{"id":13764,"date":"2023-07-17T00:00:38","date_gmt":"2023-07-16T22:00:38","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=13764"},"modified":"2024-02-04T15:59:16","modified_gmt":"2024-02-04T13:59:16","slug":"pier-paolo-pasolini-la-disparition-des-lucioles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/pier-paolo-pasolini-la-disparition-des-lucioles\/","title":{"rendered":"Pier Paolo Pasolini \u2022<br \/>La disparition des lucioles"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2018\/03\/DSC01887-300x169.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"169\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-17289\" srcset=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2018\/03\/DSC01887-300x169.jpg 300w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2018\/03\/DSC01887-1024x576.jpg 1024w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2018\/03\/DSC01887-768x432.jpg 768w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2018\/03\/DSC01887-1536x865.jpg 1536w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2018\/03\/DSC01887-2048x1153.jpg 2048w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2018\/03\/DSC01887-850x478.jpg 850w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><font size=\"2\">Luciole du fleuve &#8212;<br \/>\nmon \u00e2me<br \/>\nentre les feuilles du gattilier.<br \/>\nGiuseppe Scarane<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nUn homme peut \u00eatre l&rsquo;ennemi d&rsquo;autres hommes, d&rsquo;autres moments d&rsquo;autres hommes, mais pas d&rsquo;un pays : pas des lucioles, des mots, des jardins, des cours d&rsquo;eau, des couchers de soleil<br \/>\nJorge Luis Borges<\/font><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote><p>Texte de 1975 (<em>\u00c9crits corsaires<\/em>), notre tentative de traduction.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La distinction entre fascisme adjectif et fascisme substantif remonte \u00e0 rien moins qu\u2019au journal <em>Il Politecnico<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 l\u2019imm\u00e9diat apr\u00e8s-guerre\u2026 \u00bb Ainsi commence une intervention de Franco Fortini sur le fascisme (<em>L\u2019Europeo<\/em>, 26-12-1974) : intervention \u00e0 laquelle, comme on dit, je souscris compl\u00e8tement et pleinement. Je ne peux pourtant pas souscrire \u00e0 son tendancieux d\u00e9but. En effet, la distinction entre \u00ab fascismes \u00bb faite dans le <em>Politecnico<\/em> n\u2019est ni pertinente ni actuelle. Elle pouvait encore \u00eatre valable jusqu\u2019\u00e0 il y a environ une dizaine d\u2019ann\u00e9es : quand le r\u00e9gime d\u00e9mocrate-chr\u00e9tien \u00e9tait encore la continuation pure et simple du r\u00e9gime fasciste.<\/p>\n<p>Mais il y a une dizaine d\u2019ann\u00e9es il s\u2019est pass\u00e9 \u00ab quelque chose \u00bb. \u00ab\u00a0Quelque chose\u00a0\u00bb qui n\u2019existait pas et qui n\u2019\u00e9tait pas pr\u00e9visible du temps du <em>Politecnico<\/em>, ni m\u00eame une ann\u00e9e auparavant (et encore moins pendant).<\/p>\n<p>La vraie confrontation entre les \u00ab fascismes \u00bb ne peut donc pas \u00eatre \u00ab chronologiquement \u00bb entre le fascisme fasciste et le fascisme d\u00e9mocrate-chr\u00e9tien, mais entre le fascisme fasciste et le fascisme radicalement, totalement et impr\u00e9visiblement nouveau qui est n\u00e9 de ce \u00ab quelque chose \u00bb qui est advenu il y a une dizaine d\u2019ann\u00e9es.<\/p>\n<p>Puisque je suis \u00e9crivain, et que je pol\u00e9mique, ou tout du moins que je discute avec d&rsquo;autres \u00e9crivains, qu&rsquo;on me permette une d\u00e9finition de caract\u00e8re po\u00e9tico-litt\u00e9raire de ce ph\u00e9nom\u00e8ne qui est survenu en Italie il y a une dizaine d&rsquo;ann\u00e9es. Cela permettra de simplifier et d&rsquo;abr\u00e9ger notre discussion (et probablement aussi de mieux la comprendre).<\/p>\n<p>Au tout d\u00e9but des ann\u00e9es soixante, \u00e0 cause de la pollution et, surtout, dans les campagnes, \u00e0 cause de la pollution de l&rsquo;eau (les fleuves d&rsquo;azur et les canaux limpides) les lucioles ont commenc\u00e9 \u00e0 dispara\u00eetre. Le ph\u00e9nom\u00e8ne a \u00e9t\u00e9 rapide et fulgurant. Au bout de quelques ann\u00e9es, il n&rsquo;y avait plus de lucioles. (Elles sont devenues un souvenir, assez d\u00e9chirant, du pass\u00e9, et l&rsquo;homme m\u00fbr qui a un tel souvenir ne peut se reconna\u00eetre jeune lui-m\u00eame dans la jeunesse, et il ne peut donc plus avoir les beaux regrets d&rsquo;autrefois.)<\/p>\n<p>Ce \u00ab\u00a0quelque chose\u00a0\u00bb qui est survenu il y a une dizaine d&rsquo;ann\u00e9es, je l&rsquo;appellerai par cons\u00e9quent \u00ab\u00a0disparition des lucioles\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le r\u00e9gime d\u00e9mo-chr\u00e9tien a eu deux phases absolument distinctes, qui non seulement ne peuvent pas \u00eatre rapproch\u00e9es l&rsquo;une de l&rsquo;autre, ce qui impliquerait une certaine continuit\u00e9, mais qui de plus sont devenues litt\u00e9ralement historiquement incomparables.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re phase de ce r\u00e9gime (comme les radicaux ont justement insist\u00e9 \u00e0 le d\u00e9nommer) est celle qui court de la fin de la guerre \u00e0 la disparition des lucioles ; la deuxi\u00e8me phase court de la disparition des lucioles \u00e0 nos jours. Observons-les l&rsquo;une apr\u00e8s l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>Avant la disparition des lucioles. La continuit\u00e9 entre fascisme fasciste et fascisme d\u00e9mocrate-chr\u00e9tien est totale et absolue. Je ne parlerai pas de ce dont on parlait d&rsquo;ailleurs alors, peut-\u00eatre m\u00eame au sein du <em>Politecnico<\/em> : l&rsquo;\u00e9puration rat\u00e9e, la continuit\u00e9 des codes, la violence polici\u00e8re, le m\u00e9pris de la Constitution. Je m&rsquo;arr\u00eate sur ce qui est pertinent du point de vue d&rsquo;une conscience historique r\u00e9trospective. La d\u00e9mocratie, que les antifascistes d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens opposaient \u00e0 la dictature fasciste, \u00e9tait effront\u00e9ment formelle.<\/p>\n<p>Elle se fondait sur une majorit\u00e9 absolue obtenue \u00e0 travers le vote des \u00e9normes couches de classes moyennes et des \u00e9normes masses paysannes, organis\u00e9 par le Vatican. Une telle organisation de la part du Vatican n&rsquo;\u00e9tait possible qu&rsquo;\u00e0 travers un r\u00e9gime totalement r\u00e9pressif. Dans un tel monde, les \u00ab\u00a0valeurs\u00a0\u00bb qui comptaient \u00e9taient les m\u00eames que pour le fascisme : l\u2019\u00c9glise, la patrie, la famille, ob\u00e9issance, la discipline, l&rsquo;ordre, l&rsquo;\u00e9pargne, la moralit\u00e9. Ces \u00ab\u00a0valeurs\u00a0\u00bb (comme du reste pendant le fascisme) \u00e9taient d&rsquo;ailleurs \u00ab\u00a0r\u00e9elles\u00a0\u00bb : elles appartenaient aux diff\u00e9rentes et concr\u00e8tes cultures qui constituaient l&rsquo;Italie de jadis, agricole et postindustrielle. Mais du moment qu&rsquo;elles furent associ\u00e9es aux \u00ab\u00a0valeurs\u00a0\u00bb nationalistes, elles ne pouvaient que perdre toute r\u00e9alit\u00e9, et devenir l&rsquo;atroce, le stupide et le r\u00e9pressif conformisme d\u2019\u00c9tat : le conformisme du pouvoir fasciste et d\u00e9mocrate-chr\u00e9tien. Provincialisme, grossi\u00e8ret\u00e9 et ignorances, de la part aussi bien des \u00e9lites que, \u00e0 un autre niveau, des masses, \u00e9taient aussi importants sous le fascisme que dans la premi\u00e8re phase du r\u00e9gime d\u00e9mocrate-chr\u00e9tien. le pragmatisme et le formalisme du Vatican repr\u00e9sentaient les paradigmes de cette ignorance.<\/p>\n<p>Avant de passer \u00e0 la deuxi\u00e8me phase, je d\u00e9die maintenant quelques lignes \u00e0 la phase de transition.<\/p>\n<p>Pendant la disparition des lucioles. \u00c0 ce moment-l\u00e0, la distinction entre fascisme et fascisme op\u00e9r\u00e9e dans le <em>Politecnico<\/em> pouvait encore fonctionner. En effet, aussi bien le grand pays qui \u00e9tait en train de se former \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du pays \u2013 c&rsquo;est-\u00e0-dire la masse ouvri\u00e8re et paysanne organis\u00e9e par le PCI \u2013 que les intellectuels les plus inform\u00e9s et les plus critiques ne s&rsquo;\u00e9taient rendu compte que \u00ab\u00a0les lucioles \u00e9taient en train de dispara\u00eetre\u00a0\u00bb. Ceux-ci \u00e9taient assez au courant de la sociologie (qui dans les m\u00eames ann\u00e9es remettait en question la m\u00e9thode de l&rsquo;analyse marxiste) : mais c&rsquo;\u00e9taient des connaissances non v\u00e9cues, essentiellement formelles. Personne n\u2019\u00e9tait en mesure de pr\u00e9voir ce que serait la r\u00e9alit\u00e9 historique du futur proche, ni identifier ce qu&rsquo;on appelait alors \u00ab\u00a0bien-\u00eatre\u00a0\u00bb avec le \u00ab\u00a0d\u00e9veloppement\u00a0\u00bb qui devait accomplir pour la premi\u00e8re fois pleinement l&rsquo;Italie ce \u00ab\u00a0g\u00e9nocide\u00a0\u00bb dont parle Marx dans son <em>Manifeste<\/em>.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la disparition des lucioles. Les valeurs nationalistes et donc falsificatrices du vieux monde agricole et pal\u00e9ocapitaliste, tout d&rsquo;un coup, ne comptent plus pour rien. \u00c9glise, patrie, famille, ob\u00e9issance, ordre, \u00e9pargne, moralit\u00e9, ne compte plus pour rien. Et elles ne servent plus \u00e0 rien, puisqu\u2019elles sont devenues fausses. Elles survivent dans le fascisme cl\u00e9rical marginalement (m\u00eame le MSI, finalement, les r\u00e9pudie). Se substituent \u00e0 elles les valeurs d&rsquo;un nouveau type de civilisation, totalement \u00ab\u00a0autre\u00a0\u00bb au regard de la civilisation paysanne et pal\u00e9oindistrielle. Cette exp\u00e9rience, d&rsquo;autres \u00e9tats l&rsquo;ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9prouv\u00e9e. En Italie toutefois, celle-ci est v\u00e9ritablement singuli\u00e8re, parce qu&rsquo;il s&rsquo;agit de la premi\u00e8re unification \u00ab\u00a0r\u00e9elle\u00a0\u00bb qu&rsquo;a v\u00e9cu notre pays ; tandis que dans d&rsquo;autres pays ces valeurs se superposent, avec une certaine logique, \u00e0 l&rsquo;unification monarchique puis aux successives unifications des r\u00e9volutions bourgeoises et industrielle. Le trauma italien du contact entre l&rsquo;archa\u00efcit\u00e9 plurielle et le nivellement industriel ne conna\u00eet peut-\u00eatre qu&rsquo;un seul pr\u00e9c\u00e9dent : l&rsquo;Allemagne pr\u00e9-Hitler. L\u00e0 aussi, les valeurs des nombreuses cultures singuli\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9truites par la violente homog\u00e9n\u00e9isation voulue par l\u2019industrialisation : avec la formation n\u00e9cessaire de ces masses \u00e9normes, qui ne sont plus anciennes (paysannes, artisanes), mais qui ne sont pas encore modernes (bourgeoises), masses qui ont form\u00e9 le corps sauvage, aberrant, impr\u00e9visible des troupes nazi.<\/p>\n<p>L&rsquo;Italie vit la m\u00eame chose, et avec encore plus de violence, dans la mesure o\u00f9 l&rsquo;industrialisation des ann\u00e9es soixante-dix constitue une \u00ab\u00a0mutation\u00a0\u00bb d\u00e9cisive au regard de celle qui a eu lieu en Allemagne dans les ann\u00e9es cinquante. Chacun sait que nous ne sommes plus devant les \u00ab\u00a0temps nouveaux\u00a0\u00bb, mais \u00e0 une nouvelle \u00e9poque de l&rsquo;histoire humaine : de cette histoire humaine dont les cycles sont mill\u00e9naires. Les Italiens n&rsquo;auraient pas pu r\u00e9agir plus mal \u00e0 ce trauma historique.<\/p>\n<p>Ceux-ci sont devenus, en quelques ann\u00e9es, sp\u00e9cialement dans le centre et le sud, un peuple d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9, ridicule, monstrueux, criminel. Il suffit de sortir dans la rue pour le comprendre. Mais naturellement, pour comprendre les changements chez les gens, il faut les aimer. Moi, malheureusement, ces Italiens, je les avais aim\u00e9s : d\u00e9gag\u00e9 aussi bien des sch\u00e8mes du pouvoir (et m\u00eame, en opposition d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e avec eux) que des sch\u00e8mes populistes et humanitaires. Il s&rsquo;agissait d&rsquo;un amour v\u00e9ritable, enracin\u00e9 dans mon mode de vie. J&rsquo;ai vu donc \u00ab\u00a0avec mes propres sens\u00a0\u00bb le comportement impos\u00e9 par le pouvoir de la consommation recr\u00e9er et d\u00e9former la conscience du peuple italien, jusqu&rsquo;\u00e0 son irr\u00e9versible d\u00e9gradation, chose qui ne s&rsquo;\u00e9tait pas produite durant le fascisme fasciste, p\u00e9riode durant laquelle le comportement \u00e9tait totalement dissoci\u00e9 de  la conscience. Le pouvoir \u00ab\u00a0totalitaire\u00a0\u00bb r\u00e9p\u00e9tait \u00e0 outrance ses injonctions de comportement en vain : la conscience n&rsquo;\u00e9tait pas concern\u00e9e. Les \u00ab\u00a0mod\u00e8les\u00a0\u00bb fascistes n&rsquo;\u00e9taient que des masques qu&rsquo;on mettait et \u00f4tait tour \u00e0 tour. Quand le fascisme fasciste est tomb\u00e9, tout est redevenu comme avant. On a constat\u00e9 la m\u00eame chose au Portugal : apr\u00e8s quarante ann\u00e9es de fascisme, le peuple portugais a c\u00e9l\u00e9br\u00e9 le premier mai comme si le dernier remontait \u00e0 l&rsquo;ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente.<\/p>\n<p>Il est donc ridicule que Fortini fasse remonter la distinction entre fascisme et fascisme au tout d\u00e9but de l&rsquo;apr\u00e8s guerre : la diff\u00e9rence entre fascisme fasciste et fascisme de cette deuxi\u00e8me phase, celle du pouvoir d\u00e9mocrate-chr\u00e9tien, ne souffre d&rsquo;aucune comparaison dans notre histoire, ni probablement dans l&rsquo;histoire enti\u00e8re.<\/p>\n<p>Mais je ne suis pas en train d&rsquo;\u00e9crire cet article pour pol\u00e9miquer sur ce seul aspect, m\u00eame si celui-ci me tient beaucoup  \u00e0 c\u0153ur. J&rsquo;\u00e9cris cet article pour une raison tr\u00e8s diff\u00e9rente. Je vous la livre.<\/p>\n<p>Tous mes lecteurs se seront sans aucun doute rendu compte du changement chez les responsables d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens ; en quelques mois, ils sont pris l&rsquo;aspect de masques fun\u00e9raires. C&rsquo;est un fait : ils continuent \u00e0 se fendre de sourires radieux, d&rsquo;une incroyable sinc\u00e9rit\u00e9. Dans leur pupille scintille la v\u00e9ritable, la b\u00e9ate lumi\u00e8re de la bonne humeur. Pour ne pas parler de la chaleur truculente et de la rouerie. Chose qui pla\u00eet aux \u00e9lecteurs, \u00e0 ce qu&rsquo;il para\u00eet, au moins autant que le bonheur. Nos \u00e9lites, en outre, continuent imperturbablement leurs discours incompr\u00e9hensibles o\u00f9 flottent les <em>flatus vocis<\/em> des sempiternelles promesses st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es.<\/p>\n<p>En r\u00e9alit\u00e9 ils sont bel et bien des masques. Je suis certain que si on soulevait l&rsquo;un de ces masques, on ne trouverait ni os ni chair, mais le vide, seulement le vide.<\/p>\n<p>L&rsquo;explication est ais\u00e9e : en v\u00e9rit\u00e9, aujourd\u2019hui, en Italie, il y a un dramatique vide de pouvoir. Et voil\u00e0 o\u00f9 je veux en venir : ce n\u2019est pas un vide de pouvoir l\u00e9gislatif, pas un vide de pouvoir des dirigeants, ni m\u00eame enfin un vide de pouvoir politique, quelque sens commun on donne \u00e0 ces mots. Mais un vide du pouvoir en tant que tel.<\/p>\n<p>Comment sommes-nous arriv\u00e9s \u00e0 ce vide ? Ou, mieux, \u00ab\u00a0comment y sont parvenus les hommes de pouvoir\u00a0\u00bb ?<\/p>\n<p>Une fois encore l&rsquo;explication est simple\u00a0: les hommes de pouvoir sont pass\u00e9s de la \u00ab\u00a0phase des lucioles\u00a0\u00bb \u00e0 la \u00ab\u00a0phase de disparition des lucioles&rsquo; sans m\u00eame s&rsquo;en apercevoir. Pour autant que cet \u00e9tat de fait soit presque criminel, leur inconscience en l&rsquo;esp\u00e8ce a \u00e9t\u00e9 totale :  ils n&rsquo;ont pas le moins du monde per\u00e7u que le pouvoir, qu&rsquo;ils d\u00e9tenaient et g\u00e9raient, n&rsquo;\u00e9tait pas seulement en train d&rsquo;\u00e9voluer &lsquo;naturellement&rsquo;, mais \u00e9tait en train de changer radicalement de nature.<\/p>\n<p>Ils se sont leurr\u00e9s que tout dans leur r\u00e9gime serait rest\u00e9 essentiellement identique : que, par exemple, ils auraient pu compter \u00e9ternellement sur le Vatican, sans se rendre compte que le pouvoir, qu&rsquo;ils continuaient \u00e0 d\u00e9tenir et \u00e0 organiser, ne savait plus quoi faire du Vatican en tant qu&rsquo;organe central de la vie paysanne, r\u00e9trograde, mis\u00e9rable. Ils se sont leurr\u00e9s de pouvoir compter \u00e9ternellement sur une arm\u00e9e nationaliste (comme justement le faisaient leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs fascistes), et ils ne voyaient pas que le pouvoir, qu&rsquo;ils continuaient \u00e0 d\u00e9tenir et \u00e0 organiser, man\u0153uvrait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 jeter les bases d&rsquo;arm\u00e9es nouvelles, parce que transnationales, quasiment des polices technocratiques. Et on peut dire la m\u00eame chose pour ce qui concerne la famille, contrainte, sans solution de continuit\u00e9 depuis l&rsquo;\u00e9poque fasciste, \u00e0 l&rsquo;\u00e9pargne, \u00e0 la moralit\u00e9 ; maintenant le pouvoir de la consommation lui ont impos\u00e9 des changements radicaux, au point d&rsquo;accepter le divorce, puis, potentiellement, tout le reste, sans limite aucune (ou du moins dans les limites consentis par le nouveau pouvoir, non pas seulement totalitaire, mais violemment totalisant).<\/p>\n<p>Les hommes du pouvoir d\u00e9mocrate-chr\u00e9tien ont subi tout cela, alors qu&rsquo;ils pensaient l&rsquo;administrer. Ils ne se sont pas rendu compte que celui-ci \u00e9tait devenu \u00ab\u00a0autre\u00a0\u00bb, incomparable au leur, mais aussi \u00e0 toute forme de civilisation. Comme d&rsquo;habitude (cf. Gramsci), c&rsquo;est dans la langue seule qu&rsquo;on a pu en entrevoir les sympt\u00f4mes. Dans la phase de transition \u2013 c&rsquo;est-\u00e0-dire pendant la disparition des lucioles \u2013 les hommes du pouvoir d\u00e9mocrate-chr\u00e9tien ont presque brutalement chang\u00e9 leur mode d&rsquo;expression, et ont adopt\u00e9 un langage compl\u00e8tement nouveau (incompr\u00e9hensible, du reste, comme le latin). En particulier Aldo Moro, c&rsquo;est-\u00e0-dire (par une corr\u00e9lation \u00e9nigmatique \u00e0 celui qui appara\u00eet comme le moins impliqu\u00e9 de tous dans les horribles choses qui ont \u00e9t\u00e9 organis\u00e9es depuis 1969, dans la tentative, jusqu&rsquo;ici formellement r\u00e9ussie, de conserver malgr\u00e9 tout le pouvoir.<\/p>\n<p>Je dis formellement parce que, je le r\u00e9p\u00e8te, dans la r\u00e9alit\u00e9, les puissants d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens ne cachent, avec leurs gestes d&rsquo;automates et leurs sourires, que le vide. Le pouvoir v\u00e9ritable proc\u00e8de sans eux, et eux n&rsquo;ont plus entre leurs mains que cet appareil inutile que ne produit d&rsquo;eux plus seulement que leur fun\u00e8bre complet veston.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;histoire, toutefois, le vide ne peut subsister: : il ne peut \u00eatre pr\u00each\u00e9 que par abstraction ou par l&rsquo;absurde Il est probable en effet que le \u00ab\u00a0vide\u00a0\u00bb dont je parle soit d\u00e9j\u00e0 en train de se combler., \u00e0 travers une crise et un nouvel \u00e9quilibre qui ne peut que bouleverser l&rsquo;enti\u00e8re nation. L&rsquo;attente \u00ab\u00a0morbide\u00a0\u00bb d&rsquo;un coup d&rsquo;\u00e9tat en est un indice. Comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait seulement de \u00ab\u00a0replacer\u00a0\u00bb le groupe d&rsquo;hommes qui nous a effroyablement gouvern\u00e9s pendant trente ans, menant l&rsquo;Italie au d\u00e9sastre \u00e9conomique, \u00e9cologique, urbanistique, anthropologique. En r\u00e9alit\u00e9, le remplacement fictif de ces \u00ab\u00a0t\u00eates de bois\u00a0\u00bb par d&rsquo;autres \u00ab\u00a0t\u00eates de bois\u00a0\u00bb (pas moins, sinon plus carnavalesques encore), op\u00e9r\u00e9 \u00e0 travers l&rsquo;artificiel renforcement des vieux appareils du pouvoir fasciste, ne servirait \u00e0 rien (et qu&rsquo;il soit bien clair que, dans ce cas, la \u00ab\u00a0troupe&rsquo; serait, d\u00e9j\u00e0, par compl\u00e9tion, nazie). Le pouvoir v\u00e9ritable que les \u00ab\u00a0t\u00eates de bois\u00a0\u00bb ont servi depuis une dizaine d&rsquo;ann\u00e9es sans se rendre compte des r\u00e9alit\u00e9s : voil\u00e0 ce qui a peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 rempli le vide (rendant vain \u00e9galement la possible participation au gouvernement du grand pays communiste qui est n\u00e9 dans le d\u00e9membrement de l&rsquo;Italie : parce qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit pas de \u00ab\u00a0gouverner\u00a0\u00bb). Nous autres avons, de ce pouvoir v\u00e9ritable, que des images abstraites et, au fond, apocalyptiques ; nous ne savons pas quelles \u00ab\u00a0formes\u00a0\u00bb il pourrait prendre, une fois qu&rsquo;il s&rsquo;est substitu\u00e9 directement aux serfs qui l&rsquo;ont pris pour une simple \u00ab\u00a0modernisation\u00a0\u00bb technique. En tout \u00e9tat de cause, pour ce qui me concerne (si ceci a un quelconque int\u00e9r\u00eat pour le lecteur), que ce soit bien clair : je donnerais toute la Montedison, encore que ce soit un multinationale, pour une seule luciole.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; &nbsp; Luciole du fleuve &#8212; mon \u00e2me entre les feuilles du gattilier. Giuseppe Scarane &nbsp; Un homme peut \u00eatre l&rsquo;ennemi d&rsquo;autres hommes, d&rsquo;autres moments d&rsquo;autres hommes, mais pas d&rsquo;un pays : pas des lucioles, des mots, des jardins, des cours d&rsquo;eau, des couchers de soleil Jorge Luis Borges &nbsp; Texte de 1975 (\u00c9crits corsaires),&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[68,4020],"tags":[491,3409,1183,3408,3410,2122,2530],"class_list":["post-13764","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-registre-de-l-air","category-vademecum","tag-capitalisme","tag-democratie-chretienne","tag-fascisme","tag-lucioles","tag-nazisme","tag-parti-socialiste","tag-pier-paolo-pasolini"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13764","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=13764"}],"version-history":[{"count":18,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13764\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":17845,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13764\/revisions\/17845"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=13764"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=13764"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=13764"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}