{"id":115,"date":"2007-03-12T17:51:45","date_gmt":"2007-03-12T22:51:45","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=115"},"modified":"2023-04-30T14:59:15","modified_gmt":"2023-04-30T12:59:15","slug":"tarauder","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/tarauder\/","title":{"rendered":"Tarauder"},"content":{"rendered":"<p>Est-ce que cela tient au faire ?<\/p>\n<p>Je veux dire : ce que nous <i>faisons<\/i>. Est-ce que cela peut \u00eatre point\u00e9 comme un m\u00e9tier, avec sa formation, son dipl\u00f4me, puis ses horaires, ses charges salariales et patronales, sa convention collective ?<\/p>\n<p>Je n&rsquo;ai jamais envisag\u00e9 faire de cela un m\u00e9tier ; plut\u00f4t une occupation, mais pas une occupation de loisir. Rien de loisible dans l&rsquo;\u00e9criture, rien de confortable ou de facile, voire de plaisant. Plut\u00f4t une occupation comme une arm\u00e9e occupe un village, un territoire, un pays.<\/p>\n<p>Puis on r\u00e9siste, ou collabore.<\/p>\n<p>Certains vont me ha\u00efr de faire de tels rapprochements.<\/p>\n<p>Mais certains n&rsquo;ont pas, comme moi, failli mourir \u00e9touff\u00e9 de litt\u00e9rature, ou sombr\u00e9 dans un \u00e9tat d&rsquo;h\u00e9b\u00e9tude qui r\u00e9clame la folie.<br \/>\nOu march\u00e9 sur des aiguilles de pin. Ou chevauch\u00e9 des \u00e9lectrons. Ou c\u00e9d\u00e9, de temps \u00e0 autre, \u00e0 une m\u00e9lancolie telle, que seule la souffrance de la blessure appelle un souvenir.<\/p>\n<p>Certains n&rsquo;ont pas croul\u00e9 sur le poids des \u00e9toiles qui percent ton \u00e9chine et triturent les recoins de ta cervelle. Ou te barrent les yeux, ou les cr\u00e8vent ou les arrachent.<\/p>\n<p>Certains n&rsquo;ont jamais \u00e9crits, qui sont des \u00e9crivains.<\/p>\n<p>Je ne me l\u00e8ve pas, le matin, en me disant, chouette, \u00e9crire. Personne je crois, ne se l\u00e8ve, dont c&rsquo;est le m\u00e9tier, en ayant du c\u0153ur \u00e0 l&rsquo;ouvrage.<\/p>\n<p>Et pourtant c&rsquo;est bien du c\u0153ur que l&rsquo;on donne \u00e0 l&rsquo;ouvrage.<\/p>\n<p>Mais j&rsquo;ai aussi appris \u00e0 ne pas \u00e9crire. J&rsquo;ai aussi souhait\u00e9 oublier \u00e9crire. En travaillant. Dans les champs, les usines, les chantiers. <\/p>\n<p>Rares ceux de nos jours qui connaissent le chantier. Les \u00ab\u00a0travaux publics\u00a0\u00bb ; poser des bordures (celles qui \u00e0 moiti\u00e9 enfouies ornent nos trottoirs) ; pos\u00e9 un regard ; fait les \u00ab\u00a0masques\u00a0\u00bb des chambres de t\u00e9l\u00e9phone ; pos\u00e9 des tuyaux de fontes de six m\u00e8tres, \u00e0 la main, dans le froid, dans la boue, dans la merde parois (on voyait des vers). Rares ceux qui se l\u00e8vent avant l&rsquo;aube pour atteindre cette grande cible qu&rsquo;est un chantier. Pour implanter un lotissement. Pour refaire les r\u00e9seaux (eau, merde, t\u00e9l\u00e9phone, gaz, \u00e9lectricit\u00e9 et maintenant, chose que rares ceux qui travaillent \u00e0 les poser ont l&rsquo;usage, fibre optique).<\/p>\n<p>Ou se lever pour rejoindre l&rsquo;usine, les conditions de l&rsquo;usine : la poussi\u00e8re, l&rsquo;obscurit\u00e9 ou semi, la promiscuit\u00e9, le bruit, la crasse. Les pointeuses, les pauses oblig\u00e9es, et surtout, dans tous les cas, les heures \u00e0 faire, \u00e0 laisser passer, \u00e0 attendre, \u00e0 entendre tourner, les minutes qui ne passent pas, l&rsquo;ennui ou l&#8217;emmerdement. Ennui pr\u00e9coce, ennui durable !<\/p>\n<p>Pour quelques mis\u00e8res de francs.<\/p>\n<p>Comment ? On ne gagne m\u00eame pas 1000,00 euros ? Ridicule.<\/p>\n<p>Les gens r\u00e2lent, mais les gens oublient que les gens triment.<\/p>\n<p>Je vois un chantier. Il peut \u00eatre \u00e9norme, large, immense, une esplanade. Mais, malgr\u00e9 les plus gros engins, et certains sont vraiment \u00e9normes, vous voyez toujours deux ou trois pauvres types, en vert ou bleu, mal ras\u00e9s, fatigu\u00e9s, pelle et pioche en main, dans des tranch\u00e9es honteuses, qui creusent des trous, posent des tuyaux ou passent la pilonneuse ou la dame.<\/p>\n<p>Mais personne ne s&rsquo;en offusque.<\/p>\n<p>Moi, j&rsquo;ai fait \u00e7a. Pas trente ans comme eux. Bien s\u00fbr. Mais quelques ann\u00e9es, o\u00f9 peu \u00e0 peu vous perdez la sensation de faim, de froid, de fatigue. Vous n&rsquo;\u00eates qu&rsquo;une pelle. Une pioche. Une massette ou une broche.<\/p>\n<p>Moi \u00e7a m&rsquo;a permis d&rsquo;\u00e9viter l&rsquo;\u00e9crire. Que j&rsquo;ai toujours regard\u00e9 avec m\u00e9fiance. Car quand \u00e7a commence, \u00e7a finit plus. C&rsquo;est un puits d&rsquo;infini.<\/p>\n<p>Mais bien s\u00fbr qu&rsquo;on est attir\u00e9 (on collabore) ; mais il faut aussi avoir peur (r\u00e9sister).<\/p>\n<p>La litt\u00e9rature inqui\u00e8te : non pas qu&rsquo;on en use comme d&rsquo;un exutoire ou d&rsquo;un gueuloir ou d&rsquo;un r\u00e8glement de compte. Ou comme analyse. <\/p>\n<p>Mais peut-\u00eatre pour noyer une voix qui est trop prenante, trop pr\u00e9sente, trop pesante. Ecrivant, on permet par le silence de l&rsquo;\u00e9criture, de taire cette voix. On la noie. On ne cherche peut-\u00eatre pas \u00e0 dire. On veut, souhaite, rendre gr\u00e2ce, ou t\u00e9moigner, sans vouloir trahir (mais c&rsquo;est une autre histoire, <i>traduttore, traditore<\/i>) cette chose innommable, impossible, ineffable ; cette sc\u00e8ne \u00e0 laquelle nous n&rsquo;avions, tel Ovide rel\u00e9gu\u00e9 \u00e0 Constanta, le droit d&rsquo;assister, tel Orph\u00e9e vers Eurydice, telle Roberte, peut-\u00eatre, ou tel narrateur de Des For\u00eats.<\/p>\n<p>On veut quelque chose \u00e0 dire, on dit quelque chose d&rsquo;indicible. <\/p>\n<p>On t\u00e2tonne. On m\u00e2chouille. On \u00e9vacue. On empreinte. On morcelle. On oriente. On r\u00eave. On allume. On br\u00fble. On blottit. On \u00e9cope. On \u00e9crit.<\/p>\n<p>Aussi, de l\u00e0 \u00e0 en faire une occupation salari\u00e9e&#8230; Je ne l&rsquo;ai jamais con\u00e7u ainsi, et en un sens, cela m&rsquo;a sauv\u00e9. La faim a \u00e9t\u00e9 plus forte, mais aussi plus concr\u00e8te, que la po\u00e9sie. Qui l&rsquo;a pay\u00e9, un peu. Qui lui revaudra \u00e7a. Plus tard.<\/p>\n<p>Quand le besoin de publier est plus fort. Non pas pour se faire valoir, mais pour t\u00e9moigner. De l&rsquo;exigence de la litt\u00e9rature.<\/p>\n<p>La litt\u00e9rature inqui\u00e8te. Elle ne se repose jamais. Pas de vacance \u00e0 son errance. Pas de cong\u00e9. Pas de cong\u00e9, jamais. Un autre motif. C&rsquo;est plus fort, plus important, certes, mais aussi plus oppressant, plus engageant, plus irr\u00e9pressible que tout travail.<\/p>\n<p>Ca ne m\u00e9rite aucun salaire. C&rsquo;est d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9.<\/p>\n<p>C&rsquo;est moche.<\/p>\n<p>C&rsquo;est beau.<\/p>\n<p>C&rsquo;est rien.<\/p>\n<p>C&rsquo;est tout.<\/p>\n<p>C&rsquo;est \u00e9crire. S&rsquo;extirper du temps, du travail et de la soci\u00e9t\u00e9. C&rsquo;est creuser, traquer, tarauder. <\/p>\n<p>C&rsquo;est \u00e9crire. Creuser, traquer, tarauder.<\/p>\n<p>Tarauder. C&rsquo;est tarauder.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Est-ce que cela tient au faire ? 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