{"id":12531,"date":"2017-01-15T11:30:21","date_gmt":"2017-01-15T09:30:21","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=12531"},"modified":"2022-07-17T17:52:02","modified_gmt":"2022-07-17T15:52:02","slug":"la-mort-a-la-plage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/la-mort-a-la-plage\/","title":{"rendered":"La mort \u00e0 la plage"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2017\/02\/IMG_1601.jpg\" alt=\"\" width=\"100%\" \/><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote><p>Je publie ici la version initiale d&rsquo;un texte que m&rsquo;avait demand\u00e9 <a href=\"http:\/\/www.petrole-editions.com\/editions\/talweg04\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">la revue <em>Talweg<\/em> des \u00e9ditions P\u00e9trole<\/a>, qui associe plasticiens et \u00e9crivains autour d&rsquo;un th\u00e8me, en l&rsquo;occurrence ici \u00ab\u00a0Le sol\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il y a quelques temps, pour des raisons tout \u00e0 fait circonstancielles<sup class='footnote'><a href='#fn-12531-1' id='fnref-12531-1' onclick='return fdfootnote_show(12531)'>1<\/a><\/sup>, j&rsquo;ai franchi le Passo del Muraglione, dans l&rsquo;Apennin tosco-romagnole, entre Florence et Forl\u00ec.<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait une route toute neuve pour moi, je n&rsquo;avais jamais mis les pieds (ou les roues) dans ce coin de l&rsquo;Italie \u2014\u00a0il y a tellement d\u2019apennins m\u00e9connus. Mais la destination, elle, m\u2019\u00e9tait famili\u00e8re.<\/p>\n<p>J\u2019ai travers\u00e9 l\u00e0 des paysages de collines qui ressemblaient fichtrement \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-pays de mon village natal, dans le sud de la Dr\u00f4me, entre Comps et Vesc, Teyssi\u00e8res et Valouse. En me rendant dans ces endroits, malgr\u00e9 les raisons circonstancielles \u00e9voqu\u00e9es plus haut, je savais que je revenais aussi sur des terres appartenant \u00e0 mon pass\u00e9.<\/p>\n<p>Je me suis alors pos\u00e9 la question du lien entre la terre et le pass\u00e9. Ce lien entre terre et pass\u00e9, on pourrait le d\u00e9crire comme une <em>appartenance<\/em>.<\/p>\n<p>Pour une raison qui nous \u00e9chappe, qui \u00e0 mon humble avis rel\u00e8ve tout autant de notre biologie que de notre histoire (notre roman) et de notre culture, nous \u00e9prouvons toujours une distance entre notre moment pr\u00e9sent et les lieux de notre pass\u00e9. Ce qui se cache derri\u00e8re cet \u00e9trange acoquinage du temps et de l\u2019espace<sup class='footnote'><a href='#fn-12531-2' id='fnref-12531-2' onclick='return fdfootnote_show(12531)'>2<\/a><\/sup>, dr\u00f4le de b\u00eate \u00e0 deux dos, c\u2019est sans doute notre propension \u00e0 faire de notre environnement notre territoire et, en r\u00e9sum\u00e9, \u00e0 mesurer l\u2019\u00e9cart subtil qui se glisse entre \u201cpropriation\u201d et \u201cappropriation\u201d.<\/p>\n<p>&nbsp;<br \/>\n<center>\u273b<\/center><br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<p>La pluie se mit \u00e0 tomber. Peu apr\u00e8s le col, je m\u2019arr\u00eatais dans un virage pour v\u00e9rifier l\u2019esp\u00e8ce d\u2019une apiac\u00e9e que je voyais depuis le d\u00e9but de l\u2019ascension. Je stoppai la voiture sur un bas-c\u00f4t\u00e9 peu am\u00e8ne, et constatai finalement la pr\u00e9sence de l\u2019Herbe-aux-cerfs ou Cervaire (<em>Cervaria rivini<\/em> Gaertn), une plante plut\u00f4t commune, mais ici aux feuilles d\u2019une taille d\u00e9mesur\u00e9e en comparaison des individus qui croissaient justement \u201cpar chez moi\u201d.<\/p>\n<p>La pluie se muait en orage, le tonnerre faisait trembler le paysage, vibrer les vitres, les membranes.<\/p>\n<p>En me dirigeant vers la voiture, je me rendis compte que le sol \u00e9tait jonch\u00e9 de coquilles d\u2019escargots, d\u2019une esp\u00e8ce que, cette fois-ci, je ne connaissais pas. Je cherchai quelques exemplaires de coquilles vides, mais toutes les coquilles que je croisais \u00e9taient habit\u00e9es, et m\u00eame dans les recoins, sous les herbes, dans les d\u00e9clivit\u00e9s du sol, au pied des arbustes ou sous les cailloux, je ne trouvai aucune coquille vide, m\u00eame ab\u00eem\u00e9e. Soit ces b\u00eates \u00e9taient venues en masse pour un grand rassemblement, soit les coquilles tr\u00e8s fragiles disparaissaient rapidement sans se fossiliser<sup class='footnote'><a href='#fn-12531-3' id='fnref-12531-3' onclick='return fdfootnote_show(12531)'>3<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>&nbsp;<br \/>\n<center>\u273b<\/center><br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Les fossiles\u00a0\u00bb, je pensai, ayant repris ma route.<\/p>\n<p>L\u00e0 o\u00f9 cro\u00eet Cervaria rivini, \u201cpar chez moi\u201d, justement, on trouve pas mal de fossiles. Les marnes, qu\u2019affectionne l\u2019apiac\u00e9e, en sont en effet des r\u00e9servoirs connus (en particulier les petites balles de fusil que sont les b\u00e9lemnites).<\/p>\n<p>Les fossiles ne sont-ils pas pr\u00e9cis\u00e9ment ce \u00ab\u00a0temps consolid\u00e9 ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2017\/02\/IMG_1591.jpg\" alt=\"\" width=\"100%\" \/><\/p>\n<p>Et, ma pens\u00e9e suivant son fil comme je descendais vers l\u2019Emilie-Romagne, press\u00e9 par l\u2019orage \u00e0 mes trousses, je me disais que j\u2019\u00e9tais, comme la Cervaire, plut\u00f4t un produit des marnes, ces sols \u00e9tranges qui ne cessent de s\u2019\u00e9bouler, qui alternent entre l\u2019\u00e9tat solide comme la pierre sous le soleil, et le brouet p\u00e9gueux sous la pluie.<\/p>\n<p>&nbsp;<br \/>\n<center>\u273b<\/center><br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<p>J\u2019allais donc vers la Romagne<sup class='footnote'><a href='#fn-12531-4' id='fnref-12531-4' onclick='return fdfootnote_show(12531)'>4<\/a><\/sup>, le pr\u00e9texte \u00e9tant la visite d\u2019un tracteur pour un ami, dans les collines surmont\u00e9es de puys (de <em>po\u00ebts<\/em>, dit-on \u201cpar chez moi\u201d ; ici, c\u2019est <em>poggi<\/em>). La route \u00e9tant longue, je me suis demand\u00e9 si je n\u2019allais pas en profiter pour retourner sur les traces de mon enfance, sur cette portion de c\u00f4te d\u00e9figur\u00e9e de l\u2019Adriatique, o\u00f9 ma famille et moi avions pass\u00e9 un long temps des vacances d\u2019\u00e9t\u00e9 de mon enfance.<\/p>\n<p>Ces paysages \u00e9taient inscrits en moi sous la forme d\u2019une petite marque, pas une cicatrice tout \u00e0 fait, plut\u00f4t et plus exactement comme un cal ou un trauma, non pas charg\u00e9 de douleur, mais plut\u00f4t d\u2019excessive m\u00e9lancolie. J\u2019y suis all\u00e9 la premi\u00e8re fois \u00e0 l\u2019\u00e2ge de six mois ; la derni\u00e8re \u00e0 dix-sept ans ; quinze jours chaque ann\u00e9e. Je pourrais bien dire que, si l\u2019on veut, j\u2019y ai grandi. Et si j\u2019\u00e9tais attach\u00e9 \u00e0 ma terre natale<sup class='footnote'><a href='#fn-12531-5' id='fnref-12531-5' onclick='return fdfootnote_show(12531)'>5<\/a><\/sup>, je n\u2019avais pas totalement r\u00e9ussi \u00e0 me d\u00e9tacher de celle-ci. C\u2019est-\u00e0-dire que pesait le sentiment d\u2019une irr\u00e9solution qui s\u2019\u00e9tait transform\u00e9e avec le temps en lancinante inqui\u00e9tude.<\/p>\n<p>Je me destinais donc \u00e0 revenir en ces lieux que je n\u2019avais pas vus depuis plus de vingt ans, et j\u2019allais donc directement \u00e0 la rencontre de mon pass\u00e9. Ce pass\u00e9 concr\u00e8tement actualis\u00e9 sous la forme d\u2019une \u201cville\u201d, de sa culture, de son territoire, de son agriculture, de son sol, etc.<\/p>\n<p>&nbsp;<br \/>\n<center>\u273b<\/center><br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<p>\u00c0 propos de Martin Heidegger (et de fant\u00f4mes), Jacques Derrida<sup class='footnote'><a href='#fn-12531-6' id='fnref-12531-6' onclick='return fdfootnote_show(12531)'>6<\/a><\/sup> entretient la confusion entre ces deux mots : <em>propriation<\/em> \u2014\u00a0ce qui fait le propre d\u2019une chose, d\u2019un individu ; et <em>appropriation<\/em>.<\/p>\n<p>L\u2019\u00eatre, c\u2019est-\u00e0-dire le \u00ab\u00a0moment pr\u00e9sent de ma conscience\u00a0\u00bb, se situe probablement entre les deux.<\/p>\n<p>&nbsp;<br \/>\n<center>\u273b<\/center><br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<p>La ville aurait-elle chang\u00e9 ? Ou bien aurais-je perdu toute trace de souvenir ? Aurais-je perdu toute trace de moi-m\u00eame ? Ne prendrais-je pas le risque de me perdre moi-m\u00eame ?<\/p>\n<p>Difficile de faire saisir au lecteur ce qu\u2019\u00e0 pu repr\u00e9senter cette portion de territoire pour moi, enfant. Il me semblait que ce dehors, ce lointain, \u00e9tait pour moi la condition m\u00eame de mon \u00eatre au monde. Pr\u00e9cis\u00e9ment ceci : que mon \u00eatre propre passait par la peur de la perte (et donc l\u2019appropriation) de ce territoire ext\u00e9rieur \u00e0 moi-m\u00eame.<\/p>\n<p>On mesure ici les impasses, les apories. Mais c\u2019\u00e9tait pourtant cela. Cette terre, cette marne, ce sable, en un mot ce sol \u00e9tait \u00e0 moi. C\u2019\u00e9tait le mien.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2017\/02\/IMG_1655.jpg\" alt=\"\" width=\"100%\" \/><\/p>\n<p>Le sable des ch\u00e2teaux de sable ou des courses de boules \u00e0 l\u2019effigie de coureurs cyclistes, les pistes bord\u00e9s de pneus multicolores des circuits minuscules des petites voitures foraines, les carreaux des devantures des magasins que chaque soir nous arpentions en famille, jusqu\u2019au goudron fondu, aux effluves des \u00e9gouts marins, aux maigres laisses de mer, aux butins de la p\u00eache, aux odeurs de cuisine, aux arri\u00e8re-cours et aux serres qui limitaient la rue baln\u00e9aire et ouvraient sur l\u2019immense territoire agricole de la Romagne (et de l\u2019Emilie).<\/p>\n<p>Et puis la mer \u2014\u00a0cette mer singuli\u00e8re, dans laquelle <em>on avait toujours pied<\/em><sup class='footnote'><a href='#fn-12531-7' id='fnref-12531-7' onclick='return fdfootnote_show(12531)'>7<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>(Mer dans laquelle on pouvait sans souci p\u00e9cher coques et tellines.)<\/p>\n<p>&nbsp;<br \/>\n<center>\u273b<\/center><br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<p>Je suis botaniste : des jours durant je marche sur le sol pour nommer des \u00eatres v\u00e9g\u00e9taux. Je suis phytosociologue : j\u2019ajoute \u00e0 cette liste une composante \u00e9cologique, je la rends fonctionnelle : les plantes ne poussent pas au hasard, mais celles qui partagent les m\u00eames exigences \u00e9cologiques peuvent se retrouver (<em>r\u00e9guli\u00e8rement<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire de mani\u00e8re discontinue dans l\u2019espace, formant par l\u00e0 de nouvelles unit\u00e9s sup\u00e9rieures, int\u00e9gr\u00e9es) <em>ensemble<\/em>.<\/p>\n<p>Avec le climat, la ressource en eau, l\u2019exposition et donc la pente, la nature et la structure du sol sont pr\u00e9pond\u00e9rantes (ressource en eau et exposition lui sont d\u2019ailleurs directement li\u00e9es).<\/p>\n<p>Le sol est le support du territoire : c\u2019est une banalit\u00e9 que de le dire, mais cela signifie :<\/p>\n<p>1. Qu\u2019on ne peut imaginer un \u00eatre humain \u00e9voluant autrement que <em>sur le sol<\/em>. C\u2019est-\u00e0-dire que le sentiment d\u2019\u00eatre hors-sol (et je ne parle pas ici du sentiment d\u2019\u00eatre loin d\u2019un sol, par exemple chez le migrant. Derrida parle \u00e0 juste propos de <em>nostalg\u00e9rie<\/em> par exemple) n\u2019est pas possible sans graves cons\u00e9quences : notre soci\u00e9t\u00e9 semble le montrer \u00e0 chaque instant.<br \/>\n2. Qu\u2019on ne peut imaginer un \u00eatre humain qui ne fasse pas lui-m\u00eame interface entre son \u00eatre profond (c\u2019est-\u00e0-dire sa culture, sa langue, etc.) et son milieu, tout comme la plante se structure dans l\u2019espace l\u00e0 o\u00f9 elle cro\u00eet. On retrouve ici la notion de <em>m\u00e9diance<\/em> d\u2019Augustin Berque qui, dans ces discussions souvent malcommodes se r\u00e9v\u00e8le d\u2019un solide secours.<\/p>\n<p>&nbsp;<br \/>\n<center>\u273b<\/center><br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<p>Par un \u00e9garement hasardeux, en partie d\u00fb \u00e0 l\u2019incroyable crevaison des cieux qui s\u2019est finalement produite entre Forl\u00ec et Cesena, je me suis \u00e9gar\u00e9 entre quelques zones et me suis retrouv\u00e9 sur une route, que j\u2019ai suivie malgr\u00e9 tout, absolument d\u00e9sorient\u00e9 par les ronds-points, les bretelles, les voies rapides (souvenons-nous que je n\u2019avais jamais conduit en ces terres). Je suis arriv\u00e9 un peu par hasard \u00e0 proximit\u00e9 de mon but : c\u2019\u00e9tait un petit pont qui survolait la fin des habitations de la fin de la ville, et nous, jadis, nous arrivions toujours par l\u00e0 ; la petite mont\u00e9e (trois, quatre m\u00e8tres, pas davantage, mais dans ces plaines, c&rsquo;\u00e9tait un pic) qui masquait tout et puis tout d\u2019un coup, sur la tangente, la mer, la ville, la plage, les rochers, tout le paysage adriatique r\u00e9v\u00e9l\u00e9 comme une r\u00e9compense du long voyage.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait la route. Et le pont arrivait. Mon c\u0153ur battait. La pluie avait cess\u00e9. L\u2019air \u00e9tait cons\u00e9quemment tr\u00e8s pur, une fois vid\u00e9 de son humidit\u00e9. Le soleil se couchait. Le paysage se donnait (\u00e0 nouveau) alors ainsi : entier. Il se donnait tout \u00e0 moi.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2017\/02\/IMG_1595.jpg\" alt=\"\" width=\"100%\" \/><\/p>\n<p>J\u2019y \u00e9tais.<\/p>\n<p>&nbsp;<br \/>\n<center>\u273b<\/center><br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<p>Nous entretenons aujourd\u2019hui une \u00e9pineuse \u00e9quivoque \u00e0 l\u2019\u00e9gard du sol, du territoire et donc du <em>pays<\/em>. Tout ce qui ram\u00e8ne \u00e0 la terre d\u2019une part, et \u00e0 une esp\u00e8ce d\u2019identit\u00e9 est suspect.<\/p>\n<p>Mais dans le m\u00eame temps, le d\u00e9sir d\u2019un retour \u00e0 la terre, de campagne, de tradition (musique et danse folk, artisanats, agriculture biologique, et jusqu\u2019aux noms tr\u00e8s \u201ctroisi\u00e8me r\u00e9publique\u201d revenus en force dans les \u00e9tats civils) est toujours plus pr\u00e9gnant.<\/p>\n<p>Or notre monde, dans son cadre politique totalement assimil\u00e9 au capitalisme, ne voudrait glorifier que l\u2019individu et, corollaire \u00e9vident, l\u2019identit\u00e9 d\u2019une part, la communaut\u00e9 d\u2019autre part.<\/p>\n<p>Le d\u00e9tour par l\u2019\u00e9cologie et la g\u00e9ographie nous enseigne pourtant : 1. que l\u2019individu n\u2019existe pas ; 2. que l\u2019identit\u00e9\/la communaut\u00e9 sont des entraves \u00e0 l\u2019expression d\u2019un projet politique digne de ce nom.<\/p>\n<p>&nbsp;<br \/>\n<center>\u273b<\/center><br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<p>Je gare la voiture juste devant la derni\u00e8re pension o\u00f9 nous allions, les derni\u00e8res ann\u00e9es. Je fais une grande marche dans la rue, comme nous le faisions jadis.<\/p>\n<p>La ville a-t-elle chang\u00e9 ? Et moi ?  Quelle sera la place de la nostalgie ? Et celle de la m\u00e9lancolie ?<\/p>\n<p>&nbsp;<br \/>\n<center>\u273b<\/center><br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<p>Comme il arrive souvent quand on revient sur un lieu d\u2019enfance, les b\u00e2timents semblent plus petits, comme ratatin\u00e9s (eu \u00e9gard \u00e0 leur \u201cgonflage\u201d dans le souvenir \u00e9mu), mais ce n\u2019est pas cela qui me frappe en premier. Ce qui me frappe en premier c\u2019est l\u2019a\u00e9ration propre au quartier \u2014\u00a0il faut dire qu\u2019\u00e0 cette p\u00e9riode la saison baln\u00e9aire est un souvenir. L\u2019\u00e9cartement entre les \u00e9difices, l\u2019espace qui est g\u00e9n\u00e9reux. La rue Porto Palos a chang\u00e9, il y a une piste cyclable, des am\u00e9nagements ont \u00e9t\u00e9 faits \u00e7a et l\u00e0, mais dans l\u2019ensemble c\u2019est la m\u00eame ville. La plage n\u2019est pas moins diff\u00e9rente. La vieille villa dont on r\u00eavait est toujours l\u00e0 ; le petit lunaparc pour enfants aussi. Et le sable.<\/p>\n<p>Comme la pluie est r\u00e9cente, toutes les banquettes de toile sont rest\u00e9es en place. Dans une esp\u00e8ce de friche tr\u00e8s rase qui s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e \u00e0 la faveur d\u2019un \u00e9largissement de la chauss\u00e9e, j\u2019observe les escargots encore, rendus actifs par la m\u00e9t\u00e9o. Ils sont tr\u00e8s nombreux, et je d\u00e9nombre facilement cinq esp\u00e8ces, ce qui en ces lieux, et compte-tenu de l\u2019uniformit\u00e9 du milieu (la plage de sable fin), est plut\u00f4t inattendu.<\/p>\n<p>Un escargot est l\u2019inattendu.<\/p>\n<p>Je reste aussi longtemps \u00e0 la petite marina \u00e0 regarder la mer tranquille.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2017\/02\/IMG_1632.jpg\" alt=\"\" width=\"100%\" \/><\/p>\n<p>Au matin je vais d\u00e9guster un fameux <em>bombolone<\/em> dont ces gens ont le secret \u2014 lui \u00e9tait rest\u00e9 fich\u00e9 l\u00e0 comme une madeleine. Et un <em>cappuccino<\/em>. Le soleil se l\u00e8ve, dissipe les brumes, rosit l\u2019horizon. Au loin on distingue les plates-formes d\u2019extraction de gaz naturel (le <em>trivelle<\/em>) qui ont fait l\u2019objet d\u2019un r\u00e9cent referendum.<\/p>\n<p>Je le constate comme le soleil devient plus fort : en v\u00e9rit\u00e9, il n\u2019y a pas de place possible pour la m\u00e9lancolie, ni pour la nostalgie. Je n\u2019ai pas \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9 \u00e0 cette terre, c\u2019est moi qui me la suis appropri\u00e9e. En saisissant cette saisie, en comprenant cette pr\u00e9hension, et surtout, comme je me suis habitu\u00e9 \u00e0 le faire depuis que, pr\u00e9cis\u00e9ment, j\u2019ai renonc\u00e9 \u00e0 comprendre et saisir, en rel\u00e2chant la bride de l\u2019enfant capricieux, j\u2019ai laiss\u00e9 cette terre, comme ma terre natale, en paix : j\u2019ai cess\u00e9 de la consid\u00e9rer comme ma propri\u00e9t\u00e9, ma possession.<\/p>\n<p>En m\u2019approchant d\u2019un terre-plein o\u00f9 je d\u00e9couvre une plante que j\u2019ai toujours vue et jamais connue : <em>Cenchrus longispinus<\/em> (Hack.) Fernald. Je l\u2019avais compl\u00e8tement occult\u00e9e, elle aussi, qui pousse entre un sil\u00e8ne enfl\u00e9 et une sauge \u00e0 feuilles de verveine. Me revient alors une phrase de Pascal Quignard, qui a \u00e9crit deux petits livres sur la terre et le sol<sup class='footnote'><a href='#fn-12531-8' id='fnref-12531-8' onclick='return fdfootnote_show(12531)'>8<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p><em>Il n\u2019y a pas de terre. Elle est ce qui manque. Elle consiste en ce qui manque quand il se jette sur elle et se roule contre elle.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<br \/>\n<center>\u273b<\/center><br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9cologue s\u2019est exprim\u00e9 ; le g\u00e9ographe surench\u00e9rit : le territoire est bien la combinaison d\u2019un espace investi (habit\u00e9) selon diff\u00e9rentes dimensions : 1. biog\u00e9ographique ; 2. personnelle-affective ; 3. sociale et politique ; 4. symbolique.<\/p>\n<p>Condition non n\u00e9gligeable (en ces temps d\u2019ouverture de tous les march\u00e9s et, pr\u00e9sum\u00e9ment, de toutes les consciences), l\u2019existence de fronti\u00e8res qui autorisent pr\u00e9cis\u00e9ment la circulation.<\/p>\n<p>Le sol est indispensable \u00e0 cette stratification. Il en est la dimension centrale<sup class='footnote'><a href='#fn-12531-9' id='fnref-12531-9' onclick='return fdfootnote_show(12531)'>9<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>&nbsp;<br \/>\n<center>\u273b<\/center><br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<p>Je n\u2019ai pas \u00e9t\u00e9 boulevers\u00e9 du retour \u00e0 la terre. J\u2019ai \u00e9pong\u00e9 ma dette, s\u2019il y en avait une. J\u2019ai vu de nouveaux lieux dans le lieu, ouvert de nouvelles dimensions. J\u2019avais aim\u00e9 ce voyage.<\/p>\n<p>Je pouvais d\u00e9sormais aller voir ailleurs.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2017\/02\/IMG_1616.jpg\" alt=\"\" width=\"100%\" \/><\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-12531'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-12531-1'> <em>Agricoles<\/em>, dirais-je. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-12531-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-12531-2'> \u00ab Les constructions territoriales sont avant tout du temps consolid\u00e9 \u00bb, Marcel Roncayolo, <em>La ville et ses territoires<\/em>, 1990. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-12531-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-12531-3'> Sans aucune preuve de ce que j\u2019avance, et sans t\u00e9moignage des \u00e9chantillons que j\u2019aurais pu apporter \u00e0 la connaissance (\u00e0 d\u00e9faut de porter la connaissance \u00e0 l\u2019objet), je crois que j\u2019\u00e9tais en face de <em>Retinella olivetorum<\/em> (Gmelin), d\u2019une famille, effectivement, \u00e0 la coquille tr\u00e8s fragile (Oxychilideae). <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-12531-3'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-12531-4'> La Romagne est un territoire historique formant avec l\u2019Emilie la r\u00e9gion Emilie-Romagne. La Romagne se constitue des provinces de Ravenne, Forl\u00ec-Cesena et Rimini, de la r\u00e9publique de Saint-Marin et de quelques communes de Toscane et des Marches. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-12531-4'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-12531-5'> \u00c0 laquelle j\u2019\u00e9tais revenu, puis que j\u2019avais quitt\u00e9e \u00e0 nouveau, durablement. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-12531-5'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-12531-6'> <em>Spectres de Marx<\/em>, <em>Eperons<\/em>, et m\u00eame dans <em>Marges<\/em>. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-12531-6'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-12531-7'> La mer, destin\u00e9e \u00e0 la baln\u00e9ation, est \u201ccanalis\u00e9e\u201d par une s\u00e9rie de digues de grands rochers pos\u00e9es en chevrons sur toute la longueur de ce littoral, qui s\u2019\u00e9tend quasiment de Venise \u00e0 Anc\u00f4ne. Le cycle du sable est ainsi conditionn\u00e9 et jusqu\u2019\u00e0 ces rochers, dispos\u00e9s \u00e0 une centaine de m\u00e8tres, il s\u2019accumule en vaguelettes peu profondes. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-12531-7'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-12531-8'> Pascal Quignard, <em>Les mots de la terre, de la peur, et du sol<\/em>, 1978 et <em>Sur le d\u00e9faut de terre<\/em>, 1979, d\u2019o\u00f9 est extraite la citation (tous deux chez Clivages, republi\u00e9s dans <em>Ecrits de l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re<\/em> en 2005). <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-12531-8'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-12531-9'> L\u2019existence de fronti\u00e8res, par ailleurs, autorise l\u2019existence du droit du sol. Et autorise l\u2019existence d\u2019une communaut\u00e9 qui ne soit pas fond\u00e9e sur l\u2019identit\u00e9 (de sexe, de langue, de religion, de culture, que sais-je), mais sur un projet politique. Et, m\u00eame si aujourd&rsquo;hui on ne le peut l&rsquo;affirmer sans \u00eatre suspect au mieux de r\u00e9action, autorise le concept r\u00e9volutionnaire de nation. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-12531-9'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Je publie ici la version initiale d&rsquo;un texte que m&rsquo;avait demand\u00e9 la revue Talweg des \u00e9ditions P\u00e9trole, qui associe plasticiens et \u00e9crivains autour d&rsquo;un th\u00e8me, en l&rsquo;occurrence ici \u00ab\u00a0Le sol\u00a0\u00bb. &nbsp; Il y a quelques temps, pour des raisons tout \u00e0 fait circonstancielles1, j&rsquo;ai franchi le Passo del Muraglione, dans l&rsquo;Apennin tosco-romagnole, entre Florence&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3274,106],"tags":[3289,3285,3279,278,3288,3199,121,366,3278,3275,432,3286,3287,3276,303,262,3277,3290,3281,3282,3283,45,3284,3111,567,3280,3012,465,435,3185,3198,478],"class_list":["post-12531","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-notes-sur-le-territoire","category-vers-le-dehors","tag-ancone","tag-appenins","tag-appropriation","tag-botanique","tag-cesena","tag-comps","tag-dieulefit","tag-drome","tag-emilie-romagne","tag-escargot","tag-espace","tag-florence","tag-forl","tag-habitat","tag-italie","tag-jacques-derrida","tag-malacologie","tag-marcel-roncayolo","tag-martin-heidegger","tag-nostalgerie","tag-nostalgie","tag-pascal-quignard","tag-passo-del-muraglione","tag-phytosociologie","tag-plante","tag-propriation","tag-rimini","tag-territoire","tag-teyssieres","tag-valouse","tag-vesc","tag-ville"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12531","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=12531"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12531\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":16375,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/12531\/revisions\/16375"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=12531"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=12531"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=12531"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}