{"id":12288,"date":"2016-11-27T10:45:01","date_gmt":"2016-11-27T08:45:01","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=12288"},"modified":"2023-04-28T17:44:04","modified_gmt":"2023-04-28T15:44:04","slug":"italo-calvino-l-ubac","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/italo-calvino-l-ubac\/","title":{"rendered":"Italo Calvino \u2022\u00a0L&rsquo;ubac"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p><i>(notre traduction)<\/i><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>On appelle \u00ab\u00a0ubac \u00bb \u2014\u00a0en dialecte <em>ubagu<\/em>, le lieu o\u00f9 le soleil ne tape pas, et en langue correcte, selon une locution plus recherch\u00e9e : <em>a bac\u00eco<sup class='footnote'><a href='#fn-12288-1' id='fnref-12288-1' onclick='return fdfootnote_show(12288)'>1<\/a><\/sup><\/em>, tandis qu&rsquo;on appelle <em>a solat\u00eco<sup class='footnote'><a href='#fn-12288-2' id='fnref-12288-2' onclick='return fdfootnote_show(12288)'>2<\/a><\/sup><\/em>, ou \u00ab\u00a0adret\u00a0\u00bb \u2014 <em>abrigu<\/em> en dialecte \u2014 le lieu ensoleill\u00e9. Le monde que je d\u00e9cris est celui-l\u00e0, une sorte d&rsquo;amphith\u00e9\u00e2tre concave vers le midi, priv\u00e9e de son versant convexe, lequel est tourn\u00e9 vers le minuit ; par cons\u00e9quent l&rsquo;ubac se trouve en portion congrue, tandis que l&rsquo;adret est de plus grande \u00e9tendue.<\/p>\n<p>&#8230;<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est qu&rsquo;au fond des torrents h\u00e9riss\u00e9s de cannes au crissement de papier, ou dans les vall\u00e9es cambr\u00e9es, coudes \u00e0 coudes, ou derri\u00e8re les sommets des fa\u00eetes des po\u00ebts, et en-arri\u00e8re de la succession des contreforts de la cha\u00eene de montagnes parall\u00e8le \u00e0 la c\u00f4te, que se donne cet assombri de vert, cet effleur\u00e9 des roches dans les terres d\u00e9lav\u00e9es, cette proximit\u00e9 du froid qui monte de dessous la terre et cet \u00e9loignement, non seulement de la mer invisible, mais aussi du f\u00e9roce azur du ciel incombant le sentiment d&rsquo;une fronti\u00e8re myst\u00e9rieuse qui s\u00e9pare du monde ouvert et \u00e9tranger, qui est le sentiment d&rsquo;\u00eatre arriv\u00e9 \u00ab\u00a0int&rsquo;ubagu\u00bb, dans l&rsquo;opaque revers du monde<\/p>\n<p>de sorte que je pourrais d\u00e9finir l&rsquo;\u201cubagu\u201d comme avertissement : le monde que je d\u00e9cris a un revers, une possibilit\u00e9 de me retrouver orient\u00e9 de mani\u00e8re diff\u00e9rente, dans un rapport diff\u00e9rent au cours du soleil et aux dimensions de l&rsquo;espace infini, signe que le monde pr\u00e9suppose un reste du monde, au-del\u00e0 des barri\u00e8res des montagnes qui se succ\u00e8dent derri\u00e8re mes \u00e9paules, un monde qui se prolonge dans l&rsquo;opaque avec ses pays, ses cit\u00e9s, ses plateaux et ses cours d&rsquo;eau et ses marais, avec des cha\u00eenes de montagnes qui c\u00e8lent des acrochores de brume ; je sens ce revers du monde cach\u00e9 au-del\u00e0 de la haute \u00e9paisseur de terre et de roche, et c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 le vertige qui vrombit \u00e0 mon oreille et me pousse vers l&rsquo;ailleurs<\/p>\n<p>&#8230;<\/p>\n<p>M\u00eame si l&rsquo;on consid\u00e8re l&rsquo;observateur immobile, comme au d\u00e9but, sa situation au regard de l&rsquo;ubac et de l&rsquo;adret restera controvers\u00e9e, parce que son moi tourn\u00e9 vers l&rsquo;adret est le c\u00f4t\u00e9 opaque qui voit depuis chaque pont arbre ou toit, tandis qu&rsquo;est en plein soleil le mur ou le versant auquel je tourne le dos, le mur fleuri de bougainvilliers, le versant o\u00f9 croissent les buissons d&rsquo;euphorbes, le fourr\u00e9 de figuiers d&rsquo;Inde, l&rsquo;espalier de c\u00e2priers.<\/p>\n<p>mais ce n&rsquo;est pas cela qui compte parce que si l&rsquo;on admet que je suis en train de regarder l&#8217;embouchure d&rsquo;une quelconque vall\u00e9e, et que j&rsquo;ai derri\u00e8re moi le torrent escarp\u00e9 et ombrageux, rien ne prouve que je sois sur le point d&rsquo;avancer plus encore dans le d\u00e9couvert ou bien au contraire de reculer vers le fond de la vall\u00e9e ; c&rsquo;est pourquoi il est juste de dire que le moi tourn\u00e9 vers l&rsquo;adret est dans le m\u00eame temps un moi qui se retire dans l&rsquo;ubac.<\/p>\n<p>et si je pars de cette position initiale et que je consid\u00e8re les successifs \u00e9tats de ce m\u00eame moi, chaque pas en avant est aussi un retrait, la ligne que je trace s&rsquo;enveloppe toujours plus vers l&rsquo;ubac, et il est inutile que je cherche \u00e0 me rappeler \u00e0 quel point je suis entr\u00e9 dans l&rsquo;ombre, j&rsquo;y \u00e9tais depuis le d\u00e9but, il est inutile de chercher au fond de l&rsquo;ubac une issue \u00e0 l&rsquo;ubac, je sais maintenant que le seul monde qui existe est l&rsquo;ubac et l&rsquo;adret n&rsquo;en est que le revers, l&rsquo;adret qui opaquement cherche \u00e0 se multiplier, mais qui ne parvient qu&rsquo;\u00e0 multiplier le revers de son propre revers.<\/p>\n<p><em>D&rsquo;int&rsquo;ubagu<\/em>, du fond de l&rsquo;ubac moi j&rsquo;\u00e9cris, je dessine \u00e0 nouveau la carte d&rsquo;un adret qui n&rsquo;est qu&rsquo;un axiome inv\u00e9rifiable pour les calculs de la m\u00e9moire, le lieu g\u00e9om\u00e9trique du moi, d&rsquo;un moi dont le moi \u00e0 besoin pour se savoir moi, le je qui ne sert qu&rsquo;\u00e0 donner des nouvelles du monde au monde, un engin dont dispose le monde pour savoir s&rsquo;il existe.<\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-12288'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-12288-1'> Intraduisible. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-12288-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-12288-2'> <em>Idem<\/em>. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-12288-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; (notre traduction) &nbsp; On appelle \u00ab\u00a0ubac \u00bb \u2014\u00a0en dialecte ubagu, le lieu o\u00f9 le soleil ne tape pas, et en langue correcte, selon une locution plus recherch\u00e9e : a bac\u00eco1, tandis qu&rsquo;on appelle a solat\u00eco2, ou \u00ab\u00a0adret\u00a0\u00bb \u2014 abrigu en dialecte \u2014 le lieu ensoleill\u00e9. 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