{"id":13849,"date":"2018-06-22T18:38:12","date_gmt":"2018-06-22T16:38:12","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=13849"},"modified":"2019-01-08T15:45:43","modified_gmt":"2019-01-08T13:45:43","slug":"le-retour-de-la-tourbiere-basse-alcaline-avec-luc-garraud","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/le-retour-de-la-tourbiere-basse-alcaline-avec-luc-garraud\/","title":{"rendered":"Le retour de la tourbi\u00e8re basse alcaline (avec Luc Garraud)"},"content":{"rendered":"<p>\n<i>Pantomime pour aucun acteur<\/i><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote><p>Il se d\u00e9gage des marais des notions d\u2019atemporalit\u00e9 et d\u2019immuabilit\u00e9, qui induisent une certaine d\u00e9connexion. Un peu hors du temps, ils semblent ob\u00e9ir \u00e0 autre m\u00e9canique temporelle. La certaine virginit\u00e9 qui \u00e9mane de ces paysages naturels et harmonieux leur conf\u00e8re un \u00e9quilibre serein, une ambiance douce et paisible. Le visiteur se sent d\u00e9couvreur, voire intrus. Ce milieu n\u2019est, de toute \u00e9vidence, pas celui des hommes. Pour autant, il respire la vie : l\u2019eau omnipr\u00e9sente impose sa symbolique et anime, avec les animaux, ce th\u00e9\u00e2tre de verdure.<\/p>\n<p>Mais les sentiments per\u00e7us dans les marais sont ambivalents : \u00e0 la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 se conjuguent aussi le myst\u00e8re, le mythe. Pourquoi la for\u00eat, si pr\u00e9sente tout autour, ne s\u2019aventure-t-elle pas sur ces terres ? Une ambiance lourde et secr\u00e8te peut alors \u00eatre per\u00e7ue. L\u2019aube ou le cr\u00e9puscule stimulent l\u2019imagination et l\u2019esprit trouve alors en ce milieu troublant le d\u00e9cor et la sc\u00e8ne id\u00e9aux des sorci\u00e8res et autres \u00eatres fabuleux des contes pour enfants.<\/p>\n<p>L\u2019all\u00e9gorie de l\u2019alchimie, si ch\u00e8re aux hommes, se retrouve au niveau des sources, o\u00f9 l\u2019eau enrobe imperceptiblement les plantes pour les p\u00e9trifier.<\/p>\n<p>ONF, <em>Diagnostic \u00e9cologique et socio-\u00e9conomique<\/em> des sites Natura 2000 FR2100275 \u00ab\u00a0Marais tourbeux du plateau de Langres (secteur SO)\u00a0\u00bb, 2010, FR2100276 \u00ab\u00a0Marais tufeux du plateau de Langres (secteur SE)\u00a0\u00bb, 2007 et  FR2100277 \u00ab\u00a0Marais tufeux du plateau de Langres (secteur N)\u00a0\u00bb, 2007, respectivement pages 18, 19 et 19<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Sc\u00e8ne 1<\/h2>\n<p><em>L\u2019habitat, l\u2019habitant<\/em><br \/>\n<em>La sc\u00e8ne se passe sur le terrain, comme dans la d\u00e9tente d\u2019un accumulateur : il est en fonction depuis la nuit des temps.<\/em><\/p>\n<p>L\u2019habitat &#8211; \u00a0On m\u2019appelle <em>Caricion davallianae<\/em>. Ce barbarisme grammatical latin vient de <em>Carex<\/em>, la\u00eeche en latin, et de <em>davalliana<\/em>, de Davall. \u00c7a n\u2019explique pas tout. La la\u00eeche est une plante, un genre de plantes. Avec de tr\u00e8s nombreuses esp\u00e8ces, g\u00e9n\u00e9ralement proches des milieux humides, mais pas que. Qui ressemblent aux gramin\u00e9es, c\u2019est-\u00e0-dire aux herbes, avec des feuilles fines et souvent coupantes au bord et dont on dirait qu\u2019elles ne savent pas faire de fleurs&#8230; Davall botaniste anglais du XVIII<sup>e<\/sup>, pr\u00e9nomm\u00e9 Edmund, a surtout v\u00e9cut en Suisse, c\u2019est le botaniste britannique du XIX<sup>e<\/sub> Smith (William Gardner) qui lui d\u00e9die la plante.<\/p>\n<p>Le mot la\u00eeche viendrait peut-\u00eatre d\u2019une mani\u00e8re un peu rapide de dire carex, de m\u00eame sens, on ne sait pas vraiment, on pourrait aussi bien dire la\u00eeche pour carex, mais on pourrait aussi dire caresse, enfin pour couper court m\u00eame si bien souvent les la\u00eeches, aux feuilles scabres coupantes comme des sabres aux dents r\u00e9trorses, ne sont pas tr\u00e8s agr\u00e9ables au toucher.<\/p>\n<p>Ce qu\u2019il faut dire c\u2019est que le CD, on dit CD pour <em>Carex davalliana<\/em>, \u00e7a passe mieux pour le lecteur, eh bien le CD il est dio\u00efque, si si, comme l\u2019homme, des pieds m\u00e2les des pieds femelles bien diff\u00e9renci\u00e9s qu\u2019on peut reconna\u00eetre facilement avec un \u0153il de c\u00f4t\u00e9 par la fen\u00eatre de la voiture quand on longe un marais.<\/p>\n<p>L\u2019habitant \u2014 Ce n\u2019est pas toujours agr\u00e9able, j\u2019avoue, pour un habitant, que d\u2019habiter \u00e0 proximit\u00e9 du <em>Caricion davallianae<\/em>. D\u2019abord parce qu\u2019il se perd dans les d\u00e9tails. Ensuite parce qu\u2019il nous perd, nous, les habitants, dans ses d\u00e9tails.<\/p>\n<p>Les touradons par exemple, ces mottes concr\u00e8tes, qui poussent ind\u00e9finiment en hauteur, qu\u2019il faut contourner, ou bien les concr\u00e9tions du tuf qui subitement s\u2019effondrent en gouffres, les chenaux en eau o\u00f9 tr\u00e9buche le pauvre h\u00e8re perdu dans ce maquis.<\/p>\n<p>L\u2019habitat \u2014\u00a0Moi et les miens, c\u2019est vrai, ne nous donnons pas facilement. La caresse se m\u00e9rite. La caresse irrite. Moi et les miens, ou les miennes, les autres La\u00eeches, la\u00eeches \u00e0 bec ou \u00e0 beaux fruits, la\u00eeche bleu\u00e2tres ou jaun\u00e2tres, la Gentiane des marais, le Troscart des marais, la Parnassie des marais&#8230; le Choin noir, le Choin ferrugineux, le Choin interm\u00e9diaire, hybride entre les deux autres&#8230;  les diff\u00e9rentes Linaigrettes&#8230; la Tofieldie \u00e0 calicule, la Swertie vivace&#8230;<\/p>\n<p>L\u2019habitant \u2014 Au fait, au fait ! Pour tout dire, moi le <em>Caricion davallianae<\/em>, appellation ou toponyme qu\u2019on peut traduire prosa\u00efquement en <em>Parvocari\u00e7aie des tourbi\u00e8res basses centro-europ\u00e9ennes \u00e0 bor\u00e9omontagnardes basophiles<\/em>, ou plus vulgairement encore en <em>Tourbi\u00e8re basse alcaline<\/em>, moi le <em>Caricion davallianae<\/em> je le connais surtout en plaine, en Haute-Marne, ha ! la Haute-Marne, c\u2019est autre chose que la Haute-Alpe !<\/p>\n<p>L\u2019habitat \u2014\u00a0Il faut dire que \u2014 contrairement \u00e0 l\u2019habitant \u2014 nous ne souffrons pas de vertige, nous nous ne craignons pas l\u2019altitude, nous qui accueillons \u2014 entre autres bestioles, les petits vertigos ! ah ah !<\/p>\n<p>L\u2019habitant \u2014 Des plantes alpines dans les marnes !<\/p>\n<p>L\u2019habitat \u2014 Mais ces abysses sont pour nous terribles, d\u00e9chirants, ces abysses nous ab\u00eement. Parce qu\u2019en bas, tout au fond, au fond de la terre, au fond du gouffre o\u00f9 l\u2019eau circule, il y a le feu du volcan. Le feu qui br\u00fble, le feu qui s\u00e8che, le feu qui chauffe.<\/p>\n<p>Nos marais s\u2019\u00e9tiolent, nos tufi\u00e8res se vident, nos r\u00e9serves se diluent, nos r\u00e9seaux s\u2019ass\u00e8chent, nos mousses se lyophilisent. Pourquoi ?<\/p>\n<p>L\u2019habitant \u2014 Le r\u00e9chauffement climatique est la cause de soixante-deux pour cent du&#8230;<\/p>\n<p>L\u2019habitat \u2014 Nan-nan-nan ! Bla-bla-bla ! Le r\u00e9chauffement climatique ! Ni toi ni moi ne savons ce que c\u2019est. Le r\u00e9chauffement climatique en Haute-Marne ! Le r\u00e9chauffement climatique en Haute-Alpe ! Mais c\u2019est une blague ! Qu\u2019il aille dans l\u2019eau de l\u2019alpe\u00a0! \u2018Le sauverait\u00a0!<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Sc\u00e8ne 2<\/h2>\n<p><em>Il n\u2019y a plus personne.<\/em><\/p>\n<p>L\u2019atemporalit\u00e9&#8230; l\u2019immuabilit\u00e9&#8230; la d\u00e9connexion&#8230; et puis quoi encore&#8230; le nirvana ?<\/p>\n<p>Les marais sont des tapis cosmiques o\u00f9 l\u2019on peut trouver le <em>Caricion davallianae<\/em>, habitat \u00e0 nous deux tr\u00e8s cher, de par sa beaut\u00e9 (c\u2019est-\u00e0-dire sa singularit\u00e9) et la coh\u00e9rence de son propos (c\u2019est-\u00e0-dire la constance de sa forme) sont d\u00e9pourvus d\u2019hommes, g\u00e9n\u00e9ralement hostiles \u00e0 la plupart. Ne prouve rien le fait que, par le plus grand des hasards, quelque chasseur inspir\u00e9 (le chasseur cueilleur) s\u2019\u00e9meuve du blond automnal des la\u00eeches, des constellations des ros\u00e9es, des imbrications du givre&#8230; foutaises ! Pens\u00e9es utricul\u00e9es, niaises billeves\u00e9es, sornettes de po\u00e8tes !<\/p>\n<p>Il n\u2019y a personne. Il n\u2019y a jamais eu personne. Et il n\u2019y aura bient\u00f4t plus personne.<\/p>\n<p><em>Vertigo angustior, Swertia perennis, Caricion davallianae<\/em> existent depuis toujours et, sauf \u00e0 ce qu\u2019ils meurent, existeront toujours. Ce ne sont pas quelques pichenettes de carbones, quelques chiquenaudes de m\u00e9thane qui vont subitement changer les choses, quelle arrogance ! Quel orgueil ! Quelle haute estime de soi !<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Sc\u00e8ne 3<\/h2>\n<p>Il n\u2019y a plus personne.<\/p>\n<p>Le soir tombe, on n\u2019entend plus rien que le gargouillis de la source tufeuse du marais. Une brume que celui-ci exhale voile et d\u00e9voile \u00e0 tour de r\u00f4le un groupe de grands mammif\u00e8res, chevreuils ou sangliers, difficile \u00e0 dire, et c\u2019est un barbotage incessant qui s\u2019entend alors, inqui\u00e9tant. Soudain s\u2019envole \u00e0 force de tire d\u2019aile une forme sombre qu\u2019on d\u00e9crira comme un oiseau. Il n\u2019y a plus de promeneur \u00e9gar\u00e9, de chasseur inspir\u00e9, ou de naturaliste concern\u00e9. Il ne reste que la vie&#8230; immuable&#8230; intemporelle&#8230; du marais.<\/p>\n<p>Le soleil dispara\u00eet vite, derri\u00e8re les barri\u00e8res des montagnes, les frondaisons des arbres, et le froid imm\u00e9morial revient, souverain. Dans la marne ou l\u2019alpe le temps est d\u2019une autre consistance : le temps est g\u00e9ologique, il \u00e9chappe \u00e0 l\u2019anthropoc\u00e8ne.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr il est probable que la plupart des \u00eatres pr\u00e9sents \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 nous vous parlons sur cette terre, la grande majorit\u00e9, sera (est d\u00e9j\u00e0) menac\u00e9e par les exactions humaines : celle-ci ne ressortissent souvent que d\u2019une seule hybris, l\u2019app\u00e2t du gain \u2014 et la principale cause de ces exactions reste \u2014 et restera \u2014\u00a0le capitalisme, dans sa forme la plus sauvage, archa\u00efque et philosophiquement m\u00e9diocre : le n\u00e9olib\u00e9ralisme financiaris\u00e9. Bien s\u00fbr il y aura encore des rapports accablants, des \u00e9tudes alarmantes, des naturalistes, botanistes, malacologues, constern\u00e9s, et tr\u00e8s certainement il y aura de courageuses prises de d\u00e9cision, des engagements forts, des militances alternatives, des zones \u00e0 d\u00e9fendre, des coups d\u2019\u00e9clat, des happenings f\u00e9ministes&#8230; Il y aura encore des malacologues, des botanistes, des naturalistes.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Personne vraiment\u00a0? Alors qu\u2019ils sont l\u00e0 pourtant les d\u00e9shabit\u00e9s, les la\u00eeche-moi-faire, je m\u2019occupe de ton CD, vais faire du marketing pour son usage, que \u00e7a serve, qu\u2019on en fasse quelque chose, de cette d\u00e9gringolade de bas-marais, en tube, qu\u2019on en vende bordel, du CD \u00e0 la pommade rose, un calmant \u00e9ternel, du CD en fusion avec une once de tilleul concentr\u00e9, qu\u2019on s\u2019en serve, qu\u2019on en fasse des objets, des mini-brosses, voir des amulettes contre le sort. \u00bb<\/p>\n<p>Mais ce sera trop tard, car il est d\u00e9j\u00e0 trop tard. Et il n\u2019y aura personne car il n\u2019y a jamais eu personne. Tout ceci est un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne. Tout ceci n\u2019aura \u00e9t\u00e9 qu\u2019un r\u00eave. Le monde dispara\u00eetra lorsque le r\u00eaveur se r\u00e9veillera.<\/p>\n<p>Tout ensemble naturel est le fruit de ceux qui le r\u00eavent. Tous les mots qui d\u00e9signent les choses du monde sont vides. Il n\u2019y a pas de mot pour <em>Caricion davallianae<\/em>.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a pas de mot pour<\/p>\n<p>Il n\u2019<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pantomime pour aucun acteur &nbsp; Il se d\u00e9gage des marais des notions d\u2019atemporalit\u00e9 et d\u2019immuabilit\u00e9, qui induisent une certaine d\u00e9connexion. Un peu hors du temps, ils semblent ob\u00e9ir \u00e0 autre m\u00e9canique temporelle. La certaine virginit\u00e9 qui \u00e9mane de ces paysages naturels et harmonieux leur conf\u00e8re un \u00e9quilibre serein, une ambiance douce et paisible. Le visiteur&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[106],"tags":[3416,775,3413,1046,2460,3414,776,355,3415],"class_list":["post-13849","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-vers-le-dehors","tag-carex-davalliana","tag-ecologie","tag-laiche","tag-langage","tag-luc-garraud","tag-marais","tag-nature","tag-stephane-mallarme","tag-tourbiere"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13849","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=13849"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13849\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":14286,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13849\/revisions\/14286"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=13849"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=13849"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=13849"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}