{"id":11325,"date":"2016-08-19T18:42:35","date_gmt":"2016-08-19T16:42:35","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=11325"},"modified":"2017-07-08T23:55:29","modified_gmt":"2017-07-08T21:55:29","slug":"stefano-darrigo-horcynus-orca-le-massacre-du-pecheur-et-son-fils","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/stefano-darrigo-horcynus-orca-le-massacre-du-pecheur-et-son-fils\/","title":{"rendered":"Stefano d\u2019Arrigo \u2022 Horcynus Orca \u2022 Le massacre du p\u00e9cheur et son fils"},"content":{"rendered":"<blockquote><p>Dans le cadre d&rsquo;un projet d&rsquo;\u00e9criture de haute vol\u00e9e, <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/feroce\/\">F\u00e9roce<\/a>, foment\u00e9 avec quelque \u00e9diteur o\u00f9 l&rsquo;herbe ne repousse pas, je me lance \u00e0 corps perdu dans la traduction libre de textes choisis de l&rsquo;h\u00e9naurme livre de Stefano d&rsquo;Arrigo, <em>Horcynus orca<\/em> (1975).<\/p>\n<p><em>Alors que l&rsquo;orque s&rsquo;est install\u00e9e dans les deumers, dans le d\u00e9troit, un vieux p\u00e9lisquale, don Giulio Vilardo, raconte aux autres p\u00e9cheurs, plus jeunes, deux \u00e9pisodes d&rsquo;une premi\u00e8re visite du monstre ; la premi\u00e8re a lieu juste apr\u00e8s la premi\u00e8re guerre.<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L&rsquo;autre guerre, celle grande, venait de finir et d&rsquo;ailleurs, des six de la chiourme cette fois-l\u00e0, trois ou quatre n&rsquo;avaient pas encore quitt\u00e9 leur uniforme de la Marine Royale. Comme cela se produit toujours en temps de guerre, un grand vide de mer \u00e9tait n\u00e9 et durait encore, et en cons\u00e9quence r\u00e9gnait et d\u00e9r\u00e9gnait une faim si grande, accompagn\u00e9e de toutes sortes de fi\u00e8vres et de maladies, que partout alentours ce n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un lazaret, un d\u00e9fil\u00e9 de gens faibles, squelettiques, qu&rsquo;on croisait \u00e7a et l\u00e0, partout jet\u00e9s dans le sports, qui mouraient alors ou mourraient plus tard.<\/p>\n<p>Ce jour-l\u00e0, ils \u00e9taient partis pour le Golfe de l&rsquo;Air, misant au moins sur quelques passades de maquereaux. C&rsquo;\u00e9tait une caravane de barques calabraises et siciliennes qui montait sous la lune dans l&rsquo;aube ; aux environs de Nicotera, entre Palmi et le Golfe, ils avaient crois\u00e9 une chaloupe o\u00f9 se trouvaient un p\u00e8re et son fils : le p\u00e8re pouvait avoir une quarantaine d&rsquo;ann\u00e9es et le fils une vingtaine mais il faisait le double du p\u00e8re. Les rames dans la barque, riverive, ils mangeaient quelque chose, on ne voyait pas quoi : de loin, on aurait dit qu&rsquo;ils se mangeaient les doigts, peut-\u00eatre parce qu&rsquo;ils croquaient quelque crabe des rochers, les \u00e9pulpant fam\u00e9liquement.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Epargnez-vous la route\u00a0\u00bb, les avait avertis le p\u00e8re lorsqu\u2019ils le salu\u00e8rent. \u00ab\u00a0Le Golfe est comme tout le reste, tout s&rsquo;appauvrit l\u00e0 aussi, cette fois. Trois jours et trois nuits qu&rsquo;on le fouille, morceau par morceau, moi-m\u00eame et le ci-devant fils mien, puis nous nous sommes r\u00e9sign\u00e9s. Vous voulez essayer ? Essayez, toutefois, croyez-moi, bredouilles rentrerez \u00bb. Et de la main il avait indiqu\u00e9 lui-m\u00eame et son fils comme pour dire : regardez, nous.<\/p>\n<p>Mais ils y \u00e9taient maintenant, le Golfe \u00e9tait \u00e0 une encablure, et tant qu&rsquo;\u00e0 faire on pouvait essayer : ils arriv\u00e8rent ainsi au Golfe, ils le parcoururent de long en large et, comme ce p\u00e8re et son fils l&rsquo;avaient pr\u00e9dit, ils rentr\u00e8rent bredouilles ; dans la deuxi\u00e8me partie de la journ\u00e9e, en repassant par l&rsquo;endroit o\u00f9 ils avaient vu la lancette, peut-\u00eatre un chouia en-dessous, un chouia au-dessus de Nicotera, ils virent l\u00e0 que la foule s&rsquo;\u00e9tait rassembl\u00e9e. P\u00e9cheurs, et barques, il y en avait de la mer \u00e0 la terre, et entre les barques, les voix couraient selon lesquelles, tout d&rsquo;un coup, une tornade avaient d\u00fb se d\u00e9cha\u00eener et que celle-ci avait pris de plein fouet un p\u00e8re et son fils de Nicotera qui \u00e9taient sur leur lancette et avaient connu un sort mauvais. Une sale fin. Bien s\u00fbr ils avaient reconnu le p\u00e8re et le fils qu&rsquo;ils avaient laiss\u00e9s \u00e0 cet endroit ce m\u00eame matin.<\/p>\n<p>Les premiers arriv\u00e9s les avaient trouv\u00e9s, le p\u00e8re les pieds dans l&rsquo;eau et la t\u00eate sur les pierrebambines, le fils tourn\u00e9 dans l&rsquo;autre sens, tous les deux au milieu des ruines et presque du h\u00e2chage de leur lancette, la car\u00e8ne \u00e9cras\u00e9e dans le sable, entre le mouill\u00e9 et le sec, et les d\u00e9bris \u00e9parpill\u00e9s tout autour, et m\u00eame assez loin, partout dans la marina, de sorte que, sp\u00e9cialement riverive, elle semblait retourn\u00e9e comme si cent chevaux avaient caval\u00e9 \u00e0 cet endroit, s&rsquo;y \u00e9taient battus et y avaient roul\u00e9s sablesable tous ensemble. La sc\u00e8ne \u00e9tait effectivement comme si l\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9ment, dans ce r\u00e9tr\u00e9cissement de la mer, dans cette \u00e9tendue de mer o\u00f9 avant se trouvaient la lancette s&rsquo;\u00e9tait enfourn\u00e9e une tornade marine tout enti\u00e8re. A premi\u00e8re vue, la sc\u00e8ne donnait seulement cette impression, comme le d\u00e9cha\u00eenement d&rsquo;une terrible force de la nature : une trombe d&rsquo;eau une tornade, tsunami ou tremblement de terre, ou un peu de celui-ci et un peu de celui-l\u00e0. <\/p>\n<p>Le p\u00e8re et le fils \u00e9taient compl\u00e8tement bris\u00e9s dedans, les os fracass\u00e9s, sans plus de souplesse de colonne vert\u00e9brale ni arr\u00eate d&rsquo;\u00e9paule ou rotondit\u00e9 des genoux ou de la t\u00eate ; ils \u00e9taient r\u00e9duits en miette \u00e0 pr\u00e9sent, manchots et flasques dans leurs peaux comme dans un sac, m\u00eame s&rsquo;ils ne pr\u00e9sentaient ni blessure ni d\u00e9chirure : seul un fil de sang noir leur sortait de la bouche, des oreilles, du nez, et ceci \u00e9tait l&rsquo;unique signe du massacre qu&rsquo;il portaient l\u00e0, en eux. Il faut dire aussi qu&rsquo;ils puaient, mais tout d\u2019abord m\u00eame cette puanteur semblait provenir de cette bouillie d&rsquo;os et de chair, du massacre de leur corps comme si, au lieu de journ\u00e9es enti\u00e8res, quelques heures suffiraient \u00e0 les encharogner.<\/p>\n<p>Le fils \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 mort. Il \u00e9tait face contre terre, comme pos\u00e9, les yeux gonfl\u00e9s et aubergin\u00e9s, encore ouverts, et il \u00e9tait comme si on l&rsquo;avait rou\u00e9 de coups, et lui avait pleur\u00e9 une grande douleur, comme s&rsquo;il n&rsquo;avait pas pu r\u00e9sister \u00e0 la honte et \u00e9tait mort \u00e0 cause de \u00e7a.<br \/>\nLe p\u00e8re, rejet\u00e9 sur le sable, les jambes et les bras en X comme une grenouille, de fait, \u00e9tait mort lui aussi, on ne pouvait pas en douter un seul instant en le voyant, seulement il se r\u00e9serva, de son propre chef, quelques minutes de plus pour s&rsquo;aboucher depuis l\u00e0-bas avec ceux qui, d&rsquo;ici, du monde des vivants, encore tout chaud pour lui, l&rsquo;interrogeaient. Un p\u00e9cheur avec des p\u00e9cheurs, toute une gente toujours en danger, lui il connaissait son devoir et son devoir \u00e0 lui, m\u00eame avec l&rsquo;\u00e2me entre les dents, c&rsquo;\u00e9tait de parler, dire ce qu&rsquo;il en fut, ce qu&rsquo;il n&rsquo;en fut pas, son devoir \u00e9tait de dire : ceci est le malheur o\u00f9 je passai, je vous en donne l&rsquo;information pour vous pr\u00e9venir et afin que vous puissiez vous en pr\u00e9server vous au moins. Ce fut ce qu&rsquo;il fit, ni plus ni moins, et tant qu&rsquo;il ne le fit pas compl\u00e8tement, tant qu&rsquo;il ne les satisfit pas, ceux qui avaient \u00e9t\u00e9 ses camarades dans ce mis\u00e9rable m\u00e9tiastre, tant que tous n&rsquo;aient pas p\u00e2li, les yeux effray\u00e9s, ils le scrutaient pour trouver c\u0153urnet, celui-ci parla, il parla, en partie avec la langue embrouill\u00e9e du r\u00e2le, en partie avec le langage de ses yeux, qui semblaient immortels en comparaison de tout le reste de son corps. Il parla, ne s&rsquo;avoua pas mort : il leur donna tout le commentaire qu&rsquo;ils r\u00e9clam\u00e8rent et pour \u00eatre fid\u00e8le jusqu&rsquo;au bout, comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait de quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre, il fit m\u00eame d&rsquo;autres commentaires, sur la mort de son fils, jusqu&rsquo;\u00e0 la sienne propre, comme si elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 survenue. Il ne chercha m\u00eame pas son fils des yeux, peut-\u00eatre parce que son fils il savait d\u00e9j\u00e0 o\u00f9 il le retrouverait : il \u00e9tait \u00e0 pr\u00e9sent mort pour touts sauf pour ces p\u00e9cheurs qui se tenaient autour de lui, ceux qu&rsquo;auparavant il avait pr\u00e9venus qu&rsquo;il rentreraient de la mer de l&rsquo;Air assur\u00e9ment vides, comme lui-m\u00eame \u00e9tait rentr\u00e9 avec son fils, et qu&rsquo;il pr\u00e9venait maintenant qu&rsquo;ils risquaient eux aussi de mourir comme il \u00e9tait mort lui avec son fils, lui qui \u00e9tait mort pour tout sauf pour raconter pourquoi comment il \u00e9tait mort.<br \/>\n\u00ab\u00a0Attendez d&rsquo;aller l\u00e0 o\u00f9 vous devez aller \u00bb, ils l&rsquo;avaient pri\u00e9, eux agenouill\u00e9s \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui, m\u00e9lang\u00e9s ensembles p\u00e9cheurs calabrais et siciliens. \u00ab\u00a0Donnez-nous un seule audience. Pardonnez les ennuis que nous vous causons. Pardonnez-nous l&rsquo;impertinence, l&rsquo;ind\u00e9licatesse\u00a0\u00bb il lui firent autour, mais c&rsquo;\u00e9taient des politesses que formulaient les vivants, des vivants qui avaient du temps \u00e0  perdre. Lui savait quel \u00e9tait son devoir, mais eux, \u00e0 sa place, se seraient-il comport\u00e9s peut-\u00eatre diff\u00e9remment ?<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Moi je m&rsquo;imagine, m\u00eame si par votre gentillesse vous n&rsquo;en faites pas cas, que vous \u00e9c\u0153ure cette puanteur que vous sentez, mais Dieu me soit t\u00e9moin que si elle vous para\u00eet provenir de la chair, de notre chair \u00e0 nous, nous ne puons pas nous, p\u00e8re et fils \u00bb fut la premi\u00e8re chose qu&rsquo;il dit comme s&rsquo;il y tenait beaucoup, m\u00eame si c&rsquo;\u00e9tait encore mani\u00e8res, souci de vivant, de clarifier tout d&rsquo;abord ce point. \u00ab\u00a0C&rsquo;est elle qui puait.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u2014\u00a0Qui elle ?<br \/>\n\u2014 La f\u00e9roce, il murmura.<br \/>\n\u2014 La f\u00e9roce ? La f\u00e9roce ? La f\u00e9roce ? \u00bb<br \/>\nDu plus proche au plus lointain, ce nom terrifiant r\u00e9sonna dans la marina comme un \u00e9cho croissant d&rsquo;\u00e9merveillement apeur\u00e9, il passa de bouche en bouche et, passant, il mettait \u00e0 tous le sang sur le visage, chacun se tournait pour regarder, regarder autour de lui ses yeux vus, \u00e0 pr\u00e9sent, avec tous ses yeux vus qu&rsquo;il posait sur les chose, il pesait le juste, effrayant nompoids sur un plateau de la balance, bouch\u00e9e apr\u00e8s bouch\u00e9e, et dans si temp\u00e9tueux, impressionnant ensemble, ce massacre : p\u00e8re et fils tus massacr\u00e9s dedans, une m\u00e9d\u00e9e d&rsquo;os, de chair et de sang, en somme, comment dire ? roncevoccis, et la lancette, quant \u00e0 elle, d\u00e9foncass\u00e9e, en miette comme les noix et les noisettes, et apr\u00e8s ce peser du poser les yeux sur ce mondefin de chairs humaines et bois de lancette, varangues et barrots et bauqui\u00e8res, et puis la marina sens dessus dessous, toute sablesable et puanteur, chacun se disait : \u00e7a c&rsquo;est l&rsquo;\u0153uvre de la f\u00e9roce, et nous qui la prenions pour une tornade marine. Ils avaient besoin de le dire que ce massacre leur faisait un effet beaucoup, beaucoupissime plus effrayant ?<\/p>\n<p>\u00ab Pardonnez la demande \u00bb lui fit alors quelqu&rsquo;un. \u00ab\u00a0Vous n&rsquo;avez pas fait une b\u00eatise, par hasard ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Les l\u00e8vres, gonfl\u00e9es et noires comme sang, se fronc\u00e8rent comme dans une grimace de sourire, comme pour dire : \u00e7a vous para\u00eet une b\u00eatise, tout \u00e7a ? il vous semble que moi, mon fils, dans cet \u00e9tat, nous vous paraissons idiots ? que, si la f\u00e9roce est idiote, alors nous aussi, p\u00e8re comme fils, r\u00e9duits \u00e0 \u00e7a, nous devrions \u00eatre des idiots.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La f\u00e9roce, la f\u00e9roce \u00bb\u00a0il r\u00e9p\u00e9ta, et puis il ajouta : \u00ab\u00a0Bless\u00e9e, bless\u00e9e&#8230; une blessure ambulante, toute bless\u00e9e, pour s\u00fbr qu&rsquo;elle l&rsquo;\u00e9tait. C&rsquo;est pourquoi elle puait.<br \/>\n\u2014\u00a0Bless\u00e9e ? Une f\u00e9roce ?<br \/>\n\u2014 Eh, je sais, il fit des yeux. Je sais que \u00e7a vous para\u00eet scandaleux d&rsquo;entendre parler d&rsquo;une f\u00e9roce bless\u00e9e&#8230;<br \/>\n\u2014 Et elle vous a massacr\u00e9s, vous dites, avec toute la blessure qu&rsquo;elle avait ?<br \/>\n\u2014 Oui, fit-il, deux fois encore avec les yeux. Comme \u00e7a, pour s\u00fbr, comme vous nous voyez, le p\u00e8re et le fils&#8230;<br \/>\n\u2014 Vous lui avez inflig\u00e9e vous la blessure ? Vous l&rsquo;avez bless\u00e9e vous ? demanda quelqu&rsquo;un, tr\u00e8s na\u00efvement.<br \/>\n\u2014 Moi ? il fit encore avec les yeux, et on comprenait que s&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 en bonne sant\u00e9, il aurait souri avec compassion. Moi, la blesser ? semblait-il dire. Comme si vous ne saviez pas de quoi vous parlez.<br \/>\n\u2014 Mais cette blessure, elle \u00e9tait grande ?<br \/>\n\u2014 \u00c7a ! la blessure d&rsquo;une f\u00e9roce&#8230;<br \/>\n\u2014 Mais pour se faire une id\u00e9e, elle \u00e9tait grande comment, d&rsquo;apr\u00e8s vous ?<br \/>\nIl se toucha comme pour dire : comme moi. Puis, la main devant lui, il fit un signe comme pour dire : j&rsquo;aurais pu y entrer entier moi. De la main il fit encore un signe, \u00e0 l&rsquo;horizontale, comme pour dire : j&rsquo;aurais pu y entrer tout entier, moi. Comme dans un cercueil, il ajouta \u00e0 mi-voix, et c&rsquo;\u00e9tait vrai, \u00e7&rsquo;a avait \u00e7a pour lui effectivement, un cercueil.<br \/>\n\u2014 Et c&rsquo;\u00e9tait une vieille blessure ?<br \/>\n\u2014 Dans le cas contraire elle aurait pu\u00e9 autant ? Comme \u00e7a ? Comme \u00e7a ? il disait, d\u00e9tachant les syllabes, presque muet et en faisant des signes avec les yeux vers oui, vers son fils, \u00e0 eux deux le p\u00e8re et son fils, et au mondefin qui \u00e9tait le leur et qui les entourait. Comme \u00e7a ? Dans le cas contraire elle puerait autant, comme \u00e7a puait aussi toujours autour de lui, autour de son fils, autour du tas de d\u00e9bris de la lancette, et sur le sable et dans l&rsquo;air de la marina ?<br \/>\n\u2014 La blessure, alors, s&rsquo;\u00e9tait putr\u00e9fi\u00e9e ?<br \/>\n\u2014 Eh oui.<br \/>\n\u2014 Et rendu comme \u00e7a il vous a massacr\u00e9s ?<br \/>\n\u2014 Eh oui.<br \/>\n\u2014 Mais ici vers le rivage, comment elle est venue ? Elle s&rsquo;est \u00e9chou\u00e9e ou vous l&rsquo;avez port\u00e9e vous ?<br \/>\n\u2014 Nous, pour notre d\u00e9sastre&#8230;<br \/>\n\u2014 Mais il y eu combat ? il y a eu du sang ?<br \/>\n\u2014 Non, non.<br \/>\n\u2014 Et alors ? Vous l&rsquo;avez trouv\u00e9e qui semblait mourante, par hasard ? Elle sentait la charogne et elle vous semblait \u00e0 la d\u00e9rive entre-deux mers, c&rsquo;est \u00e7a ?<br \/>\n\u2014 Eh oui<br \/>\n\u2014 Et elle puait ? elle puait tellement, que vous vous \u00eates dits : elle, normalement, elle pue toujours \u00e0 un mile, cette fois-ci pourtant, elle pue la mort, ce n&rsquo;est plus sa puanteur personnelle de vivant, du puant vivant. \u00c7a vous a encourag\u00e9s et vous l&rsquo;avez abord\u00e9e, c&rsquo;est \u00e7a ?<br \/>\n\u2014 Exactement comme \u00e7a, il fit, acquies\u00e7ant toujours avec les yeux.<br \/>\n\u2014 Et vous vous \u00eates fi\u00e9s, imprudents que vous \u00eates&#8230; Mais l&rsquo;\u00e9vent, vous lui aviez bloqu\u00e9 au moins ?<br \/>\n\u2014 Oui, oui.<br \/>\n\u2014 Mais de l&rsquo;\u00e9toupe, les rejets de chanvre, de l&rsquo;\u00e9toupe vous en aviez ? et l&rsquo;\u00e9toupe que vous aviez vous a suffi ?<br \/>\n\u2014\u00a0A peu pr\u00e8s&#8230;<br \/>\n\u2014 Jamais assez pourtant pour lui obturer les deux trous, pas vrai ?<br \/>\n\u2014 Eh oui, jamais assez&#8230;<br \/>\n\u2014\u00a0Vous avez pris des sacs, des jaquettes, tout ce que vous avez trouv\u00e9 et vous l&rsquo;avez coinc\u00e9 l\u00e0-haut ?<br \/>\n\u2014\u00a0Eh oui.<br \/>\n\u2014 Mais vous \u00eates bien s\u00fbrs d&rsquo;avoir bien tass\u00e9 les orifices de l&rsquo;\u00e9vent ?<br \/>\n\u2014 On s&rsquo;en est persuad\u00e9, il fit, levant les yeux au ciel.<br \/>\n\u2014 Et elle, quelle a \u00e9t\u00e9 sa r\u00e9action ? Elle r\u00e9agit ou non ?<br \/>\n\u2014 D&rsquo;abord non. Puis elle r\u00e9agit.<br \/>\n\u2014\u00a0Et comment est-il possible que vous puiez autant en chair, vous aussi ? Vous avez tritur\u00e9 sa plaie, par hasard ?<br \/>\n\u2014\u00a0Mais cela vous para\u00eet-il possible ? il fit, les yeux comme scandalis\u00e9s, mais encore plus attrist\u00e9.<br \/>\n\u2014 Mais alors comment ? Elle vous a empast\u00e9 les mains peut-\u00eatre quand vous vouliez d\u00e9boucher l&rsquo;\u00e9vent ?<br \/>\n\u2014 Eh bien&#8230; Peut-\u00eatre apr\u00e8s, quand elle nous a lazar\u00e9s \u00bb<br \/>\n\u2014\u00a0Et qu&rsquo;avez-vous fait ensuite ? Vous l&rsquo;avez li\u00e9e par des cordes ? De quel c\u00f4t\u00e9 ?<br \/>\n\u2014 La dorsale. Par o\u00f9 sinon ?<br \/>\n\u2014\u00a0Et elle ?<br \/>\n\u2014 Elle ? Rien. Elle puait seulement, elle puait qu&rsquo;on n&rsquo;y tenait pas.<br \/>\n\u2014 Et vous l&rsquo;avez tra\u00een\u00e9e jusqu&rsquo;ici, \u00e0 la rame, des tonnes et des tonnes \u00e0 la rame ? Et ici, que s&rsquo;est-il pass\u00e9 ici ? Elle puait et d&rsquo;un coup elle ressuscita au point de vous d\u00e9foncasser, le p\u00e8re, le fils et la lancette ?<br \/>\n\u2014 Oui, oui, comme \u00e7a, \u00e0 peut pr\u00e8s comme \u00e7a.<br \/>\n\u2014 Mais comment vous a-t-elle d\u00e9foncass\u00e9s ? Avec quoi ? avec la queue, avec des coups de queue comme des coups de maillet ? ou bien, ou en m\u00eame temps, avec les coins qu&rsquo;elle a dans sa bouche, terribles, tr\u00e8s terribles, ces scalpels avec lesquels elle d\u00e9bite, elle d\u00e9bite des tonnes et des tonnes de baleine, avec ceux-ci elle vous a fracass\u00e9s, le p\u00e8re et le fils, et r\u00e9duisit votre lancette en bouillie ?<br \/>\n\u2014 Eh bien, cela, je ne saurais pas vous dire, leur fit-il comprendre, renversant la main, et puis il leur fit encore comprendre : Avec tout cela \u00e0 la fois, peut-\u00eatre. \u00bb<\/p>\n<p>Dans le m\u00eame temps, avec l&rsquo;autre main, de c\u00f4t\u00e9, l\u00e0, il creusait le sable, il la tenait fich\u00e9e dessous un moment, puis il la tirait hors du sable et de nouveau il creusait, puis il la refichait dessus, donnant l&rsquo;impression qu&rsquo;il n&rsquo;avait rien \u00e0 voir avec ce que faisait sa main, et m\u00eame comme s&rsquo;il ne s&rsquo;en souciait pas, presque comme si cette main \u00e9tait d\u00e9sormais ext\u00e9rieure \u00e0 sa personne ou bien alors comme si lui-m\u00eame, d\u00e9sormais, \u00e9tait hors de sa propre personne.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0En somme elle revint, du tout au tout ? Elle semblait mort, la lazarone ? Elle \u00e9tait morte ou elle faisait semblant de l&rsquo;\u00eatre ? Qu&rsquo;elle \u00e9tait votre impression ?<\/p>\n<p>Il bougea, comme dans un miserere, index et pouce comme pour signifier : pour moi elle \u00e9tait morte.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Mais personne ne vous a jamais averti qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un \u00eatre immortel ? qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une sanglante, qu&rsquo;avant que ne s&rsquo;ass\u00e8che son sang \u00e0 elle, s&rsquo;ass\u00e8chent les oc\u00e9ans et les mers ou elle va ? Est-il possible que vous n&rsquo;ayez jamais entendu cela ?<br \/>\n\u2014 Maintenant je sais, ah oui, maintenant oui, r\u00e9pondit-il les yeux en crucifix. A mes d\u00e9pens, il semblait vouloir dire.<br \/>\n\u2014 Mais comment, comment avez-vous pu vous persuader de r\u00e9duire<sup class='footnote'><a href='#fn-11325-1' id='fnref-11325-1' onclick='return fdfootnote_show(11325)'>1<\/a><\/sup> ce terrible et \u00e9normanimal, cette frayeur des humains, et de le manipuler, p\u00e8re et fils, la puanteur pestilentielle qui \u00e9manait d&rsquo;elle et qui vous a attaqu\u00e9s ne vous aurait-elle pas d\u00e9boussoler, faisant ensuite empester avec vous chaque chose ici ? Comment se fait)il que vous ne l&rsquo;ayez pas envoy\u00e9 se faire foutre, passant au large ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il r\u00e9ussit \u00e0 frotter sur le sable l&rsquo;index avec le pouce, en un geste qui, s&rsquo;il avait toujours \u00e9tait loquent, surtout dans ces jours-l\u00e0, \u00e9tait fatalement devenu tr\u00e8s \u00e9loquent : la faim, \u00e7a voulait dire, en effet. Pourquoi lui parlaient-ils de puanteur et de d\u00e9sarroi ? Ils devaient le savoir que le d\u00e9sarroi caus\u00e9 par la faim fait passer en deuxi\u00e8me ligne tous les autres d\u00e9sarrois. Autour de lui, par contre, plusieurs d&rsquo;entre eux commenc\u00e8rent \u00e0 reculer sans se faire voir, en se bouchant le nez et la bouche avec un mouchoir : parce que m\u00eame de deuxi\u00e8me main, ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment par personne interpos\u00e9e, cette puanteur \u00e9tait insupportable pour des hommes. Et \u00e0 mesure qu&rsquo;ils s&rsquo;\u00e9cartaient de lui, ils lui posaient moins de questions, lui tenaient encore moins compagnie, et lui semblait \u00e0 chaque instant mourir un peu plus, il semblait m\u00eame, d&rsquo;instant en instant, qu&rsquo;il supportait de moins en moins de se tenir en vie parmi eux, pour eux, en tant que mort qu&rsquo;il devenait de plus en plus : la puanteur semblait l&rsquo;accompagner du m\u00eame pas, elle semblait toujours plus devenir sienne, \u00e0 lui et \u00e0 son fils, et appartenir de moins au moins \u00e0 la f\u00e9roce.<\/p>\n<p>Et \u00e0 pr\u00e9sent qu&rsquo;il avait compris qu&rsquo;ils ne pouvaient plus tenir \u00e0 cause du d\u00e9rangement gastrique, en bougeant \u00e0 peine le bout des doigts et donnant encore cette \u00e9trange impressio, ce faisant, le voyant, que cette main et le corps attach\u00e9 \u00e0 cette main \u00e9taient d\u00e9sormais tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9s de lui-m\u00eame, il voulait dire, le coquin :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Allez, allez, n&rsquo;ayez aucun scrupule ; de toute fa\u00e7on moi aussi, comme vous pouvez le voir, j&rsquo;ai du chemin \u00e0 faire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-11325'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-11325-1'> Du sicilien <em>sconzare<\/em>, d\u00e9barrasser, d\u00e9truire. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-11325-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans le cadre d&rsquo;un projet d&rsquo;\u00e9criture de haute vol\u00e9e, F\u00e9roce, foment\u00e9 avec quelque \u00e9diteur o\u00f9 l&rsquo;herbe ne repousse pas, je me lance \u00e0 corps perdu dans la traduction libre de textes choisis de l&rsquo;h\u00e9naurme livre de Stefano d&rsquo;Arrigo, Horcynus orca (1975). 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