{"id":14288,"date":"2019-02-08T12:08:44","date_gmt":"2019-02-08T10:08:44","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=14288"},"modified":"2023-04-30T14:59:11","modified_gmt":"2023-04-30T12:59:11","slug":"notes-sur-le-dernier-michaux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/notes-sur-le-dernier-michaux\/","title":{"rendered":"Notes sur le dernier Michaux"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Ce texte a paru dans <em>La Moiti\u00e9 du Fourbi<\/em> #2 en 2015, intitul\u00e9 <em>Ecrire petit<\/em>. Il s&rsquo;int\u00e8gre \u00e0 <em><a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/topomanie\/\">La litt\u00e9rature inqui\u00e8te 4<\/a><\/em>.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><font size=\"1\">\u00ab\u00a0Pour moi, je vis dans les champs que mon microscope me montre, change \u00e0 l\u2019infini.\u00a0\u00bb<br \/>\nH. M.<\/font><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Location d\u2019une orange<\/h2>\n<p>Ce qu\u2019il faudrait, tout au plus, c\u2019est une orange. Comment r\u00e9soudre toute une ville, une ville pulv\u00e9ris\u00e9e en tous ces visages, toutes ces marchandises et tous ces mouvements en autre chose qu\u2019un fruit ? (Du reste, on peut choisir entre une orange, une mangue ou une pomme, peu m\u2019importe.)<\/p>\n<p>Il nous faudrait une orange.<\/p>\n<p>Avec l\u2019orange, je mets le citron. Ou : avec l\u2019orange, je mets le kaki. Ou : avec l\u2019orange, je mets la pomme ou la mangue. Ou : avec l\u2019orange, je mets le ballon de football ou la maquette du globe terrestre. Ou : avec l\u2019orange, la bille, l\u2019\u0153il, le galet (\u0153il crev\u00e9 \u0153il fossile). Ou : avec l\u2019orange, je peux mettre des clous, un tigre ou de l\u2019eau gazeuse, peu importe. <\/p>\n<p>Ce qui importe, c\u2019est qu\u2019il importe que l\u2019orange reste au centre de nos pr\u00e9occupations. Il importe que l\u2019orange devienne le m\u00e8tre-\u00e9talon, l\u2019orange-\u00e9talon, \u00e0 l\u2019aune duquel, \u00e0 l\u2019orange de laquelle se d\u00e9ploie le reste du monde, ces rues entoil\u00e9es, ces collines ras\u00e9es, toute l\u2019eau de la mer et toute la merde et tout le vivant qui y baigne, de sorte que n\u2019importe quelle m\u00e9nag\u00e8re, press\u00e9e par un repas qu\u2019elle n\u2019a pu terminer car il lui manque un ingr\u00e9dient essentiel, persil ou poutargue, pourtant je l\u2019avais not\u00e9 sur mon pense-b\u00eate, quelle andouille, de sorte que n\u2019importe quel type debout au comptoir un clope \u00e0 la bouche ruminant son brouet mental avec la cuiller du disque des promesses d\u00e9j\u00e0 ray\u00e9 avant \u00e9coute, de sorte que l\u2019enfant qui passe en dessous de tout \u00e7a seulement imbib\u00e9 de lui-m\u00eame et d\u2019assouvir ce qu\u2019il ne sait pas encore \u00eatre grandir, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e9loigner-et-s\u00e9parer, de sorte que quiconque, la pute l\u00e0 en bas de ma fen\u00eatre de ma rue, la pluie qui tombe raide et velout\u00e9e l\u00e0 tout de suite, ou le conducteur du funiculaire qui profite de la descente pour appeler son p\u00e8re alit\u00e9, quiconque puisse dire : j\u2019en voudrais trois oranges\u00a0; \u00e7a va durer encore combien d\u2019oranges\u00a0?\u00a0; il \u00e9tait orange de peur\u00a0; on a perdu les oranges\u00a0; etc.<\/p>\n<p>Naturellement, un esprit press\u00e9 pourra substituer l\u2019orage \u00e0 l\u2019orange. Il en serait moins assur\u00e9, peut-\u00eatre, il n\u2019en gagnerait pas moins en chevelu.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Corpus domini<\/h2>\n<p>Peu importe la taille du fruit en r\u00e9alit\u00e9. L\u2019image d\u00e9j\u00e0 vue par le pass\u00e9<sup class='footnote'><a href='#fn-14288-1' id='fnref-14288-1' onclick='return fdfootnote_show(14288)'>1<\/a><\/sup> nous sert \u00e0 saisir l\u2019op\u00e9ration en cours dans l\u2019\u00e9criture \u2014 qu\u2019on n\u2019ose plus appeler po\u00e9sie \u2014 d\u2019Henri Michaux. Je me mets dans cette pomme. Nous tournerons autour de ce fruit. <\/p>\n<p>On peut gloser longtemps sur le caract\u00e8re pr\u00e9gnant de l\u2019\u00e9vanescence \u2014 cette nouvelle cat\u00e9gorie de l\u2019\u00eatre \u2014 dans les \u0153uvres de Michaux, depuis <em>Plume<\/em> et les premiers recueils. On peut \u00e9galement s\u2019attarder sur le myst\u00e8re de la forme br\u00e8ve chez lui, plus proche cependant du clin d\u2019\u0153il ou des doigts qui claquent que du billet doux ou du pur fragment (\u00e0 la Char, et ce m\u00eame dans <em>Poteaux d\u2019angle<\/em>).<\/p>\n<p>En rassemblant quelques textes choisis, extraits de l\u2019\u0153uvre mature de Michaux, nous nous proposons de trouver le point de section entre l\u2019exigence de la forme br\u00e8ve et la passion de l\u2019\u00e9vanescence, et ce point de section se trouve \u00e9galement \u00e0 la crois\u00e9e de la peinture et de ce qu\u2019on appellerait trop vite calligraphie. Nous nous pencherons sur les textes parus \u00e0 partir de la seconde moiti\u00e9 des ann\u00e9es 1960, \u00e0 l\u2019exception des livres limites ou projets \u00e9loign\u00e9s du fil principal du tissu (drogue, films, peinture, essais<sup class='footnote'><a href='#fn-14288-2' id='fnref-14288-2' onclick='return fdfootnote_show(14288)'>2<\/a><\/sup>&#8230;).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Aff\u00fbt<\/h2>\n<p>Dans une \u0153uvre aussi vari\u00e9e que celle de Michaux, il n\u2019est certes pas ais\u00e9 de prendre des mesures, user de la mire, du crible, de la r\u00e8gle ou du laser. Toutes ces tentatives sont vaines. Tout au plus peut-on tenter des circulations. Il est essentiellement coulant, celui qui cherche la force de l\u2019eau ou du vent. Et si on en saisit un bout, comme on rattrape une silhouette par un pincement de v\u00eatement, ce n\u2019est jamais qu\u2019un reste, un accroc, une d\u00e9chirure, loin de comprendre l\u2019ensemble.<\/p>\n<p>Emil Cioran, glissant ami, croit le cerner lorsqu\u2019il d\u00e9crit Michaux comme un scientifique \u00ab\u00a0swiftien\u00a0\u00bb. Il n\u2019est pourtant pas des auteurs que de fumeux protocoles s\u00e9duisent, ce n\u2019est pas un \u00eatre de chiffres (ou de mod\u00e8les). Plut\u00f4t un observateur curieux, et que le r\u00e9el (ou ce qu\u2019on appelle tel) \u00e9merveille.<\/p>\n<p>C\u2019est d\u2019ailleurs toute la part du mystique, trouver le geste liant \u00e9parpillement et unification. Aussi bien en l\u2019\u0153uvre, qu\u2019en l\u2019homme \u2014\u00a0de ce point de vue-l\u00e0, ce nouveau gradin sur la voie de la poussi\u00e8re, qui se r\u00e9pand partout et embrasse uniform\u00e9ment les choses, ce n\u2019est plus la biographie tranch\u00e9e de la bibliographie qui compte, ces concepts n\u2019op\u00e8rent plus ; les scalpels sont de mousse et le m\u00e9decin est un esprit frappeur.<\/p>\n<p>Reprenons. Nous avions laiss\u00e9 Henri Michaux en voyageur en des pays lointains (<em>Ecuador<\/em> et <em>Un barbare en Asie<\/em>), puis en des contr\u00e9es imaginaires (<em>Ailleurs<\/em>) qui conduiront, piste possible, aux exp\u00e9riences int\u00e9rieures accompagn\u00e9es par la drogue. Nous le retrouvons dans la seconde moiti\u00e9 des ann\u00e9es 1960, apr\u00e8s ces derni\u00e8res \u00e9vaporations (<em>Les Grandes \u00c9preuves de l\u2019esprit<\/em> para\u00eetront, concomitamment, en 1966, et ce sera le dernier des cinq livres sur la drogue), dans une tension entre les \u00ab\u00a0inconciliables\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire entre l\u2019un et le multiple (la formule est ais\u00e9e). <em>Lieux sur une plan\u00e8te petite<\/em>, qui pourrait ouvrir notre corpus, r\u00e9dig\u00e9 en m\u00eame temps que <em>Les Grandes \u00c9preuves&#8230;<\/em>, est l\u2019une des derni\u00e8res \u00e9vocations dans cette \u0153uvre d\u2019un agencement de mondes imaginaires. L\u2019\u00e9criture, toujours d\u00e9sign\u00e9e comme laborieuse<sup class='footnote'><a href='#fn-14288-3' id='fnref-14288-3' onclick='return fdfootnote_show(14288)'>3<\/a><\/sup>, dessine les contours d\u2019un nouvel \u00e9tat de l\u2019\u00eatre, une \u00ab\u00a0conscience dualisante\u00a0\u00bb, qui n\u00e9cessite la fondation d\u2019espaces singuliers, en tant qu\u2019elle se veut \u00ab\u00a0pluralisante, plurilocalisante (<em>Emergences-r\u00e9surgences<\/em>, OC3 380)\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Au m\u00eame moment, toute l\u2019\u0153uvre pr\u00e9c\u00e9dente de Michaux est repass\u00e9e au crible de cette c\u00e9sure, et ce sera la nouvelle \u00e9dition de <em>L\u2019Espace du dedans<\/em> (toujours en 1966), \u00ab anthologie\u00a0\u00bb dont une premi\u00e8re mouture parut \u00e9galement en 1944. C\u2019est \u00e9galement la p\u00e9riode o\u00f9 reparaissent, revus et augment\u00e9s, les livres allant de <em>Plume<\/em> \u00e0 <em>La Vie dans les plis<\/em>, tandis que, plus paradoxalement, les textes publi\u00e9s par Ren\u00e9 Bertel\u00e9 (c\u2019est-\u00e0-dire les textes sur la mescaline) dans sa propre maison d\u2019\u00e9dition, Le Point du Jour, bient\u00f4t int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 Gallimard, omettent de citer dans la page des \u0153uvres publi\u00e9es les titres pr\u00e9c\u00e9dant l\u2019anthologie.<\/p>\n<p>On est donc en pr\u00e9sence d\u2019une \u0153uvre op\u00e9rant un retour sur elle-m\u00eame, un n\u0153ud ou une esp\u00e8ce d\u2019invagination comme le pourrait faire un organisme vivant au cours d\u2019une fonction m\u00e9tabolique ou peut-\u00eatre plus \u00e9videmment encore d\u2019un processus physiologique : mue, ou m\u00e9tamorphose.<\/p>\n<blockquote><p>MUE<br \/>\nmue tant attendue<br \/>\nEst-ce la vraie ?<br \/>\n(<em>Chemins cherch\u00e9s, chemins perdus, transgressions<\/em>, OC3 1223.)<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>D\u00e9miurge domestique<\/h2>\n<p>Un peu \u00e0 la mani\u00e8re du sportif au lit, l\u2019intention d\u00e9miurgique de Michaux est tout sauf arbitraire, paternaliste, pr\u00e9\u00e9minente. Michaux ne se pose pas comme une autorit\u00e9 mais comme un voyageur attentif et impressionnable.<\/p>\n<p>D\u00e8s les voyages des ann\u00e9es 1930 et jusqu\u2019aux dystopies d\u00e9crites dans <em>Ailleurs<\/em>, les relations rendent compte d\u2019exp\u00e9riences hallucin\u00e9es, probl\u00e9matiques, d\u00e9ficientes. Dans <em>Lieux sur une plan\u00e8te petite<\/em> (dans <em>Vents et poussi\u00e8res<\/em>), les mondes visit\u00e9s ou cr\u00e9\u00e9s sont toujours d\u00e9stabilisants ; ils sont \u00e9galement modestes : \u00ab Nos maisons sont petites, nos pi\u00e8ces sont des armoires [&#8230;] Nous n\u2019arrivons jamais \u00e0 nous sentir grands \u00bb (168).<\/p>\n<p>Encore que cela ne soit pas r\u00e9ductible aux mondes fictifs ; le r\u00e9el n\u2019est pas \u00e9pargn\u00e9, par exemple dans <em>Face \u00e0 ce qui se d\u00e9robe<\/em> :<\/p>\n<blockquote><p>\u00c0 l\u2019autre bout de la place vint \u00e0 d\u00e9boucher un groupe d\u2019Espagnols. Ils d\u00e9bouch\u00e8rent petits, tout petits, extraordinairement petits. De quelques centim\u00e8tres \u00e0 peine, aurais-je dit. Ah ! Sans doute je savais qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas r\u00e9ellement si petits, que ce n\u2019e\u00fbt pas \u00e9t\u00e9 possible pour quantit\u00e9 de raisons que j\u2019\u00e9tais trop las pour examiner mais dont j\u2019\u00e9tais pratiquement s\u00fbr. Cependant inexplicablement je n\u2019arrivais pas \u00e0 les voir grands (903).<\/p><\/blockquote>\n<p>Cependant cette pr\u00e9sence (cette attention) du petit induit une \u00e9conomie d\u2019\u00e9chelle : c\u2019est par le biais d\u2019une pr\u00e9sence au monde singuli\u00e8re que le monde appara\u00eet petit. Dans le m\u00eame recueil, le texte <em>Moriturus<\/em>, qui relate une exp\u00e9rience captivante en montagne, on lit que \u00ab\u00a0la Vastitude avait augment\u00e9 \u00bb (906). L\u2019espace appara\u00eet, et il appara\u00eet essentiellement spatial, bourr\u00e9 d\u2019espace encore, c\u2019est-\u00e0-dire, pratiquement, infini, ou, plus justement, incommensurable : \u00ab\u00a0La grandeur \u00e9tait l\u00e0, l\u2019incomparable\u00a0\u00bb (899). <\/p>\n<p>Dans <em>Lieux&#8230;<\/em> :<\/p>\n<blockquote><p>Hommes, peu<br \/>\nEspace, beaucoup (292)<\/p><\/blockquote>\n<p>Le petit, le restreint, n\u2019est qu\u2019une fonction de l\u2019espace, un jeu de relation, une pratique de la mesure. Dans un texte publi\u00e9 dans Vents et poussi\u00e8res qui ne sera pas repris dans <em>Moments<\/em> (contrairement \u00e0 d\u2019autres textes de ce m\u00eame recueil), l\u2019exp\u00e9rience de la conscience m\u00e9lange ou assemble des \u00ab\u00a0\u00e9tendues sans fin\u00a0\u00bb, <\/p>\n<blockquote><p>[\u2026] immenses qui loin, loin au-del\u00e0 du plus loin, \u00e9normes \u00e0 jamais hors du champ de ma conscience, qui apr\u00e8s des milliers de si\u00e8cles n\u2019arrivent pas encore \u00e0 une vue satisfaisante de l\u2019Univers, dont vainement elles essaient de percer les myst\u00e8res des infiniment petits.<\/p>\n<p>Lointaines aussi d\u2019une autre fa\u00e7on quoique tout pr\u00e8s11 (211).<\/p><\/blockquote>\n<p>C\u2019est ainsi que se solde ce rapport entre la conscience, l\u2019espace et la projection de l\u2019une dans l\u2019autre. Si, dans <em>\u00c9mergences-r\u00e9surgences<\/em>, Michaux d\u00e9clare \u00ab les lointains pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s au proche, la po\u00e9sie de l&rsquo;incompl\u00e9tude pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e au compte-rendu, \u00e0 la copie\u00a0\u00bb (548), <em>Poteaux d\u2019angles<\/em>, le lapidaire vade-mecum de la maturit\u00e9, pose la question de la flamboyante pr\u00e9sence de l\u2019espace en tant que contenu.<\/p>\n<blockquote><p>Quand la place manque, un seul sentiment, bien connu, et l\u2019exasp\u00e9ration, qui en est l\u2019insuffisante issue.<br \/>\nAvec plus d\u2019espace, tu peux avoir plus de sentiments, plus vari\u00e9s. Pourquoi dans ce cas t\u2019en priver ? (1050)<\/p><\/blockquote>\n<p>D\u2019ailleurs c\u2019est le secret de l\u2019\u00eatre : \u00ab\u00a0Retire-toi en ton dedans.\u00a0\u00bb (1059)<\/p><\/blockquote>\n<p><center>*<\/center><\/p>\n<p>Ces m\u00eames \u00e9tendues, qui se meuvent entre conscience et dispersion, ne sont pourtant pas l&rsquo;apanage des seuls signes (ou trac\u00e9s premiers, radicaux, idiomatiques).<\/p>\n<blockquote><p>Si tu traces une route, attention, tu auras du mal \u00e0 revenir \u00e0 l\u2019\u00e9tendue. (1043)<\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019\u00e9criture, le signe, peut en effet conduire \u00e0 une appropriation commode, mais p\u00e9rilleuse. <\/p>\n<blockquote><p>C\u2019est le monde r\u00e9duit, au maximum. (644)<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nLes lettres dans les lignes se ratatinent (743)<\/p><\/blockquote>\n<p>Ce trop rapide tour d\u2019horizon de quelques expressions du petit dans les textes de Michaux nous montre que cette dialectique permanente entre l\u2019attrait du vide (qui est l\u2019espace en grand) et la passion du petit (qui est jaillissement vers l\u2019int\u00e9rieur) ne joue pas seulement au niveau conceptuel ou litt\u00e9raire ; au contraire, elle est constant va-et-vient entre les exp\u00e9riences du personnage et celle de l\u2019auteur, elle caracole du texte \u00e0 l\u2019\u0153uvre, elle impressionne la fiction comme la m\u00e9ditation ou la contemplation. Elle est ainsi insaisissable et contradictoire en diable, et c\u2019est ce qui nous emp\u00eache, au demeurant, d\u2019en tirer des enseignements que l\u2019on voudrait d\u00e9finitifs.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Quantique des quantiques<\/h2>\n<p>Dans <em>The Thin Man<\/em> (l\u2019un des textes de <em>Vents et poussi\u00e8res<\/em> repris dans <em>Moments<\/em>), c\u2019est entendu, la fiction \u00e9voque cet \u00eatre modeste, <\/p>\n<blockquote><p>Petit<br \/>\npetit sous le vent<br \/>\npetit et lacunaire(723)<\/p><\/blockquote>\n<p>,<\/p>\n<p>lacunaire, c\u2019est-\u00e0-dire perc\u00e9 de vacuoles, bris\u00e9 dans sa pl\u00e9nitude, mais \u00e9galement \u00ab\u00a0n\u00e9 dans la nuit\u00a0\u00bb, et qui doit \u00ab\u00a0refaire son Mandala\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Ce mandala, ou Univers symbolique, pr\u00e9cis\u00e9ment, se rassemblera, si l\u2019on peut dire, lors d\u2019une nouvelle exp\u00e9rience, annonc\u00e9e dans <em>Passages<\/em>, d\u00e9j\u00e0 entam\u00e9e dans <em>Mouvements<\/em>, et qui se reproduit dans <em>Parcours<\/em>, puis dans <em>Par des traits<\/em> et <em>Par la voie des rythmes<\/em>. C\u2019est la publication de livres sans texte (ou tr\u00e8s peu), qui sont pourtant des livres (et non des peintures), des livres qui ne disent mot (d\u2019apr\u00e8s le mot juste de Lorand Gaspar).<\/p>\n<p>Des livres faits de dessins qui semblent r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, ou plus justement rythm\u00e9s, parfois accompagn\u00e9s d\u2019un po\u00e8me, d\u2019une pr\u00e9face tierce, ou de rien du tout. Une \u00e9criture, un alphabet, mais surtout un texte exc\u00e9d\u00e9, un livre ramen\u00e9 \u00e0 son \u00e9tat de livre, une plaquette, un boulier, un imagier. <\/p>\n<p>Dans <em>Par des traits<\/em>, Michaux pr\u00e9cise son geste :<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0De la naissance \u00e0 la mort, un trait<br \/>\nmod\u00e8le universel.<br \/>\nDu matin \u00e0 la nuit<br \/>\nde l\u2019unicellulaire \u00e0 la baleine<br \/>\nde la cueillette \u00e0 l\u2019industrie<\/p>\n<p>Traits irr\u00e9ductibles de l\u2019\u00e9l\u00e9mentaire,<br \/>\nsans alarmes sans ornements<br \/>\npremier d\u00e9but et derni\u00e8re des traces<br \/>\nde la tribu \u00e0 la Soci\u00e9t\u00e9<br \/>\nde la main \u00e0 l\u2019empire des bureaux<\/p>\n<p>Des traits plus petits que les plus petits, partout b\u00e2tonnets infimes qui \u00e9chappent \u00e0 la vue<br \/>\ndes traits infiniment savent se r\u00e9pandre, se multiplier<br \/>\nau-dedans des corps humains impuissants<br \/>\nMa\u00eetre des maladies<br \/>\n.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .(1252b)<\/p><\/blockquote>\n<p>Texte important, en effet, qui pr\u00e9tend \u00ab\u00a0biffer\u00a0\u00bb toute discussion st\u00e9rile et malaise dans la civilisation, voil\u00e0 une esp\u00e8ce de programme, ou plut\u00f4t de non-programme, puisque ces biffures se cherchent, veulent aller contre le savoir et, bien que se pr\u00e9sentant dans l\u2019accumulation, forment un continent de l\u2019\u0153uvre encore plus \u00ab\u00a0\u00e9l\u00e9mentaire\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Dessiner en pauvre\u00a0\u00bb (545), d\u2019ailleurs, se r\u00e9sorber \u00e0 la ligne, c\u2019est une longue t\u00e2che pour Michaux, qui aborde ainsi des terres pr\u00e9-historiques, silencieuses et labiles. Le texte qui cl\u00f4t <em>Par des traits<\/em>, <em>Des langues et des \u00e9critures<\/em>. De la n\u00e9cessit\u00e9 de s\u2019en d\u00e9tourner, est rigoureusement clair sur l\u2019entreprise en cours. Une langue \u00ab\u00a0de peu de moyens \u00bb, \u00ab\u00a0pour peu de besoins\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0entre amis\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0pas territoriale\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0des petits bouts de langue seulement, bien choisis\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0une langue sans pr\u00e9tention\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0pas vraiment une langue, mais toute vivante\u00a0\u00bb, d\u2019ailleurs plut\u00f4t des signes, loin des mots, qui permettent de cr\u00e9er, et qui lib\u00e8rent l\u2019homme, \u00ab\u00a0<em>le d\u00e9sali\u00e9nant<\/em> \u00bb (1284ab-1285b, Michaux souligne). <\/p>\n<p>On notera d\u2019ailleurs que ces livres sur les lignes, les alphabets, les id\u00e9ogrammes, les \u00eatres, insectes, petits personnages ou animaux \u00e9voluant sur la page d\u00e9\u00e7oivent notre d\u00e9sir fou d\u2019\u00e9lucidation : on ne peut pas les citer, sauf \u00e0 en faire la copie photographique. Mais peut-\u00eatre est-ce aussi leur force. Michaux \u00e9crivant par ailleurs (<em>Poteaux d&rsquo;angle<\/em>) :<\/p>\n<blockquote><p>\u00c9tant multiple, compliqu\u00e9, complexe, et d\u2019ailleurs fuyant \u2014\u00a0si tu te montres simple, tu seras un tricheur, un menteur.\u00a0(1052)<\/p><\/blockquote>\n<p>C\u2019est \u00e0 un double geste que nous avons affaire \u2014 et il ne saurait en \u00eatre autrement, puisque c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce va-et-vient qui est sous-entendu. <\/p>\n<p>L\u2019\u00e9criture pari\u00e9tale (ou soi-disant telle), l\u2019id\u00e9ogramme, le dessin, dans l\u2019impossibilit\u00e9 de la citation, c\u2019est-\u00e0-dire de la reproduction, souligne le caract\u00e8re \u00e9minemment singulier de son auteur. Or, dans le m\u00eame temps, \u00ab\u00a0le solitaire sera \u00e9clabouss\u00e9 par tous \u00bb (<em>Chemins cherch\u00e9s, chemins perdus, transgressions<\/em>, 1183), c\u2019est-\u00e0-dire que l\u2019individu sera immanquablement rattrap\u00e9 par le collectif, la colonie.<\/p>\n<p>C\u2019est alors que se noue le grand silence. Pulv\u00e9ris\u00e9 dans le geste, la trace, le saisissement, celui qui cherche l\u2019apaisement, comme accapar\u00e9 par la vastitude infinie de l\u2019espace, se r\u00e9sout dans la multiplicit\u00e9, le coloniaire et le rhizomatique.<\/p>\n<p>L\u2019ectoplasme, le plancton, l\u2019essaim, les \u0153ufs, les cris, les coups, les gales, les parasites, les tribus, les langues, les mots, les points, les lignes, les traits, l\u2019amalgame, la cellule, le multiple, la multitude, la myriade, les plaques, les larves, le nombreux, tout un vocabulaire du foisonnant, du vibrionnant organique na\u00eet, et structure l\u2019\u0153uvre, qui bient\u00f4t trahit sa mission : celle du \u00ab\u00a0propagateur de riens\u00a0\u00bb (<em>ibid.<\/em>, 1204).<\/p>\n<p>Il s\u2019agissait d\u2019\u00ab\u00a0avoir de la place\u00a0\u00bb, afin de \u00ab\u00a0nager en soi\u00a0\u00bb (<em>Poteaux d&rsquo;angle<\/em>, 1050 et 1042). L\u2019exp\u00e9rience \u2014\u00a0qui met en question aussi bien l\u2019espace que le temps, que la conscience, que le r\u00e9el, produit l\u2019\u00e9tat d\u2019engourdissement et de d\u00e9sincarnation longtemps recherch\u00e9. C&rsquo;est alors que se heurte au langage la pens\u00e9e de ce vide acquis, ch\u00e8rement atteint.<\/p>\n<blockquote><p>Le r\u00e9el manque en ce moment, continue \u00e0 manquer par vagues. (1353)<\/p><\/blockquote>\n<p>Dans ce tout dernier livre compos\u00e9 du vivant de l\u2019auteur, <em>D\u00e9placements, d\u00e9gagements<\/em>, le tout dernier texte de la s\u00e9rie des <em>Postures<\/em>, la sc\u00e8ne semble se rejouer, qui conduit \u00e0 l\u2019attendu apaisement, et qu\u2019il nous sied de reporter dans son entier pour \u00e9viter enfin la trop facile paraphrase.<\/p>\n<blockquote><p>Dans l\u2019\u00e9troite salle<br \/>\nqui cesse d\u2019\u00eatre \u00e9troite<br \/>\ncalme vient \u00e0 notre rencontre<br \/>\nun calme de bienvenue<br \/>\ncompos\u00e9 d\u2019allonges, d\u2019allonges<br \/>\nabandons non d\u00e9nombr\u00e9s<\/p>\n<p>Emplacement n\u2019est plus ici<br \/>\nn\u2019est plus l\u00e0<br \/>\non a cess\u00e9 d\u2019en avoir, d\u2019en vouloir<\/p>\n<p>Du cotonneux en tous sens<br \/>\nvacillant, ind\u00e9termin\u00e9<br \/>\nsur le pass\u00e9 qui sombre<\/p>\n<p>Tourments, tournants d\u00e9pass\u00e9s<br \/>\nun corps pourtant non disparu a coul\u00e9<\/p>\n<p>Lieux quitt\u00e9s<br \/>\nTemps du calme continu<br \/>\nparfait<br \/>\nnon modul\u00e9.<\/p>\n<p>Temps dans lequel on ne sera plus d\u00e9concert\u00e9<br \/>\ndivis\u00e9,<br \/>\ndans lequel rien n\u2019interpelle,<br \/>\no\u00f9 ne d\u00e9bouche ph\u00e9nom\u00e8ne aucun<\/p>\n<p>Plus de rencontres<br \/>\nMonde sans gradins<br \/>\nou aux milliers d\u2019imperceptibles gradins<br \/>\naccidents indistinctement coulissant dans de similaires accidents<\/p>\n<p>\u00c9galisation<br \/>\nenfin trouv\u00e9e<br \/>\nenfin arriv\u00e9e<br \/>\nqui ne sera plus intercept\u00e9e.<br \/>\nOn y vogue.<\/p>\n<p>Jubilation \u00e0 l\u2019infini de la disparition des disparit\u00e9s28. (1070-1071)<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<br \/>\n<center>*<\/center><br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<p>On souhaitait \u00e0 la ville la pl\u00e9nitude d\u2019une orange. Nous sommes bris\u00e9s dans l\u2019acide de ses quartiers.<\/p>\n<blockquote><p>Mangeant une orange<br \/>\net si \u00e0 mon tour j\u2019\u00e9tais mang\u00e9 par l\u2019orange ? (<em>Moments<\/em>, 733)<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-14288'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-14288-1'> \u00ab Je mets une pomme sur ma table. Puis je me mets dans cette pomme. Quelle tranquillit\u00e9 ! \u00c7a a l\u2019air simple. Pourtant il y a vingt ans que j\u2019essayais ; et je n\u2019eusse pas r\u00e9ussi, voulant commencer par l\u00e0. Pourquoi pas ? Je me serais cru humili\u00e9 peut-\u00eatre, vu sa petite taille et sa vie opaque et lente.\u00a0\u00bb (<em>Plume<\/em>, 1938) <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-14288-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-14288-2'> Tous les num\u00e9ros de pages renvoient au troisi\u00e8me volume des <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em> Henri Michaux, \u00e9tablies par l\u2019irrempla\u00e7able Raymond Bellour (abr\u00e9g\u00e9es par la suite en OC3). <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-14288-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-14288-3'> \u00ab Je me demande \u00e0 quel \u00e2ge j\u2019apprendrai \u00e0 \u00e9crire \u00bb, \u00e9crit-il \u00e0 Jean Paulhan dans une lettre du 23 novembre 1964. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-14288-3'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce texte a paru dans La Moiti\u00e9 du Fourbi #2 en 2015, intitul\u00e9 Ecrire petit. Il s&rsquo;int\u00e8gre \u00e0 La litt\u00e9rature inqui\u00e8te 4. &nbsp; \u00ab\u00a0Pour moi, je vis dans les champs que mon microscope me montre, change \u00e0 l\u2019infini.\u00a0\u00bb H. M. &nbsp; Location d\u2019une orange Ce qu\u2019il faudrait, tout au plus, c\u2019est une orange. 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