21-55-26-300x181.png 300w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/Capture-d\u2019\u00e9cran-de-2020-01-14-21-55-26.png 563w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote><p>Microfiction (<em>c\u00e9rofiction<\/em>) de la s\u00e9rie <em><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/residences\/\">R\u00e9sidences<\/a><\/em>, celle-ci \u00e9crite de m\u00e9moire<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Je n&rsquo;\u00e9tais jamais venu.<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait la premi\u00e8re fois. Invit\u00e9 par un cousin germain \u00e0 son mariage \u00e0 Marmande, Lot-et-Garonne, je m&rsquo;\u00e9tais dit que ce serait divertissant de revoir quelques membres de la famille, et comme j&rsquo;avais fait toute cette route depuis Vichy (Allier), j&rsquo;en ai profit\u00e9, apr\u00e8s la f\u00eate, pour pousser jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;oc\u00e9an, plus pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 Lacanau (Gironde). Du c\u00f4t\u00e9 de ma m\u00e8re, toute la famille est de Vichy, et je suis rest\u00e9 dans le coin. Du c\u00f4t\u00e9 de mon p\u00e8re ils sont plus \u00e0 l&rsquo;est encore, vers Colmar, et les deux branches se sont soud\u00e9es \u00e0 cause du travail ; toute ma famille est dans l&rsquo;eau.<\/p>\n<p>Le cousin est de la branche alsacienne (faire de l&rsquo;eau en Alsace, que voulez-vous), et si on ne se fr\u00e9quentait pas vraiment, et si on se connaissait peu, au fond, j&rsquo;avais gard\u00e9 une certaine sympathie sur lui. De quelques ann\u00e9es plus jeune que moi, il m&rsquo;avait remplac\u00e9 dans un appartement de famille que notre arri\u00e8re-grand-m\u00e8re avait \u00e0 Lyon, quand on y a fait nos \u00e9tudes. Un appartement place Bellecour, excusez-du peu, plus pr\u00e9cis\u00e9ment rue Boissac, dans l&rsquo;immeuble o\u00f9 se trouve la traboule. Pour ceusses qui connaissent. Bref, on s&rsquo;\u00e9tait mieux connus \u00e0 ce moment l\u00e0 on s&rsquo;\u00e9tait entraid\u00e9s \u00e0 d\u00e9m\u00e9nager.<\/p>\n<p>Je ne sais plus bien quelles \u00e9tudes il avait fait, et je ne sais pas bien d&rsquo;ailleurs pourquoi on a fait des \u00e9tudes, puisque on savait que, t\u00f4t ou tard, si le go\u00fbt ne nous \u00e9c\u0153urait pas, on travaillerait, nous aussi, \u00ab\u00a0dans les eaux\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Et tout cas on n&rsquo;a pas bu que de l&rsquo;eau au mariage, et apr\u00e8s les festivit\u00e9s, je me suis mis en t\u00eate de rejoindre l&rsquo;oc\u00e9an, que je n&rsquo;avais jamais vu (on est plut\u00f4t des terriens nous autres, m\u00eame si on fait un peu sourcier, on a les pieds dans la mousse ou le plus souvent dans la fange).<\/p>\n<p>J&rsquo;\u00e9tais fait comme un coing, \u00e0 l&rsquo;aube, mais je parvins \u00e0 passer sans encombre sous Bordeaux, que je ne conna\u00eetrais jamais visiblement, au plus vite, tout en me souciant comme d&rsquo;une guigne de la Lande voisine. J&rsquo;ai tir\u00e9 droit sur Lacanau. Les toutes premi\u00e8res lueurs commen\u00e7aient \u00e0 poindre derri\u00e8re moi quand je laissai la voiture sur un parking et descendis dans le sable.<\/p>\n<p>Je n&rsquo;ai pas dit que c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;\u00e9t\u00e9, ce n&rsquo;\u00e9tait pas tout \u00e0 fait l&rsquo;\u00e9t\u00e9, le tard printemps plut\u00f4t, mais le climat \u00e9tait exceptionnellement clair (je parle ici de lumi\u00e8re, m\u00eame pour l&rsquo;aube, m\u00eame pour la nuit !) et chaud (d\u00e9j\u00e0 dans le tout petit matin aussi &#8211; la nuit avait d&rsquo;ailleurs \u00e9t\u00e9 chaude). Pour ne rien g\u00e2ter, une fois n&rsquo;est pas coutume, j&rsquo;avais deux jours devant moi, deux grands longs jours \u00e0 consommer pleinement, compl\u00e8tement, sans se faire suer \u00e0 penser au bilan comptable ou \u00e0 la r\u00e9union d&rsquo;ajustement de la production. \u00c9trangement le mariage avait eu lieu un jeudi (sans doute pour d\u00e9penser moins, je me suis dit, Marmande c&rsquo;est joli et ce qui est joli n&rsquo;est pas donn\u00e9 ; imaginons le m\u00eame mariage \u00e0 Vichy, sans une taverne de Gannat, arros\u00e9 de Saint-Pou\u00e7ain !) et que je n&rsquo;avais aucune pression d&rsquo;aucune sorte depuis un long moment. Je n&rsquo;avais qu&rsquo;\u00e0 jouir du moment. Malgr\u00e9 l&rsquo;air marin, je m&rsquo;assoupis tranquillement sur le sable, sans n\u00e9cessit\u00e9 aucune de me couvrir plus que de mon costume, \u00e0 pr\u00e9sent froiss\u00e9 et probablement tach\u00e9.<\/p>\n<p>Je dormis mal, toutefois, non \u00e0 cause du froid, de l&rsquo;alcool, mais pour une raison inconnue, une grande lame froide comme appos\u00e9e sur mon \u00e2me. Sans doute la fatigue a-t-elle servi de rets, de filet, comme d&rsquo;un coin fich\u00e9, entra\u00een\u00e9e par cette trop longue fatigue, venu clouer ou nourrir ou servir d&rsquo;aiguillon \u00e0 une fatigue plus essentielle, une grande claque glac\u00e9e, une lassitude nerv\u00e9e, la langue noire de la m\u00e9lancolie.<\/p>\n<p>Lorsque le soleil parvint \u00e0 se hisser au-dessus des habitations du front de mer, et me r\u00e9chauffa un peu, il devait \u00eatre \u00e0 peine six heures du matin, je voulus me baigner afin de nettoyer tout cela. L&rsquo;eau \u00e9tait agit\u00e9e, il y avait de beaux rouleaux, mais rien qui ne me semblait anormal. Les premiers estivants arrivaient, par petite grappes color\u00e9es. Les premier surfeurs aiguisaient leurs planches.<\/p>\n<p>Je nageais, et m&rsquo;oubliais un peu. Oubliais les minutes comme les \u00e9v\u00e8nements, me laissait porter par le courant et m&rsquo;abandonnais \u00e0 l&rsquo;eau. Quel bonheur \u00e9tait-ce, je flottais, je ne faisais rien, je &#8211; comme on dit aujourd&rsquo;hui &#8211; je l\u00e2chais prise. C&rsquo;est le moins qu&rsquo;on puisse dire&#8230;<\/p>\n<p>Comme je me laissais prendre par l&rsquo;eau, et surtout pas ses courants, je roulais et ne faisais plus obstacle, j&rsquo;\u00e9tais libre, un peu comme dans certaines chansons chinoises mystiques qu&rsquo;on ne comprend pas tr\u00e8s bien, un genre de truc un peu christique, laisse-toi manipuler, bousculer, pire encore ! Tends la joue droite.<\/p>\n<p>Je ne pensais rien. Tout \u00e9tait bleu, le ciel qui s&rsquo;\u00e9clairait peu \u00e0 peu, et les vagues qui \u00e9tait dures, dures parfois comme des pierres. Je voyais peu \u00e0 peu s&rsquo;\u00e9loigner les planches des jeunes filles et des jeunes gar\u00e7ons \u00e0 l&rsquo;assaut des rouleaux&#8230; Puis je d\u00e9cidai de rentrer. J&rsquo;\u00e9tais r\u00e9veill\u00e9.<\/p>\n<p>Je sortais de l&rsquo;abrutissement de la fatigue et l&rsquo;ennui et le vin, et je pris la d\u00e9cision que c&rsquo;\u00e9tait assez, qu&rsquo;il fallait penser aussi \u00e0 trouver un croissant, une baguette&#8230;<\/p>\n<p>Un peu d\u00e9boussol\u00e9 par les lames d&rsquo;eau, je parvins \u00e0 retrouver le sens et je me dirigeai vers le rivage&#8230; ou tentai de le faire&#8230;<\/p>\n<p>Je n&rsquo;avais pas pied, mais je n&rsquo;\u00e9tais pas un mauvais nageur &#8211; plus justement j&rsquo;aimais me mettre \u00e0 l&rsquo;eau, n&rsquo;en avais pas peur ; ce n&rsquo;\u00e9tait pas exactement, je l&rsquo;\u00e9prouvai alors, la d\u00e9finition d&rsquo;un bon nageur&#8230; je n&rsquo;avais pas pied, mais plus je tendais vers la rive, moins (avais-je l&rsquo;impression) celle-ci ne se rapprochait.<\/p>\n<p>Je luttai un certain temps. Je compris que j&rsquo;\u00e9tais fatigu\u00e9. Je compris que j&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 trop loin, et qu&rsquo;on ne rigolait pas avec l&rsquo;oc\u00e9an. Je compris que j&rsquo;\u00e9tais dans de beaux draps, de beaux draps bleus et brod\u00e9s, d&rsquo;eau furtive et fourbe.<\/p>\n<p>Je luttai mais ne parvenais \u00e0 rien. Je m&rsquo;\u00e9chinai en vain. Tous les membres br\u00fblaient, hurlaient. Les bras et les jambes, mais les mollets, les avant-bras. Je m&rsquo;\u00e9tais trop excit\u00e9 contre un mur sourd et aveugle. Je me repris en faisant la planche. J&rsquo;y parvins quelques instants, mais la mer \u00e9tait trop active pour que je puisse m&rsquo;appuyer d\u00e9cid\u00e9ment sur elle. Je m&rsquo;agitais en vain, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que ne survienne un intense et malvenu sentiment de panique. Je regardais le ciel et me disais, Voil\u00e0, c&rsquo;est le moment, tu vas rester ici, te noyer \u00e0 la station baln\u00e9aire, pour une b\u00eatise qui t&rsquo;aura port\u00e9 au c\u0153ur des \u00e9l\u00e9ments. J&rsquo;exag\u00e9rai un peu.<\/p>\n<p>Je vis alors passer une surfeuse, qui comprit que j&rsquo;\u00e9tais en difficult\u00e9. Elle n&rsquo;en avait pas trop envie, mais elle vint vers moi, je devais avoir l&rsquo;air r\u00e9sign\u00e9 \u00e0 la noyade. Vous allez bien ? venez  ! et elle me ramena en arri\u00e8re jusqu&rsquo;\u00e0 avoir pied. Gr\u00e2ce \u00e0 elle j&rsquo;\u00e9tais sauv\u00e9.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui je vois cela de loin, cela me para\u00eet si simple \u00e0 la fois et \u00e0 la fois si ridicule. Tout ce d\u00e9vouement, toute cette \u00e9nergie, toute cette allocation de compassion.<\/p>\n<p>Mes pieds, mes bien vite seulement mes orteils, t\u00e2chaient de s&rsquo;ancrer profond\u00e9ment dans le sable ondul\u00e9 que je sentais. Mais bient\u00f4t le fait d&rsquo;avoir pied ne suffisait plus au manque flagrant d&rsquo;air et \u00e0 la t\u00e9tanie dont j&rsquo;\u00e9tais l&rsquo;objet.<\/p>\n<p>Je me noyai \u00e0 nouveau, la planche ne fonctionnait plus, je commen\u00e7ait \u00e0 sombrer : ceci, je le compris au voile gris qui petit \u00e0 petit glissa sur mes yeux, entravant au bleu du ciel et au bleu contrastant de la mer sur lui&#8230; je quittais le monde absurde du bleu, de tous les bleus.<\/p>\n<p>Probablement sur la plage, ma chor\u00e9graphie s&rsquo;\u00e9tait-elle vue, je ne voyais ni n&rsquo;entendais rien, mais tout \u00e0 coup je vis d\u00e9baruler un \u00e9norme type, musculeux, blond barbu du nord, qui m&rsquo;ordonna en anglais de saisir sa main&#8230; et qui me ramena sur la plage.<\/p>\n<p>Je ne sais combien de temps, au centre d&rsquo;un attroupement de badauds, ce type &#8211; am\u00e9ricain ou pire : australien &#8211; m&rsquo;a fait la morale et la le\u00e7on sur le danger des rouleaux et sur les techniques de nage obliques, je n&rsquo;\u00e9tais plus dans le bain d&rsquo;\u00e9cume, je n&rsquo;avais plus la triste sensation de mourir, mais en f\u00eates soutenues, en arabesques, en myriade et tourbillons. J&rsquo;\u00e9tais moiti\u00e9 nu, au soleil de la plage, sous le doigt vengeur de mon sauveur, ange gardien sermonneur, droit issu de l&rsquo;Ancien Testament, r\u00e9p\u00e9tant \u00e0 l&rsquo;envi les conseils et les interdictions et les commandements.<\/p>\n<p>Je ne serais pas mort ce jour l\u00e0, dans les remous tra\u00eetres de l&rsquo;oc\u00e9an, et je n&rsquo;aurais vu ni Bordeaux ni la Lande voisine. Lorsque je roulais vers Brive-la-Gaillarde, puis Ussel, je n&rsquo;avais pas d&rsquo;id\u00e9e, je n&rsquo;avais plus pens\u00e9 \u00e0 rien, j&rsquo;avais l&rsquo;esprit \u00e9vid\u00e9, galactique. C&rsquo;est un peu comme si fr\u00f4lant la noyade, j&rsquo;\u00e9tais venu au monde une nouvelle fois.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Microfiction (c\u00e9rofiction) de la s\u00e9rie R\u00e9sidences, celle-ci \u00e9crite de m\u00e9moire &nbsp; Je n&rsquo;\u00e9tais jamais venu. C&rsquo;\u00e9tait la premi\u00e8re fois. 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