{"id":10954,"date":"2016-07-29T16:08:16","date_gmt":"2016-07-29T14:08:16","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=10954"},"modified":"2024-09-22T08:08:00","modified_gmt":"2024-09-22T06:08:00","slug":"le-chant-des-abysses","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/le-chant-des-abysses\/","title":{"rendered":"Le chant des abysses"},"content":{"rendered":"<p><center><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2016\/06\/P1090126-1-300x169.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"169\" class=\"size-medium wp-image-11292\" srcset=\"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2016\/06\/P1090126-1-300x169.jpg 300w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2016\/06\/P1090126-1-768x432.jpg 768w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2016\/06\/P1090126-1-1024x576.jpg 1024w, https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-content\/uploads\/2016\/06\/P1090126-1.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/center><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote><p>Note synth\u00e9tique sur <em>Horcynus orca<\/em>, qui dev(r)ait para\u00eetre dans <a href=\"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/dans-la-dition\/\"><em>Dans la dition<\/em><\/a>, quatri\u00e8me volume de <em>La litt\u00e9rature inqui\u00e8te<\/em>&#8230;<\/p><\/blockquote>\n<p><span style=\"font-size: xx-small;\"><\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<font size=\"2\"><em>Tre volte il f\u00e9 girar con tutte l\u2019acque;<br \/>\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;e la quarta levar la poppa in suso<br \/>\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;e la prora ire in gi\u00f9, com\u2019altrui piacque,<br \/>\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;infin ch\u2019il mar fu sopra noi richiuso<\/em><br \/>\n&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8212; Dante Alighieri<\/font><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Le d\u00e9but et la fin<\/h2>\n<p>Au d\u00e9but de la \u201ctroisi\u00e8me\u201d partie du roman, l&rsquo;Orque l\u00e9viathan qui s&rsquo;est install\u00e9e dans le d\u00e9troit de Messine, entre Charybde et Scilla, fait remonter \u00e0 la surface les couvains d&rsquo;anguilles, la poutine<sup class='footnote'><a href='#fn-10954-1' id='fnref-10954-1' onclick='return fdfootnote_show(10954)'>1<\/a><\/sup>, qui vient miraculeusement nourrir le petit peuple des plages d\u00e9vast\u00e9 par la trop longue guerre, et avec eux le protagoniste principal, &lsquo;Ndrja Cambr\u00eca, revenu du front. Et nous lisons ceci :<\/p>\n<blockquote><p>Mais le plus extraordinaire pour eux, ce qui les tenait bouche ouverte et les attirait, ce n&rsquo;\u00e9tait pas la poutine qui flottait, c&rsquo;est-\u00e0-dire ceci qu&rsquo;ils pouvaient voir et s&rsquo;expliquer, c&rsquo;\u00e9tait au contraire la rencontre et la contre entre ces deux arcanes marins les plus contraires et oppos\u00e9s qu&rsquo;on pouvait imaginer, la rencontre et la contre entre l&rsquo;immense et noire, solitaire et mortif\u00e8re orque, et ce presquerien de poisson, minutille blanche les yeux encore ferm\u00e9s, noria et noria de poissonnets cuirass\u00e9s de l&rsquo;\u00e9nigme de leur naissance. Celle-l\u00e0, arcane de mort, ceux-ci, arcane de vie : ils \u00e9taient comme le d\u00e9but et la fin de toute mer et ils s&rsquo;\u00e9taient touch\u00e9s l\u00e0, sous leurs yeux, et maintenant ils s&rsquo;\u00e9taient entrem\u00eal\u00e9s, poutine et orque, les poissonnets pullulants dans la plaie encharogn\u00e9e, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du flanc caverneux de la Mort.<\/p><\/blockquote>\n<p>Le d\u00e9but et la fin de toute mer, le d\u00e9but et la fin : tel est le symbole de l&rsquo;Orque, dr\u00f4le de personnage ouroboros qui tr\u00f4ne au milieu du d\u00e9troit comme il tr\u00f4ne au milieu du livre. Arcane, archange de mort, pr\u00e9sage p\u00e9trifiant et putr\u00e9fi\u00e9, seigneur des abysses, l&rsquo;Orque est une trou\u00e9e, et l&rsquo;orque est deux fois trou\u00e9e : trou\u00e9e en tant que telle, gueule b\u00e9ante engloutissant le monde, et trou\u00e9e parce que bless\u00e9e, et par l\u00e0 nourrissant son destin et son instinct de mort renouvel\u00e9s. Mais est-il possible de blesser la mort ? L&rsquo;immortelle peut-elle pourrir comme pourrit sur elle cette plaie mal\u00e9fique (faite comme par une explosion sans doute li\u00e9e aux combats militaires) ? Et c&rsquo;est l\u00e0 o\u00f9 le mythe dans toute sa solennelle \u00e9piphanie se heurte \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 des hommes la plus triviale, la guerre. C&rsquo;est peut-\u00eatre cela aussi que d&rsquo;Arrigo veut nous dire, c&rsquo;est peut-\u00eatre pourquoi le r\u00e9cit campe pr\u00e9cis\u00e9ment dans les derniers mois de la deuxi\u00e8me guerre mondiale (l&rsquo;action, hors analepses, se d\u00e9roule sur huit jours d&rsquo;octobre 1943).<\/p>\n<p>Mais le d\u00e9but et la fin, c&rsquo;est l&rsquo;orque et la <em>cicirella<\/em>, et la mort que repr\u00e9sente l&rsquo;orque ne p\u00e8se pas lourd face \u00e0 la mort que repr\u00e9sente la guerre, et la victoire ou la d\u00e9faite qui y met terme, qui ouvre un monde nouveau o\u00f9 le monde de l&rsquo;orque, des chichirelles, des p\u00eacheurs et des f\u00e8res (les dauphins), ne tiendront plus qu&rsquo;une place modeste, voire dispensable.<\/p>\n<p>Du point de vue de la zoologie et de l&rsquo;\u00e9cologie, L&rsquo;Orque (ou \u00e9paulard) est le superpr\u00e9dateur des mers (avec le Grand cachalot), comme par exemple l&rsquo;Ours brun sur les terres, l&rsquo;Aigle royal dans les airs ; il est au sommet de la cha\u00eene trophique et ne conna\u00eet aucun ennemi. Il est de fait comme la mort, il est litt\u00e9ralement <em>la<\/em> mort : \u00e0 ce titre, sa pr\u00e9sence comme son destin et son comportement se doivent d&rsquo;\u00eatre exceptionnels, d&rsquo;inspiration mythologique. L&rsquo;\u00e9paulard est rare.<\/p>\n<p>Dans le roman, son apparition se situe \u00e0 environ sept cents pages du d\u00e9but, et sa disparition environ trois cents pages plus tard, alors qu&rsquo;il en reste encore une centaine, et qu&rsquo;une autre centaine a \u00e9t\u00e9 d\u00e9di\u00e9e au \u00ab monologue \u00bb de Luigi Orioles, lequel signe en effet le destin de &lsquo;Ndrja Cambr\u00eca, tragiquement li\u00e9 \u00e0 celui de l&rsquo;\u00e9paulard. Il donne son nom au livre mais il n&rsquo;est r\u00e9ellement pr\u00e9sent que dans son cinqui\u00e8me en tout.<\/p>\n<p>(On notera en outre l&rsquo;\u00e9trange alt\u00e9ration orthographe du nom latin \u2014 fix\u00e9 depuis 1860 : l&rsquo;ajout du H, et la substitution du Y au I par rapport au nom latin <em>Orcinus orca<\/em> \u2014 laquelle a suscit\u00e9 un d\u00e9bat critique et herm\u00e9neutique intense, tandis que, tout aussi \u00e9trangement, jamais ce nom n&rsquo;appara\u00eet dans le texte<sup class='footnote'><a href='#fn-10954-2' id='fnref-10954-2' onclick='return fdfootnote_show(10954)'>2<\/a><\/sup>).<\/p>\n<p>Pour adopter une posture de recul interpr\u00e9tatif, on peut songer au film d&rsquo;Eriprando Visconti, <em>La Orca<\/em>, ou le lien avec le roman n&rsquo;est <em>textuellement<\/em> attest\u00e9, hormis le titre, que dans le fait que la protagoniste d\u00e9tient l&rsquo;\u00e9dition du livre dans son sac et que, dans la majeure partie du film, elle porte une chemise aux initiales brod\u00e9es <em>HO<\/em>.<\/p>\n<p>On d\u00e9duit donc que la compr\u00e9hension du livre, comme le destin et la pr\u00e9sence de l&rsquo;orque n&rsquo;est pas seulement \u00e9nigmatique : elle est propice \u00e0 diverses interpr\u00e9tations, et toute en complexit\u00e9, allusions et \u00e9chos plus ou moins herm\u00e9tiques (et proph\u00e9tiques !).<\/p>\n<p>Le d\u00e9but et la fin, c&rsquo;est le noir et le blanc du monstre, c&rsquo;est Charybde en Sicile et Scilla en Calabre, le mythe contre l&rsquo;histoire, l&rsquo;imaginaire contre les faits. Ce livre raconte le passage, certes, et s&rsquo;il y passe d&rsquo;un Cambr\u00eca \u00e0 l&rsquo;autre, ce livre trafique aussi entre-deux-eaux, d&rsquo;une mer \u00e0 l&rsquo;autre, la Tyrrh\u00e9nienne et l&rsquo;Ionienne (le <em>duemari<\/em>), il se tient et se ramasse aussi un peu dans l&rsquo;incertitude et la complexit\u00e9 de l&rsquo;entre-deux. L&rsquo;antre deux, devrait-on dire, en contemplant la plaie b\u00e9ante de l&rsquo;orque \u2014 le Y donc, dont on ne conna\u00eetra jamais l&rsquo;origine. Des deux cot\u00e9s \u00e0 la fois, donc, ambivalent.<\/p>\n<p>Ambidextre, pourquoi pas, \u00e0 quoi on peut assimiler l&rsquo;unique ressemblance qui l&rsquo;unit aux f\u00e8res (caract\u00e8re dont sont priv\u00e9s les autres c\u00e9tac\u00e9s, comme l&rsquo;explique aux p\u00eacheurs l&rsquo;autoproclam\u00e9 c\u00e9tologue Monsieur Cama, qui poss\u00e8de un guide des cr\u00e9atures marines directement issu de <em>Moby Dick<\/em>), \u00e0 savoir \u00ab la queue plate au lieu d&rsquo;\u00eatre droite \u00bb. Queue qui lui sera d&rsquo;ailleurs arrach\u00e9e par ces derni\u00e8res lors de sa longue agonie&#8230; comme si elles lui refusaient ce droit \u00e0 la ressemblance, ce surplus d&rsquo;identit\u00e9.<\/p>\n<p>La fin de l&rsquo;orque, alors assassin\u00e9e, non sans avoir fait ultime carnage de f\u00e8res, est attest\u00e9e enfin par le fr\u00e8re de lait du personnage principal, Masone : au \u00ab quartavant \u00bb et \u00ab pour s&rsquo;en assurer, qu&rsquo;il \u00e9tait mort, qu&rsquo;il \u00e9tait vif, jeta une poign\u00e9e d&rsquo;eau contre la t\u00eate du grosanimal ; alors, comme rien ne se passa, il s&rsquo;en approcha encore plus, son visage presque sur l\u2019\u0153il, comme pour y voir la pupille sous l&rsquo;\u00e9norme paupi\u00e8re. \u00bb Mais la mort \u00e9tait bien morte et quelque chose alors ici se cristallise \u00e0 jamais, dans le destin de &lsquo;Ndrja, comme dans celui d&rsquo;Orioles, mais aussi des habitants du d\u00e9troit, du peuple italien, des soldats angloam\u00e9ricains et du monde occidental.<\/p>\n<p>La mort-m\u00eame est morte. Les puissances sup\u00e9rieures, mythiques, mythologiques, l&rsquo;ordre naturel de la vie et de la mort o\u00f9 l&rsquo;humain ne compte gu\u00e8re, tout ce th\u00e9\u00e2tre du pass\u00e9 (dont sont les p\u00eacheurs les acteurs, mais aussi les f\u00e8res leurs ennemies, d\u00e9cim\u00e9es par l&rsquo;Orque) est d\u00e9fait. Arrive alors un nouveau monde, caract\u00e9ris\u00e9 par la corruption et la mis\u00e8re sociale, i.e. tout ce que repr\u00e9sente l&rsquo;homme de main du Maltais \u00ab\u00a0Mister Maniaci\u00a0\u00bb, lui-m\u00eame bras droit du \u00ab\u00a0Tauno Maggiore\u00a0\u00bb, autorit\u00e9 supr\u00eame de l&rsquo;Amgot sur le d\u00e9troit de Messine (\u00ab Il est comme la Trinit\u00e9, rendez-vous compte, podest\u00e0, pr\u00e9fet et major anglais r\u00e9unis en une seule personne, d&rsquo;o\u00f9 il commande \u00e0 tous sans exception \u00bb).<\/p>\n<p>Et ce nouveau temps (de \u00ab\u00a0paix\u00a0\u00bb) n&rsquo;est pas exempt de mort, mais mort banale \u00e0 pr\u00e9sent, brute, idiote.<\/p>\n<blockquote><p>\u2019Ndrja leva les yeux vers le flanc immense et inqui\u00e9tant du porte-avion, et ce fut comme s&rsquo;il avait volontairement pr\u00e9sent\u00e9 le front \u00e0 la balle, qui le toucha juste entre les yeux, dans un vertige qui le jeta pour toujours dans les t\u00e9n\u00e8bres .<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Vers le livre<\/h2>\n<p>On a \u00e9crit bien des pages sur ce livre, et s&rsquo;il est dommage parfois de les r\u00e9p\u00e9ter, il est plus souvent dommage encore de ne pas les entendre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3>Une histoire mouvement\u00e9e<\/h3>\n<p><em>Horcynus orca<\/em> est l&rsquo;un des chefs-d\u2019\u0153uvre incontest\u00e9s du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, l&rsquo;un des sommets de la litt\u00e9rature mondiale, toutes \u00e9poques et tous genres confondus, mais il est aussi probablement l&rsquo;un des plus m\u00e9connus de l&rsquo;histoire litt\u00e9raire.<\/p>\n<p>A peine lu en Italie o\u00f9 il est pourtant best-seller, sa premi\u00e8re traduction est allemande et para\u00eet en 2014, soit presque quarante ans apr\u00e8s sa parution ; la traduction fran\u00e7aise sera la deuxi\u00e8me, et para\u00eetra en 2019.<\/p>\n<p>Comme on le sait, son aventure \u00e9ditoriale est pour le moins d\u00e9routante. Je la r\u00e9sume dans ses tr\u00e8s grandes lignes. Stefano d&rsquo;Arrigo (1919-1992) envoie deux extraits de son futur texte au prix Cino del Duca en 1959, o\u00f9 si\u00e8ge cette ann\u00e9e-l\u00e0 Elio Vittorini qui, emball\u00e9, propose de publier les deux extraits dans la revue <em>Menab\u00f2<\/em> qu&rsquo;il anime avec Italo Calvino. Dans le m\u00eame temps, d&rsquo;Arrigo re\u00e7oit (parmi d&rsquo;autres) une proposition de contrat pour la publication int\u00e9grale de la part de l&rsquo;\u00e9diteur Mondadori, proposition qu&rsquo;il accepte. Il reprend le texte et publie une centaine de page en 1960 dans le troisi\u00e8me num\u00e9ro de <em>Menab\u00f2<\/em>.<\/p>\n<p>Le manuscrit, d\u00e9sormais intitul\u00e9 <em>I fatti della fera<\/em>, <em>Les faits ou les histoires de la f\u00e8re (de la b\u00eate ?)<\/em> est consign\u00e9 (comme pr\u00e9vu par le contrat) en 1961 et les \u00e9preuves, envoy\u00e9s pratiquement dans la foul\u00e9e, doivent \u00eatre corrig\u00e9es, toujours par contrat, en un mois. D&rsquo;Arrigo, confiant, refuse l&rsquo;aide de collaborateurs de Mondadori, comme Walter Pedull\u00e0, et assure rendre le manuscrit de 1305 feuillets en quinze jours. Il mettra en r\u00e9alit\u00e9 quinze ann\u00e9es, r\u00e9\u00e9crivant une bonne part du livre et ajoutant 1000 nouveaux feuillets \u00e0 l&rsquo;ensemble. Le livre para\u00eet en 1975, \u00e0 grand renfort de publicit\u00e9, et non sans d\u00e9bats et pol\u00e9miques.<\/p>\n<p>En 2001 Rizzoli publie la premi\u00e8re version du roman, nous livrant ainsi le secret des changements intervenus entre les deux textes. Sur le r\u00e9cit et les \u00e9v\u00e8nements, pratiquement rien. Quelques ajouts, dont le tr\u00e8s \u00e9trange monologue int\u00e9rieur devant la carcasse mourante de l&rsquo;orque, o\u00f9 le temps de quelques secondes se dilue sur plus de 150 pages ; mais surtout une reprise g\u00e9n\u00e9rale de la phrase, un nourrissage, un <em>soufflage<\/em> de la phrase, non pas le gavage de la farce mais bel et bien l&rsquo;espace du souffle et de l&rsquo;amplitude, la respiration, qu&rsquo;accompagne l&rsquo;aiguisement de la langue, tant d&rsquo;un point de vue du vocabulaire technique que du dialecte, de l&rsquo;italien pur ou du n\u00e9ologisme.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3>M\u00e9lire<\/h3>\n<p>\u00ab Plus personne ne veut plus de livres amples, absolus, de longs voyages, ils ne trouvent pas preneur, tout le monde les \u00e9vitent, on ne veut plus que des d\u00e9calques de livres connus, des trucs \u00e9crits \u00e0 la va-vite, des aphorismes, \u00e0 lire la t\u00e9l\u00e9commande \u00e0 la main, les \u00e9couteurs sur les oreilles. \u00bb<\/p>\n<p>Ainsi s&rsquo;adresse l&rsquo;\u00e9diteur \u00e0 l&rsquo;\u00e9crivain dans la premi\u00e8re page de <em>Canti del caos<\/em> d&rsquo;Antonio Moresco<sup class='footnote'><a href='#fn-10954-3' id='fnref-10954-3' onclick='return fdfootnote_show(10954)'>3<\/a><\/sup>, un livre qui fait dans sa version compl\u00e8te de 2009 plus de 1000 pages. Il lui conc\u00e8de tout de m\u00eame une pr\u00e9face, qu&rsquo;il \u00e9crit bien avant de lire le r\u00e9sultat que le lecteur tient entre ses mains.<\/p>\n<p>En renversant ce sch\u00e9ma, on pourrait se lamenter que l&rsquo;\u00e9diteur de la traduction d&rsquo;<em>Horcynus orca<\/em>, ci-devant Beno\u00eet Attila Virot, ait une pr\u00e9dilection justement pour des livres de plus de mille pages comme l&rsquo;est HO (1251 exactement dans mon \u00e9dition de 1982, et 1258 dans celle de 1994, 1298 en fran\u00e7ais<sup class='footnote'><a href='#fn-10954-4' id='fnref-10954-4' onclick='return fdfootnote_show(10954)'>4<\/a><\/sup>).<\/p>\n<p>Bref, l&rsquo;\u00e9poque est-elle vou\u00e9e \u00e0 la consommation, au jetable, au zapping ? Nous pensons tous que non, et nous r\u00e9clamons tous des livres trop longs pour les f\u00e2cheux \u2014 des livres de l\u2019acabit (et de la puissance) des deux livres parmi les plus importants de ces derni\u00e8res ann\u00e9es, <em>Terminus radieux<\/em><sup class='footnote'><a href='#fn-10954-5' id='fnref-10954-5' onclick='return fdfootnote_show(10954)'>5<\/a><\/sup> et <em>Achab (s\u00e9quelles)<\/em><sup class='footnote'><a href='#fn-10954-6' id='fnref-10954-6' onclick='return fdfootnote_show(10954)'>6<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>Ceci \u00e9tant pos\u00e9, il est \u00e0 parier que ce livre n&rsquo;aura pas beaucoup de lecteurs. Non que, comme on l&rsquo;entend souvent dire, les gens lisent moins. J&rsquo;ai la nette impression, au contraire, que les gens, tous les gens, de tous \u00e2ges et classes sociales confondus, lisent plus.<\/p>\n<p>Mais cependant, c&rsquo;est la forme m\u00eame du livre qui peut d\u00e9sar\u00e7onner : le monde des \u00e9crans dans lequel nous vivons aujourd&rsquo;hui, comme on l&rsquo;entend dire \u00e9galement souvent, a-t-il \u00e9corn\u00e9 notre capacit\u00e9 imaginaire ? Je pense qu&rsquo;il est trop t\u00f4t pour poser des sentences affirmatives, et il n&rsquo;est jamais tr\u00e8s utile d&rsquo;enfoncer des portes ouvertes. Mais ce livre, de par sa libert\u00e9 langagi\u00e8re, offre un terrain d&rsquo;\u00e9tude in\u00e9gal\u00e9 &#8212; et sa traduction en \u00e9prouve presque \u00e0 chaque phrase les insondables richesses.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Langue-mer<\/h2>\n<p>Ces livres-mondes ne semblent pas tous destin\u00e9s \u00e0 \u00eatre lus. Tout comme il est impossible d&rsquo;\u00e9coper toute l&rsquo;eau de la mer, ou comme il est impossible d&rsquo;exc\u00e9der une certaine distance du rivage, il y a comme une esp\u00e8ce d&rsquo;obstacle infranchissable, et <em>Horcynus orca<\/em> en repr\u00e9sente l&rsquo;exemplum. En ce sens, il r\u00e9ussit parfaitement \u00e0 mimer l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment dont il se veut le parangon : la mer.<\/p>\n<p>L&rsquo;auteur a r\u00e9ussi son pari : par le constant (infini, et impossible) travail de lecture-\u00e9criture (de <em>lire-\u00e9crire<\/em>, ce qu&rsquo;est la t\u00e2che de corriger des \u00e9preuves), il est parvenu \u00e0 donner \u00e0 son propos la forme qu&rsquo;il m\u00e9ritait. Ce n&rsquo;est pas seulement ce qui peut para\u00eetre comme une coquetterie d&rsquo;\u00e9crivain (substituer \u00e0 toutes les formes du verbe <em>prendere<\/em> celles du verbe <em>pigliare<\/em> pour ne citer qu&rsquo;un exemple c\u00e9l\u00e8bre), et si l&rsquo;on met l&rsquo;accent sur la multiplication des allit\u00e9rations, r\u00e9p\u00e9titions, hom\u00e9ot\u00e9leuthes, duplications, mots-valises et autres articles du vaste catalogue des figures de son et de rythme, on ne saurait seulement s&rsquo;arr\u00eater l\u00e0&#8230;<\/p>\n<p>Faisant \u00e9cho \u00e0 des id\u00e9es que ne renieraient peut-\u00eatre pas Pierre Bayard ou Enrique Vila-Matas, il n&rsquo;est peut-\u00eatre pas utile de lire tout le roman, d&rsquo;ailleurs, pour en saisir le sens ou tout du moins prendre conscience de sa profondeur et de sa puissance : n&rsquo;est-ce pas cette sensation que l&rsquo;on ressent lorsque nous nageons en mer ?<\/p>\n<p>Nous ne pensons pas constamment \u00e0 tout ce plein qui nous entoure, mais il est bien l\u00e0, et il est bien plus vaste que nous. La terre et l&rsquo;air sont aussi vastes, mais la nature englobante\/englob\u00e9e de l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment liquide et notre peu de familiarit\u00e9, malgr\u00e9 tout, avec lui, rend cette exp\u00e9rience tr\u00e8s sensible.<\/p>\n<p>Le livre pour ainsi dire colle \u00e0 son sujet, et c&rsquo;est ce qui fait son incommensurable validit\u00e9 et sa tr\u00e8s solide coh\u00e9rence. Plonger en lui, c&rsquo;est apprendre \u00e0 \u00e9voluer dans une langue nouvelle, un milieu liquide, avec lequel peu \u00e0 peu on se familiarise, et avec qui, bon gr\u00e9 mal gr\u00e9, on compose. Et avec le temps, on est \u00e0 l&rsquo;aise avec les diff\u00e9rents jeux de lexique et de syntaxe, et l&rsquo;on y retourne comme on retourne \u00e0 la mer, avec appr\u00e9hension et excitation.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3>Livre monstre<\/h3>\n<p><em>Horcynus orca<\/em> est un livre complet pour ne pas dire un livre total, qui amalgame les deux grandes dimensions d\u00e9sign\u00e9es par la litt\u00e9rature, les deux masses critiques, disons comme cela, autour desquelles s\u2019agr\u00e8gent les \u0153uvres au fils des temps<sup class='footnote'><a href='#fn-10954-7' id='fnref-10954-7' onclick='return fdfootnote_show(10954)'>7<\/a><\/sup>. De mani\u00e8re trop synth\u00e9tique nous pourrions les d\u00e9finir d&rsquo;une part comme le versant du r\u00e9cit qui s&rsquo;accoquine avec la soci\u00e9t\u00e9, l&rsquo;histoire, la politique, et d&rsquo;autre part comme le versant du r\u00e9cit qui s&rsquo;accoquine au mythe, qui s&rsquo;apparie avec les dieux, le myst\u00e8re et le symbole. Peu nombreux sont les livres qui r\u00e9ussissent ce tour de force (tous n&rsquo;en ont pas l&rsquo;ambition d&rsquo;ailleurs), mais le grain singulier qui constitue la trame de ces livres les rend aussi universels et immortels que ne l&rsquo;est l&rsquo;orque. C&rsquo;est en quoi l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e, m\u00eame malade, vient nourrir toutes ses pages, et que l&rsquo;on parle, \u00e0 ce sujet, de convergences avec Hom\u00e8re, Joyce, Melville, Faulkner ou Dante.<\/p>\n<p><em>Horcynus orca<\/em> est peut-\u00eatre le premier grand livre du genre sur le nouveau monde (post- ?)moderne, celui de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre, et ses grandes tensions sociales, politiques et historiques, lesquelles se traduisent par le destin contrari\u00e9 d&rsquo;une communaut\u00e9 de p\u00eacheurs d&rsquo;espadons au nord de la Sicile en temps de guerre.<\/p>\n<p>S&rsquo;il est une guerre que personne en Europe n&rsquo;a vraiment gagn\u00e9, \u00e0 part les promoteurs du monde nouveau qui se profile sous patronage am\u00e9ricain, c&rsquo;est bien celle-ci. Il est d&rsquo;ailleurs \u00e0 noter que le livre para\u00eet en pleine p\u00e9riode de remise en question et de d\u00e9nonciation de la soci\u00e9t\u00e9 de consommation et du loisir instaur\u00e9e par la fin de la guerre, au moment o\u00f9 Pasolini ou de Seta d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9<sup class='footnote'><a href='#fn-10954-8' id='fnref-10954-8' onclick='return fdfootnote_show(10954)'>8<\/a><\/sup>, les Brigades Rouges de l&rsquo;autre, \u00e0 leur mani\u00e8re, en font vaciller les bases ; il n&rsquo;est peut-\u00eatre pas si \u00e9tonnant que le livre paraisse en 1975, je veux dire que les corrections aient pris autant de temps ; il est \u00e9galement curieux de noter que les traductions surviennent \u00e0 un moment marqu\u00e9 par la crise av\u00e9r\u00e9e de ces m\u00eame mod\u00e8les post-Yalta, comme si, \u00e0 la mani\u00e8re de l&rsquo;orque, le livre se repaissait des \u00e9poques troubl\u00e9es, o\u00f9 les grands tableaux (les situations de l&rsquo;ordre du monde), comme des vagues ou des lames, se heurtaient, se succ\u00e9daient.<\/p>\n<p>La part italienne du r\u00e9cit n&rsquo;est pas anecdotique, \u00e9videmment ; on pr\u00e9sente parfois (de mani\u00e8re un peu h\u00e2tive) <em>Horcynus orca<\/em> comme l&rsquo;\u00e9quivalent ou l&rsquo;adaptation m\u00e9diterran\u00e9ens de <em>Moby Dick<\/em> ou <em>Ulysse<\/em> : c&rsquo;est oublier non seulement l\u2019ant\u00e9riorit\u00e9 mais aussi la pr\u00e9s\u00e9ance de l&rsquo;imaginaire m\u00e9diterran\u00e9en sur la litt\u00e9rature occidentale. Ne voir d&rsquo;Arrigo et son livre que comme une deuxi\u00e8me main, ce serait \u00e9vacuer la puissance po\u00e9tique et litt\u00e9raire naturelle de la M\u00e9diterran\u00e9e, comme \u00e9voqu\u00e9e par Jean Grenier ou Baltasar Porcel, Albert Camus ou Predrag Matvejevic, \u00e0 savoir la mer qui distille les mythes, fabrique l&rsquo;aventure (Kavvadias, Ritsos), tisse les langues (St\u00e9ti\u00e9, G\u00fcrsel), ou d\u00e9route l&rsquo;histoire. L&rsquo;Italie, dans ce bouillon, et la Sicile en particulier, en sont le principal point d&rsquo;accroche. Toute l&rsquo;histoire de l&rsquo;Italie s&rsquo;est jou\u00e9e dans son sud, et une partie de l&rsquo;Europe aussi, d\u00e8s le Moren \u00c2ge, les Arabes, les Normands de Hauteville ou les Staufen de Fr\u00e9d\u00e9ric II, et les \u00e9v\u00e8nements de la derni\u00e8re guerre n&rsquo;\u00e9chappent pas \u00e0 cela.<\/p>\n<p>Mais surtout, \u00e0 la diff\u00e9rence de Joyce ou Melville, \u00e0 n&rsquo;en pas douter r\u00e9solument modernes, et inscrivant leurs \u0153uvres remarquables dans le sillage de la modernit\u00e9 : romantisme pour Melville, symbolisme ou futurisme pour Joyce, Stefano d&rsquo;Arrigo parvient \u00e0 une dimension encore au-del\u00e0. En effet, la modernit\u00e9, surtout lorsqu&rsquo;elle se confond avec l&rsquo;avant-garde, a tous les risques de tomber dans la d\u00e9mode et rares sont, finalement, les mouvements avant-gardistes qui parviennent \u00e0 fonder une forme qui ne soit pas dat\u00e9e ou irr\u00e9fragablement li\u00e9e \u00e0 une \u00e9poque d\u00e9finie. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs toute l&rsquo;histoire litt\u00e9raire ou artistique de la modernit\u00e9 : une succession de mouvement ayant certes produit des chefs-d\u2019\u0153uvres, mais condamn\u00e9s \u00e0 la mise en question par le mouvement suivant.<\/p>\n<p>Et finalement rares sont les imp\u00e9trants avant-gardistes qui r\u00e9ussissent, par leur travail sur la forme, \u00e0 proposer une \u0153uvre qui parvienne \u00e0 d\u00e9passer les temps et les modes, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 <em>concerner<\/em> le maximum de public ; dit autrement encore : \u00e0 faire co\u00efncider propos artistique et forme singuli\u00e8re de la meilleure mani\u00e8re.<\/p>\n<p>Les auteurs qui en appellent \u00e0 la tradition, non sans une consciente critique du monde, c&rsquo;est-\u00e0-dire sans non plus c\u00e9der \u00e0 la r\u00e9action, ne sont pas si courant dans le XXe si\u00e8cle, surtout avec cette amplitude litt\u00e9raire l\u00e0 : contre Joyce, Pessoa ou Kafka ; contre les Surr\u00e9alistes, Borges ou Faulkner. Malgr\u00e9 un certain anonymat, d&rsquo;Arrigo est assur\u00e9ment de cette trempe-l\u00e0.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3>Les personnages, ou le r\u00e9cit d&rsquo;\u00e9coute<\/h3>\n<p>Mais <em>Horcynus orca<\/em> est \u00e9galement un roman, un grand roman, qui porte un r\u00e9cit et des personnages. Ceux-ci sont nombreux, et portent chacun une part de la parole. Les personnages sont des accrocs, des virgules dans le tissu narratif, mais interviennent tr\u00e8s souvent comme intercesseurs (comme des accompagnateurs au d\u00e9veloppement du r\u00e9cit, typique du genre). Chacun \u00e0 sa mani\u00e8re, ils autorisent le d\u00e9veloppement d&rsquo;une dimension nouvelle du r\u00e9cit, allant chercher par la parole (le chant de l&rsquo;incantation) des univers subs\u00e9quents, tout comme dans la mer se frottent et se d\u00e9battent les masses d&rsquo;eau plus chaude ou d&rsquo;eau plus froide. Le r\u00e9cit dure quatre jour (en temps narratif) et ne parle que du retour de &lsquo;Ndrja \u00e0 son pays natal, puis son destin tragique dans la situation nouvelle (le monde nouveau) o\u00f9 il d\u00e9barque, marin sans embarcation, mais ces personnages parviennent \u00e0 monter en neige une myriades de r\u00e9cits (les courants et sous-courants des premi\u00e8res pages), et touchent \u00e0 toutes les dimensions de l&rsquo;humain, depuis les salades organiques, la croix de l&rsquo;honneur, le sang de la guerre, la nourriture, le monde de la p\u00eache, l&rsquo;amour (filial, nuptial), la sexualit\u00e9 (le d\u00e9sir \u00e9rotique, l&rsquo;identit\u00e9 corporelle, l&rsquo;homosexualit\u00e9, la transsexualit\u00e9), les dieux, les hommes et les b\u00eates, etc., et l&rsquo;\u00e9vidence du destin, le chant de la vieillesse et de la mort.<\/p>\n<p><em><strong>Les f\u00e9minotes, Mimi Nastasi, Ferdinando Curro&rsquo;, des personnages \u00e9clatants<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Les f\u00e9minotes, Mimi Nastasi, et la \u00ab\u00a0chiourme\u00a0\u00bb, repr\u00e9sentent, chacun \u00e0 sa mani\u00e8re, des personnages du temps pass\u00e9 bombard\u00e9s dans une situation intenable et, \u00e0 cet effet, contraints \u00e0 une adaptation violente, difficile, parfois contradictoire : comment faire tenir la m\u00e9moire anhistorique dans le monde de l&rsquo;histoire imp\u00e9riale (l&rsquo;histoire qui devient l&rsquo;unique machine \u00e0 enregistrer les \u00e9v\u00e8nements, priv\u00e9s de sort ou de mythe) ?<\/p>\n<p>Les f\u00e9minotes sont des femmes r\u00e9duites au c\u00e9libat du fait de la guerre et qui commercent ill\u00e9galement le sel sur des ferry-boats (ferribo\u00eetes) spectraux (et m\u00eame hant\u00e9s).<\/p>\n<p>Mimi Nastasi est un paralytique, un ancien du village qui soutient la th\u00e8se que f\u00e9minotes et f\u00e8res ont la m\u00eame origine, \u00e0 savoir : les sir\u00e8nes.<\/p>\n<p>Enfin Ferdinando Curro&rsquo;, qui est pr\u00e9sent tout au long du roman, incarne l&rsquo;\u00e2me de la communaut\u00e9 pass\u00e9e : avec trois de ses classards, il a disparu en mer lors d&rsquo;une p\u00eache \u00e9pique (leur harpon fich\u00e9 dans la b\u00eate les a tra\u00een\u00e9s jusqu&rsquo;\u00e0 Malte, voisine de la Sicile).<\/p>\n<p><em><strong>Le p\u00eacheur \u00e0 cheval, le soldat de toutes les arm\u00e9es, la m\u00e8re et la s\u0153ur de Sas\u00e0 Liconti, des personnages \u00e9clat\u00e9s<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Eux aussi sont des figures inoubliables, mais qui ne semblent pas avoir r\u00e9ussi \u00e0 passer le cap de la modernit\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire pour nous ici, n&rsquo;ont pas r\u00e9ussi \u00e0 transpercer la page d&rsquo;\u00e9criture.<\/p>\n<p>Le p\u00eacheur \u00e0 cheval est un malin qui r\u00e9cup\u00e8re les restes des carcasses \u00e9chou\u00e9s des diff\u00e9rentes cr\u00e9atures marines et en particulier des f\u00e8res, les fixe sur les flancs de son cheval et, \u00e0 force de poign\u00e9e de sel, parvient \u00e0 les vendre, itin\u00e9rant, pour du thon.<\/p>\n<p>Le soldat de toutes les arm\u00e9es et une esp\u00e8ce de vieux fou qui a r\u00e9cup\u00e9r\u00e9, lui aussi, des restes sur des cadavres : mais ce sont les diff\u00e9rents insignes et v\u00eatements militaires, sur des soldats morts de toutes les nationalit\u00e9s : italiens, allemands, anglais, am\u00e9ricains. Lui aussi, arlequin militaire, quelque chose de la d\u00e9sesp\u00e9rance il dit. Soldat inconnu moderne, renvers\u00e9, <em>arlequin\u00e9<\/em> en somme, il repr\u00e9sente le conflit absurde qui \u00e9chappe \u00e0 la raison des communaut\u00e9s locales : ce conflit n&rsquo;a pas de rapport avec les peuples qui pourtant servent \u00e0 sa bonne r\u00e9alisation.<\/p>\n<p>La m\u00e8re et la s\u0153ur de Sas\u00e0 Liconti sont deux femmes elles aussi d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es qui ont perdu contact avec leur fils et fr\u00e8re, probablement disparu \u00e0 la guerre, et qui ne parviennent absolument pas \u00e0 se faire \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e.<\/p>\n<p><em><strong>Cicina Circ\u00e8 et Luigi Orioles, sentinelles de la corruption<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Deux personnages sont \u00e0 la fois plus embl\u00e9matiques et contrast\u00e9s (pour ne pas dire contradictoires) : Ciccina Circ\u00e8, la f\u00e9e qui commande aux f\u00e8res, directement issue d&rsquo;Hom\u00e8re, qui permet \u00e0 &lsquo;Ndrja de traverser le d\u00e9troit, et se d\u00e9dommage par un acte d&rsquo;amour sous les Trois Palmes \u00e0 deux pas de Charybde ; et surtout Luigi Oriol\u00e8s, la t\u00eate pensante de la communaut\u00e9, le chef l\u00e9gitime, qui va n\u00e9gocier avec le Maltais suite au long monologue (d&rsquo;une centaine de pages) sur la situation.<\/p>\n<blockquote><p>Maintenant oui, maintenant oui, que nous sommes revenus aux temps anciens\u00a0\u00bb, allait disant Luigi Orioles, et les pellisquadres savaient que les temps enciens n&rsquo;\u00e9taient pas seulement les temps pass\u00e9s, mais aussi les temps futur.<\/p><\/blockquote>\n<p>C&rsquo;est lui qui dit, \u00e0 la fin du roman :<\/p>\n<blockquote><p>[Nous p\u00eacheurs] sommes gens qui luttons tout la vie contre l&rsquo;ennemi le plus barbare qui soit, la mer, [&#8230;], gens, en fin de compte, qui gagnons notre pain en suant du sang, sans jamais faire la charit\u00e9, laisse-moi te dire, qui vivons vivons et mourons en dignit\u00e9, sans devoir baisser les yeux en face de quiconque.<\/p><\/blockquote>\n<p><strong><em>Le Maltais, perfide agent de l&rsquo;Amgot<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Mais toute bonne trag\u00e9die a ses m\u00e9chants, qu&rsquo;il est souvent commode de faire remonter aux dieux. Dans le premier tableau du p\u00e8re de &lsquo;Ndrja (voir infra), les habitants se r\u00e9fugient sur l&rsquo;Antinammare pour se prot\u00e9ger des bombardements <em>et<\/em> du soleil. L&rsquo;image n&rsquo;est-elle pas assez \u00e9vidente ?<\/p>\n<p>Selon Orioles, \u00e0 qui les p\u00eacheurs devraient-ils bien pouvoir se soumettre ? Apr\u00e8s le fascisme, apr\u00e8s le nazisme, voici les anglo-am\u00e9ricains et leur Amgot<sup class='footnote'><a href='#fn-10954-9' id='fnref-10954-9' onclick='return fdfootnote_show(10954)'>9<\/a><\/sup>.<br \/>\nL&rsquo;Amgot, auquel s&rsquo;est virulemment oppos\u00e9 le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle pour la France (il appelle \u00ab\u00a0fausse monnaie\u00a0\u00bb les \u00ab\u00a0billets drapeau\u00a0\u00bb, mis en circulation en Normandie apr\u00e8s le d\u00e9barquement), repr\u00e9sente justement ce passage subtil entre souverainet\u00e9 et suzerainet\u00e9, au pr\u00e9texte de la guerre, i.e. d&rsquo;un \u00ab\u00a0saut qualitatif forc\u00e9\u00a0\u00bb, et c&rsquo;est cela que lamente Orioles, et c&rsquo;est cela la cause de la mort brutale et ironique du h\u00e9ros. Le premier, au lieu de retrouver une P\u00e9n\u00e9lode travestie (ou trahie) dans le pr\u00e9tendant Maltais, sera donc finalement bien le dernier.<\/p>\n<p><strong><em>Cambr\u00eca p\u00e8re et fils, l&rsquo;orque et les f\u00e8res ou l&rsquo;agonie du mythe, la passion narrative (les 1001 nuits)<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Enfin en effet, &lsquo;Ndrja Cambr\u00eca : le pr\u00e9nom \u00e9voque-t-il Andr\u00e9, p\u00eacheur et patron des p\u00eacheurs, le Protoklite ou premier appel\u00e9 par le Seigneur, et celui qui m\u00e8ne Simon (Pierre) \u00e0 J\u00e9sus ? Le nom \u00e9voque-t-il la p\u00e9riode g\u00e9ologique bien connue de l&rsquo;explosion des formes de vie dans l&rsquo;oc\u00e9an ? Peu importe la symbologie, ce ne sont finalement que des outils litt\u00e9raires.<\/p>\n<p>Le <em>nostos<\/em> caract\u00e9rise la premi\u00e8re partie permet ainsi \u00e0 &lsquo;Ndrja de recueillir la parole de ceux qu&rsquo;il croise dans son retour, \u00e0 pied, \u00e0 travers la Calabre et le d\u00e9troit de Messine ; fils de p\u00eacheur, et de cette communaut\u00e9 mise \u00e0 genoux par la guerre et la famine qui s&rsquo;ensuit, il passe d&rsquo;abord de portrait en portrait, portraits de personnages aussi singuliers que poignants (premi\u00e8re partie), puis il y a le portrait du p\u00e8re Caitanello, r\u00e9cent veuf \u00e0 deux doigts de l&rsquo;effritement mental (deuxi\u00e8me partie), puis l&rsquo;arriv\u00e9e, la description et les agissements de l&rsquo;orque dans le d\u00e9troit des deux mers, jusqu&rsquo;\u00e0 son agonie, et enfin l&rsquo;irruption du Maltais, petite frappe \u00e0 la solde des Anglo-am\u00e9ricains, qui enr\u00f4le Cambr\u00eca dans une r\u00e9gate en \u00e9change de la survie de ses fr\u00e8res p\u00eacheurs (par le \u00ab\u00a0don\u00a0\u00bb de l&rsquo;<em>orcarcasse<\/em>). Toute la fin est marqu\u00e9e depuis le monologue sur le promontoire par une forte intensit\u00e9 du d\u00e9sir du Maltais envers &lsquo;Ndrja, lequel par ailleurs se porte non sans peine au-devant de son propre sacrifice en faveur de la communaut\u00e9.<\/p>\n<p>C&rsquo;est la corruption, d\u00e9j\u00e0 lisible dans la d\u00e9mence du p\u00e8re, qu&rsquo;\u00e0 son retour &lsquo;Ndrja surprend dans un dialogue fictif avec sa femme bien aim\u00e9e, le magnifique th\u00e9\u00e2tre entre le Granvizir et l&rsquo;Acitana.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3>L&rsquo;intertextualit\u00e9 comme rem\u00e8de au destin<\/h3>\n<p>L&rsquo;intertextualit\u00e9 est pouss\u00e9e dans ce roman dans toutes ses dimensions jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;extr\u00eame. Le lien avec la mythologie, avec les \u0153uvres, modernes, le tressage des langues, les r\u00e9f\u00e9rences plus ou moins masqu\u00e9es, forment une langue totale, ce que Marco Trainito appelle une hyperlangue, un hyperr\u00e9cit.<\/p>\n<p>C&rsquo;est aussi au niveau de l&rsquo;\u0153uvre m\u00eame darrigienne, depuis le <em>Code sicilien<\/em>, en passant par les <em>Fatti della fera<\/em> que sa puissance se r\u00e9v\u00e8le.<\/p>\n<p>Un \u00e9pisode est particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9lateur, et d\u00e9coule litt\u00e9ralement des 1001 nuits, du r\u00e9cit mill\u00e9unien ou sh\u00e9h\u00e9razadien, incarnation typique du r\u00e9cit ench\u00e2ssant (<em>D\u00e9cam\u00e9ron<\/em>, <em>Manuscrit trouv\u00e9 \u00e0 Saragosse<\/em>). Tout le roman de l&rsquo;orque op\u00e8re sur ce mod\u00e8le, mais il est un passage particuli\u00e8rement int\u00e9ressant, celui qui suit la reconnaissance de &lsquo;Ndrja par son p\u00e8re (le n\u0153ud du <em>nostos<\/em>).<\/p>\n<p>Caitanello d\u00e9bute ainsi un nouveau r\u00e9cit, r\u00e9cit qui est d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent dans la premi\u00e8re version du roman, <em>I fatti della fera<\/em>, r\u00e9cit qui dans le livre s&rsquo;\u00e9tend sur une centaine de page, et qui consiste en une s\u00e9rie de tableaux, imagin\u00e9s par son p\u00e8re, retra\u00e7ant all\u00e9goriquement le destin des p\u00eacheurs, esp\u00e8ce de livre dans le livre, embl\u00e8me abyme.<\/p>\n<blockquote><p>Deux petites paroles, deux petits paroles, sur un sujet personnel, intime, et il y mit le ciel, la terre et la mer, les humains et les animaux, deux petites paroles, et on commen\u00e7a rien moins que par un soleil, un soleil d&rsquo;ao\u00fbt qui br\u00fblait dans un ciel tr\u00e8s bas et lourd, au-dessus du d\u00e9troit.<\/p>\n<p>Deux petites paroles, et il raconta l&rsquo;archalam\u00e8que, les mille et une nuits.<\/p><\/blockquote>\n<p>S&rsquo;ensuivent alors neuf tableaux qu&rsquo;on peut r\u00e9sumer rapidement :<\/p>\n<blockquote><p>\u2022 le soleil du 17 ao\u00fbt : les habitants (cariddoti) se r\u00e9fugient sur l&rsquo;Antinnammare pour lui \u00e9chapper, ainsi qu&rsquo;aux bombardements ;<br \/>\n \u2022la guerre et le soleil consid\u00e9r\u00e9s amants, la guerre \u00e9tant une vieille et laide prostitu\u00e9e aim\u00e9e du soleil ;<br \/>\n\u2022 teichoscopie o\u00f9 l&rsquo;on voit passer des groupes nombreux de nombreux dauphins d&rsquo;autres r\u00e9gions (histoire de Pelorus Jack)<br \/>\n\u2022 sirocco fort qui provoque une mer d&rsquo;espadons, et cons\u00e9quent massacre par les f\u00e8res<br \/>\n\u2022 toute la famille Castorina, parents et trois enfants, d\u00e9cim\u00e9s par une bombe, les f\u00e8res jouissant du paysage depuis la mer<br \/>\n\u2022 les f\u00e8res occupent encore plus d&rsquo;espace maritime car on raconte l&rsquo;histoire de la mort de Ferdinando Curr\u00f2, dit No\u00e9, mis\u00e9rable et indigne \u00e0 leurs yeux, dans son suicide avec ses trois camarades nonnag\u00e9naires<br \/>\n\u2022 tableau sur la famine \u00e0 visage de f\u00e8re (<i>famera<\/i>, <i>ferame<\/i>), avec trois sous-sections : le suicide des quatre nonag\u00e9naires caus\u00e9 par l&rsquo;horrible Ferame ; apparition de deux marchands de poisson venus des enfers venus r\u00e9clamer en vain l&rsquo;espadon, mais qui mangent pourtant la viande (maudite) de f\u00e8re ; les m\u00e8resdefamille sont les premi\u00e8res \u00e0 s&rsquo;abaisser \u00e0 manger de la f\u00e8re.<br \/>\n\u2022 vision catastrophique, triomphe de la Ferame : six marins assassin\u00e9s assis \u00e0 une table appr\u00eat\u00e9e comme pour un banquet ; la t\u00eate de dauphin tr\u00f4nant sur la table (ici &lsquo;Ndrja somnole, en dormiveille dans le chant du p\u00e8re, qui lui donne \u00e0 sentir et manger de la cervelle de f\u00e8re cuite dans le vinaigre ; l&rsquo;\u0153il mort de Paolo Castorina<br \/>\n\u2022 long chant m\u00ealant la tentative t\u00e9m\u00e9raire de Caitanello de sortir dans cette mer roncevalli\u00e8ne (par r\u00e9f\u00e9rence d&rsquo;Agramant, chef sarrasin du <em>Roland furieux<\/em>), ses exploits en mer, la col\u00e8re au retour contre ses camarades ingrats, le traitement de la charogne de f\u00e8re, la paix avec les pellisquadres, la fin du chant du p\u00e8re\n<\/p><\/blockquote>\n<p>On voit dans cette s\u00e9rie de tableaux une imitation (sans vouloir insister) du Chemin de croix, abr\u00e9g\u00e9, ab\u00eem\u00e9, qui scande le roman<sup class='footnote'><a href='#fn-10954-10' id='fnref-10954-10' onclick='return fdfootnote_show(10954)'>10<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>Eh bien on retrouve cette facult\u00e9 de la mise en abyme dans tout le roman, avec de multiples allusions et r\u00e9f\u00e9rences qui sont la transposition au  niveau narratif de l&rsquo;inventivit\u00e9 lexicale et syntaxique ; tout ceci formant un multivers narratif complexe et gargantuesque n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que le langage de l&rsquo;eau, dont le grand roman se fait le porte-parole, culminant dans cette \u00e9trange et envo\u00fbtant chant des abysses.<\/p>\n<p><center>&#038;<\/center><\/p>\n<p>Nous lecteurs francophones ou francophiles qui lirons pour la premi\u00e8re fois <em>Horcynus orca<\/em> en fran\u00e7ais, nous qui sommes chanceux et heureux de cela, nous savons aussi, depuis 1943, et pr\u00e9cis\u00e9ment aujourd&rsquo;hui m\u00eame, ce que signifie la vitalit\u00e9 et la souverainet\u00e9 des territoires, et quelle est le prix \u00e0 payer dans leur lib\u00e9ration forcen\u00e9e. Nous, aujourd&rsquo;hui, lecteur \u00e9bahis et ravis par la langue de d&rsquo;Arrigo, nous sommes \u00e9galement conscients du risque de la suzerainet\u00e9 ind\u00e9fectible, injuste et meurtri\u00e8re. L\u00e0 o\u00f9 s&rsquo;effiloche la communaut\u00e9 sociale et politique.<\/p>\n<p>C\u2019est bien triste \u00e0 dire, et c&rsquo;est malheureux de saisir, avec l&rsquo;effroi du recul, la stupefaction du moment, la finesse et la lucidit\u00e9 de d&rsquo;Arrigo&#8230; mais il semble bien qu&rsquo;il avait vu juste, et le meurtre de &lsquo;Ndrja par le hasard, la b\u00eatise faite sentinelle lors de l&rsquo;entra\u00eenement de la r\u00e9gate de son destin, fait de lui un chevalier tragique, path\u00e9tique, un Roland ab\u00eem\u00e9, et rend sa lice d\u00e9risoire, son id\u00e9al fan\u00e9.<\/p>\n<p>Mais apr\u00e8s tout, ce qui est transpire de ce geste esth\u00e9tique tragique &#8212; loin des jeux de mots et des gauloiseries, le texte (et c&rsquo;est d&rsquo;autant plus sensible au regard du <em>Code sicilien<\/em> qui le pr\u00e9c\u00e8de), c&rsquo;est que tout ce qui int\u00e9resse d&rsquo;Arrigo dans son geste : une forme nemesis.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class='footnotes' id='footnotes-10954'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-10954-1'> <em>Cicirella<\/em> : <em>Chichirelle<\/em> (faute de mieux : poussinette d&rsquo;apr\u00e8s C\u00e9line Leroy, pitchounette d&rsquo;apr\u00e8s Emanuela Schiano di Pepe, mais il existe une poutine en nissart), qui \u00ab comme on sait, est la nonat, la lactaison de l&rsquo;anguille myst\u00e9rieuse, \u00e0 peine, quelques semaines \u00e0 peine n\u00e9e, et si la nonat se prend \u00e0 pleins doigts et telle qu&rsquo;elle est, crue, bien crue ou arros\u00e9e de quelque goutte de citron, on la met en bouche et on l&rsquo;avale, la poutine, si on ne l&rsquo;avale pas, elle fond dans la bouche, la croquer serait un sacril\u00e8ge. \u00bb <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-10954-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-10954-2'> Appara\u00eet une fois une seule le mot <em>Orcyn\u00f9s<\/em>, mais plus de soixante fois l&rsquo;adjectif n\u00e9ologisme <em>orcinuso\/a<\/em>. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-10954-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-10954-3'> Antonio Moresco, <em>Canti del caos<\/em>, Mondadori, 2009, p. 9 <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-10954-3'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-10954-4'> D&rsquo;ailleurs il revendique ce vice ; dans son \u00e9dition des <a href=\"http:\/\/www.lenouvelattila.fr\/aventures-dun-romancier-atonal\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\"><em>Aventures d&rsquo;un romancier atonal<\/em> d&rsquo;Alberto Laiseca<\/a>, il dresse la liste des \u00ab chefs-d&rsquo;\u0153uvre illisibles de plus de 500 pages, \u00e0 para\u00eetre chez Attila au cours des prochains si\u00e8cles \u00bb. Parmi lesquels <i>Los Sorias<\/i> de Laiseca, justement, le livre de Moresco, le livre de d&rsquo;Arrigo, et encore dix d&rsquo;autres. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-10954-4'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-10954-5'> Antoine Volodine, <em>Terminus radieux<\/em>, Le Seuil, 2014, 611 pages. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-10954-5'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-10954-6'> Pierre Senges, <em>Achab (s\u00e9quelles)<\/em>, Verticales, 2015, plus de 625 pages. Leurs reconnaissances respectives (prix M\u00e9dicis pour le premier, prix Wepler pour le second) d\u00e9montre qu&rsquo;on peut aussi attirer le lecteur dans ces \u0153uvres riches et baroques. Bien s\u00fbr il se publie toujours de gros livres, chez Yann Moix, chez Laurent Binet, chez Aur\u00e9lien Bellanger, chez plein d&rsquo;auteurs qui nous paraissent \u2014 et leur livres \u2014 d&rsquo;une autre trempe : non pas des livres \u00e9piques, des livres au souffle dense ou \u00e0 la parole rare. <em>Horcynus orca<\/em>, au contraire, est un livre qui revendique cette ambition, un livre conscient de sa monstruosit\u00e9. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-10954-6'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-10954-7'> Cet aspect est d\u00e9velopp\u00e9 dans <em>Lignes de cr\u00eate<\/em> (in <em>La litt\u00e9rature inqui\u00e8te III<\/em>). <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-10954-7'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-10954-8'> En 1975, avec \u00ab\u00a0la disparition des lucioles\u00a0\u00bb (<em>Il vuoto del potere in Italia<\/em>) pour ne citer qu&rsquo;un texte c\u00e9l\u00e8bre, Pasolini enracinait la n\u00e9cessit\u00e9 du rebond \u00e0 un retour aux sources \u2014 on pourrait l&rsquo;appeler le \u00ab\u00a0r\u00e9flexe de la truite\u00a0\u00bb \u2014 tandis que de Seta avait, dans les ann\u00e9es 50, film\u00e9 les derniers \u00e9tats de l&rsquo;ancien monde sous la forme des bandits sardes ou des p\u00eacheurs d&rsquo;espadon du d\u00e9troit&#8230; <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-10954-8'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-10954-9'> Le plus simple est de citer extensivement <em>Wikip\u00e9dia<\/em> : \u00ab\u00a0C&rsquo;est la Sicile qui est le premier territoire administr\u00e9 par l&rsquo;AMGOT, le reste de l&rsquo;Italie suit avec la progression des forces alli\u00e9es.<br \/>\nEn Italie, l&rsquo;AMGOT d\u00e9pend du quartier g\u00e9n\u00e9ral des Arm\u00e9es alli\u00e9es en Italie, \u00e0 la t\u00eate desquelles se trouvait le g\u00e9n\u00e9ral Harold Alexander, qui en sa qualit\u00e9 de chef supr\u00eame de l&rsquo;arm\u00e9e \u00e9tait aussi gouverneur militaire des zones occup\u00e9es. Imm\u00e9diatement au-dessous de lui se trouve le major-g\u00e9n\u00e9ral Francis Rodd, flanqu\u00e9 du Commodore Howard Hartwell James Benson et du colonel Charles Poletti, remplac\u00e9 ensuite par le colonel Chapman.<br \/>\nQuand est sign\u00e9 le \u00ab Long Armistice \u00bb du 29 septembre 1943, l&rsquo;AMGOT est charg\u00e9e d&rsquo;administrer tout le territoire italien aux mains des Alli\u00e9s, sauf la Sardaigne et les provinces de Lecce, de Brindisi, de Bari et de Tarente, assign\u00e9es par les Alli\u00e9s le 19 septembre 1943 au Royaume du sud. Par la suite, avec la restitution des territoires au gouvernement italien, subordonn\u00e9 de toute fa\u00e7on \u00e0 la surveillance de la Commission de contr\u00f4le Alli\u00e9e (CCA), cr\u00e9\u00e9e le 11 f\u00e9vrier 1944, sa comp\u00e9tence se limite \u00e0 Naples, aux zones proches du front et \u00e0 celles qui pr\u00e9sentaient un int\u00e9r\u00eat militaire particulier.<br \/>\nUn des aspects les plus n\u00e9gatifs de l&rsquo;administration alli\u00e9e pour l&rsquo;Italie fut l&rsquo;\u00e9mission massive de pr\u00e9tendues AM-Lires, qui provoqu\u00e8rent une perte de valeur de la lire au profit du dollar et de la livre. Ce qui d\u00e9sormais s&rsquo;appelle AMG continue alors d&rsquo;exercer son autorit\u00e9 en Italie, formant maintenant un tout avec la CCA jusqu&rsquo;au 31 d\u00e9cembre 1945. Un cas particulier est celui de la Zone A du futur Territoire libre de Trieste, ainsi d\u00e9nomm\u00e9 \u00e0 partir de 1947, o\u00f9, apr\u00e8s que le 9 juin 1945 les forces anglo-am\u00e9ricaines se substituent aux Yougoslaves, est \u00e9tabli le 12 juin un gouvernement de l&rsquo;AMG qui reste en place jusqu&rsquo;au passage de la Zone \u00e0 l&rsquo;Italie le 26 octobre 1954.\u00a0\u00bb <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-10954-9'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-10954-10'> On pourrait d&rsquo;ailleurs bien voir quatorze stations : les neuf tableaux, plus les trois sous-tableaux du septi\u00e8me, l&rsquo;interm\u00e8de narratif de &lsquo;Ndrja somnolant, ce qui fait treize ; et qui sait, le roman comme quartozi\u00e8me (J\u00e9sus confi\u00e9 au s\u00e9pulcre) ? <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-10954-10'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Note synth\u00e9tique sur Horcynus orca, qui dev(r)ait para\u00eetre dans Dans la dition, quatri\u00e8me volume de La litt\u00e9rature inqui\u00e8te&#8230; &nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Tre volte il f\u00e9 girar con tutte l\u2019acque; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;e la quarta levar la poppa in suso &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;e la prora ire in gi\u00f9, com\u2019altrui piacque, &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;infin ch\u2019il mar fu sopra noi richiuso &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&#8212; Dante Alighieri &nbsp;&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[30],"tags":[2882,1115,2883,3423,553,2879,2884,3420,2569,3083,2561,2880,3020,1204,1127,2521,201,3085,1552,2437,384,303,534,3419,3422,320,1551,1972,2885,3084,2639,3125,2530,3417,2392,2642,387,709,3421,1213,1011,2881,1169,3418,1531],"class_list":["post-10954","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-critique-chronique","tag-achab-sequelles","tag-albert-camus","tag-alberto-laiseca","tag-andre","tag-antoine-volodine","tag-antonio-moresco","tag-aventures-dun-romancier-atonal","tag-baltasar-porcel","tag-benoit-virot","tag-brigades-rouges","tag-calabre","tag-canti-del-caos","tag-dante-alighieri","tag-elio-vittorini","tag-enrique-vila-matas","tag-fernando-pessoa","tag-franz-kafka","tag-herman-melville","tag-homere","tag-horcynus-orca","tag-inquietude","tag-italie","tag-james-joyce","tag-jean-grenier","tag-jesus-de-nazareth","tag-jorge-luis-borges","tag-lodyssee","tag-la-litterature-inquiete","tag-las-sorias","tag-moby-dick","tag-nedim-gursel","tag-nikos-kavvadias","tag-pier-paolo-pasolini","tag-pierre-bayard","tag-pierre-senges","tag-predrag-matvejevic","tag-salah-stetie","tag-sicile","tag-simon-pierre","tag-stefano-darrigo","tag-surrealistes","tag-terminus-radieux","tag-ulysse","tag-vittorio-de-seta","tag-william-faulkner"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10954","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10954"}],"version-history":[{"count":76,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10954\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":18748,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10954\/revisions\/18748"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10954"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=10954"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=10954"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}