{"id":12528,"date":"2017-02-08T11:24:07","date_gmt":"2017-02-08T09:24:07","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=12528"},"modified":"2017-02-08T11:43:11","modified_gmt":"2017-02-08T09:43:11","slug":"un-beau-voyage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/un-beau-voyage\/","title":{"rendered":"Un beau voyage"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Ce texte a \u00e9t\u00e9 initi\u00e9 le 23 juin 2015, mais je le publie ce jour o\u00f9 le <a href=\"http:\/\/www.liberation.fr\/france\/2017\/02\/08\/migrants-rejetes-vers-l-italie-l-etat-francais-s-assoit-sur-le-droit_1546973\" target=\"_blank\">journal<\/a> relate un rapport accablant d\u00e9non\u00e7ant les faits dont j&rsquo;avais alors \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin, et ce jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui.<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ce pourrait \u00eatre un voyage en train, un voyage de vacances. On prendrait le train, on irait vers la mer.<\/p>\n<p>Tout simplement, un voyage en train.<\/p>\n<p>Le voyage serait encore plus beau, car le train longerait durant des kilom\u00e8tres une petite route s\u00e9par\u00e9e de la mer par une petite dune de petits galets. La mer serait moins fonc\u00e9e, devant, et, malgr\u00e9 les fauves \u00e9claircies du ciel, assez agit\u00e9e. Alors les rouleaux viendrait l\u00e9cher les voies, la route et le rail. Dans le jour finissant, les plages seraient d\u00e9sertes et, au fond, l\u2019eau serait cobalt, dense, droite.<\/p>\n<p>Le voyage serait encore plus beau, car le train devrait \u00e9galement passer par des falaises \u00e0 pic sur les criques, des roches blanches perc\u00e9es de tunnels et lacets de vires pour l\u2019unique voie ferr\u00e9e. Alors le train parfois serait tr\u00e8s lent, et on aurait le loisir d\u2019observer les euphorbes arborescentes, les fleurs g\u00e9antes d\u2019agave, les arbustes pleins de couleur \u00e9chapp\u00e9s des villas, et les villas elles-m\u00eames avec leurs pontons priv\u00e9s, leurs petites anses am\u00e9nag\u00e9es, leurs \u00eeles annex\u00e9es. <\/p>\n<p>Des coul\u00e9es de nuages \u00e0 l\u2019ouest napperaient le ciel de nappes flamboyantes, g\u00e9n\u00e9reusement.<\/p>\n<p>On n\u2019aurait pas peur des mots. On n\u2019aurait pas peur de se laisser aller \u00e0 des sentiments. On irait m\u00eame \u00e0 la voiture-bar prendre une bi\u00e8re pour contempler tout cela plus tranquillement (il y aurait une voiture-bar).<\/p>\n<p>Sauf que \u00e7a se passe en Europe de nos jours, sur la ligne G\u00eanes-Marseille, et qu\u2019entre ces deux villes il y a une fronti\u00e8re.<\/p>\n<p>A Vintimille on attend un peu. A Menton on nous dit de pr\u00e9parer nos cartes d\u2019identit\u00e9 en vue d\u2019un \u00e9ventuel contr\u00f4le de police. Sur le quai une dizaine de CRS. Certains montent \u00e0 bord et d\u00e9logent des clandestins que nous on ne voyait pas, trop absorb\u00e9s par le paysage. <\/p>\n<p>Deux, ce coup-ci.<\/p>\n<p>Le train ne part pas encore, la visite de tous les wagons est longue, alors on voit ces deux-l\u00e0 se faire fouiller. <\/p>\n<p>L\u2019un n\u2019a rien, que trois papiers et un passeport dans les poches et un peu de monnaie, des centimes.<\/p>\n<p>L\u2019autre a une valise et une sacoche, un portable et un lecteur de mp3,  un paquet de cigarettes, quelques pi\u00e8ces, quelques papiers et son passeport aussi.<\/p>\n<p>Deux CRS les surveillent. Les CRS regardent les deux jeunes (moins de vingt et moins de trente ans), les jeunes regardent les deux CRS, ils ne se parlent pas. Il n\u2019y a pas de violence. Il y a de la duret\u00e9 dans le regard du type au mp3, de la stupeur dans celui de l\u2019autre. Il y a des larmes s\u00e8ches. Pas de m\u00e9chancet\u00e9 dans ceux des CRS mais de la fermet\u00e9. Ils sont \u00e9normes, de plus.<\/p>\n<p>Je regarde le gros CRS quand il me regarde mais il ne me regarde pas. Je regarde le jeune au mp3 quand il me regarde, mais il ne me regarde pas.<\/p>\n<p>Cette sc\u00e8ne ne me regarde pas. Elle n\u2019est pas pour moi. Je ne suis pas cens\u00e9 la voir.<\/p>\n<p>Je regarde les deux jeunes et j\u2019essaie de leur dire avec les yeux je suis d\u00e9sol\u00e9 pour \u00e7a, que c\u2019est moi qui ai \u00e9lu-non \u00e9lu \u00e7a, que je suis d\u00e9sol\u00e9. Mais je ne crois pas y arriver et je pense qu\u2019il s\u2019en fout ; dans le meilleur des cas, il m\u2019en veut-ne m\u2019en veut pas. Au fond, je n\u2019ai pas \u00e0 faire \u00e7a.<\/p>\n<p>&nbsp;<br \/>\n<center>\u273b<\/center><br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<p>Apr\u00e8s Cannes, un autre clandestin est appr\u00e9hend\u00e9 dans le train. Il doit sortir \u00e0 la prochaine gare. Le flux est sans fin, ininterrompu. Au retour, bien plus tard, bien s\u00fbr il n\u2019y a personne dans ces situations. Mais les autres trajets \u2014 et j\u2019en ai fait quelques-uns \u2014 le m\u00eame cirque recommence. Un, deux, descendent, sont fouill\u00e9s, et renvoy\u00e9s d\u2019o\u00f9 ils viennent, c\u2019est-\u00e0-dire pas leur pays, mais l\u2019Italie o\u00f9 les gens ne savent pas, ne comprennent pas, ou l\u2019on dit : mais qu\u2019est-ce qu\u2019il se passe en France ? Il est parti en vacance Charlie ?<\/p>\n<p>Pas sur la Riviera en tout cas.<\/p>\n<p>\u00c7a continue, encore et encore. Plus de 3000 morts en M\u00e9diterran\u00e9e en 2014, pr\u00e8s de 4000 en 2015, pr\u00e8s de 6000 cette ann\u00e9e.<\/p>\n<p>Puis \u00e7a se r\u00e9percute (\u00e7a se percute oui) sur les fronti\u00e8res des pays voisins, les voies possibles : dans le train de Turin \u00e0 Chambery (Milan-Lyon), par exemple, et m\u00eame sur l\u2019autoroute, o\u00f9 les panneaux lumineux conseillent la prudence : il est possible qu\u2019il y ait des humains dans les tunnels (et pas des \u201cmen at work\u201d).<\/p>\n<p>Il y eut un ramdam affolant, nourri d\u2019indignation, lorsque la Hongrie, l\u2019Autriche, ont ferm\u00e9 leurs fronti\u00e8res ; en France elles l\u2019\u00e9taient depuis plus d\u2019un an, presque deux. Dans le silence complet.<\/p>\n<p>Le silence de la sc\u00e8ne est sa violence, qui est m\u00eal\u00e9e \u00e0 la vie quotidienne des \u201cpendulaires\u201d qui vont et viennent entre ces villes riches. Routine pour l\u2019un, r\u00e9signation pour l\u2019autre, silence de tous les autres les t\u00e9moins, abstinence<sup class='footnote'><a href='#fn-12528-1' id='fnref-12528-1' onclick='return fdfootnote_show(12528)'>1<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>Sc\u00e8ne noy\u00e9e des beaux voyages \u00e0 la mer.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-12528'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-12528-1'>Le CRS qui \u00e0 chaque passage r\u00e9p\u00e8te dans sa morgue agrammaticale au \u201cbarista\u201d italien : \u00ab\u00a0Tutti va bene aqui ? \u00bb, ridicule. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-12528-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce texte a \u00e9t\u00e9 initi\u00e9 le 23 juin 2015, mais je le publie ce jour o\u00f9 le journal relate un rapport accablant d\u00e9non\u00e7ant les faits dont j&rsquo;avais alors \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin, et ce jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui. &nbsp; Ce pourrait \u00eatre un voyage en train, un voyage de vacances. 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