{"id":10077,"date":"2015-05-28T16:09:28","date_gmt":"2015-05-28T14:09:28","guid":{"rendered":"http:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/?p=10077"},"modified":"2024-03-16T13:10:16","modified_gmt":"2024-03-16T11:10:16","slug":"sur-farigoule-bastard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/sur-farigoule-bastard\/","title":{"rendered":"Sur \/Farigoule Bastard\/"},"content":{"rendered":"<p><font size=\"1\">Texte publi\u00e9 sur <a href=\"http:\/\/www.remue.net\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Remue.net<\/a>, \u00ab\u00a0en trois temps\u00a0\u00bb, gr\u00e2ce \u00e0 Gu\u00e9na\u00ebl Boutouillet, que je remercie.<\/font><br \/>\n<br ><\/p>\n<h2>1. Origine et gen\u00e8se de FB<\/h2>\n<p>Farigoule Bastard est n\u00e9 sur les r\u00e9seaux sociaux, je vais de suite y revenir, mais d\u00e8s auparavant une premi\u00e8re fois dans le <i>r\u00e9el<\/i>.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une soir\u00e9e de l\u2019association La Comm\u00e8re, dans l\u2019extr\u00eame sud de la Dr\u00f4me et les marches de Farigoule-personnage que celui-ci est n\u00e9. La Comm\u00e8re s\u2019incarne par des personnages, des mannequins grandeur r\u00e9elle, dispos\u00e9s dans le village (coins de rue, balcons) et relaie les nouvelles du pays. Elle organise \u00e9galement une soir\u00e9e annuelle, avec diff\u00e9rentes animations, balades, stands. On \u00e9tait \u00e0 la salle des f\u00eates dudit village, Sahune. Je suis all\u00e9 fumer une cigarette sur la terrasse, et l\u00e0 fumait \u00e9galement une jeune femme. Devisant avec elle, elle m\u2019apprend qu\u2019elle est berg\u00e8re<sup class='footnote'><a href='#fn-10077-1' id='fnref-10077-1' onclick='return fdfootnote_show(10077)'>1<\/a><\/sup>. Je lui dis que je suis botaniste et elle me demande si je connais une plante dont raffolent les b\u00eates et que les anciens appellent la <i>farigoule b\u00e2tarde<\/i>. Je ne la connaissais pas. Apr\u00e8s bien des recherches sur les diff\u00e9rents sites et dans les diff\u00e9rents ouvrages traitant de taxinomie populaire, je n\u2019ai jamais trouv\u00e9 de mention de la \u00ab\u00a0farigoule b\u00e2tarde\u00a0\u00bb. Farigoule, en patois proven\u00e7al, c\u2019est le thym. Si le thym est b\u00e2tard, c\u2019est qu\u2019on a affaire \u00e0 une esp\u00e8ce ressemblant au thym. Soit d\u2019un point de vue morphologique (badasse, marjolaine par exemple) soit d\u2019un point de vue biologique (les autres esp\u00e8ces du genre <i>Thymus<\/i> sont les serpolets, qui sont tr\u00e8s nombreux et relativement difficiles \u00e0 distinguer les uns les autres \u2014 et plusieurs sont tr\u00e8s courants dans la r\u00e9gion).<br class=\"autobr\" \/><br \/>\nLe nom, ou <i>binom<\/i>, au sens linn\u00e9en du terme, est rest\u00e9, et j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 le trouver pertinent du point de vue de la fiction, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il commen\u00e7ait \u00e0 <i>donner<\/i>. Farigoule Bastard est ainsi arriv\u00e9, comme un binom, au sens patronymique et administratif du terme \u2014 Bastard \u00e9tant un nom de famille r\u00e9pandu un peu partout en France<sup class='footnote'><a href='#fn-10077-2' id='fnref-10077-2' onclick='return fdfootnote_show(10077)'>2<\/a><\/sup>.<br class=\"autobr\" \/><br \/>\nPoussant cette fronti\u00e8re \u00e0 son bout, j\u2019ai m\u00eame chang\u00e9 mon nom sur Facebook en Farigoule Bastard, pour \u00e9crire quelques statuts inspir\u00e9s de Haute-Provence\u00a0: de thym et de moyenne montagne. Certains amis se sont interrog\u00e9s<sup class='footnote'><a href='#fn-10077-3' id='fnref-10077-3' onclick='return fdfootnote_show(10077)'>3<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>De l\u00e0 l\u2019id\u00e9e de d\u00e9velopper ce personnage, de nom Bastard, de surnom Farigoule (pr\u00e9nom Jean-Louis), qui passera par son propre canal\u00a0: une page Facebook par exemple. Dans le m\u00eame temps, j\u2019entre en contact avec Anthony Poiraudeau et nous convenons d\u2019une s\u00e9rie de textes pour <i><a class=\"spip_out\" href=\"http:\/\/leconvoidesglossolales.blogspot.fr\/\" rel=\"external\">Le convoi des glossolales<\/a><\/i>. Farigoule intervient alors, et, pour une dur\u00e9e ind\u00e9termin\u00e9e, je c\u00e8de \u00e0 Farigoule qui impose son arbitraire \u00e0 l\u2019ensemble de l\u2019\u00e9criture. C\u2019est un peu comme si Farigoule avait \u00e9t\u00e9, par mon entremise, en r\u00e9sidence dans le <i>Convoi<\/i>.<\/p>\n<p>Dans le <i>Convoi<\/i> on a la possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre auteur contraint ou non (et donc affranchi). La contrainte d\u2019un paragraphe vaut pour tous, mais l\u2019auteur contraint s\u2019impose une r\u00e9currence. Dans ce contexte, Farigoule est intervenu de mani\u00e8re hebdomadaire, le vendredi, parce que, disait-il, \u00ab\u00a0c\u2019est le jour du poisson\u00a0\u00bb (?).<br class=\"autobr\" \/><br \/>\nEt c\u2019est ainsi que chaque jeudi soir, je livrais au Convoi le \u00ab\u00a0Farigoule\u00a0\u00bb du vendredi, et ce durant neuf mois entre 2011 et 2012. Et c\u2019est ainsi que le r\u00e9cit s\u2019est construit, pas \u00e0 pas, dans le flux de l\u2019internet, sur la base d\u2019une rencontre r\u00e9elle, et par le biais d\u2019une fiction incarn\u00e9e en langage.<\/p>\n<blockquote><p><strong><i>Extrait (Chapitre VIII, page 31)<\/i><\/strong><br class=\"autobr\" \/><br \/>\nLes pieds de Farigoule Bastard ne trempent pas, mais s\u2019\u00e9vertuent, et se campent ou se frottent tout contre le monde qui n\u2019est pas rond, mais complexe polygone de faces et leurs revers, poches toujours r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, ralentissements d\u00e9tours renversements. \u00c0 quoi peut bien servir la mesure On ne conna\u00eet pas les sous-sols les<br class=\"autobr\" \/> niches &amp; alc\u00f4ves les avens et les plissures il pense. Le monde il est infini Comment veux-tu savoir les chiffres il pense, ahanant. Dans les interstices de ce cairn il y a un monde des fissures des cavit\u00e9s des zones d\u2019air sans contact parce que rien n\u2019est droit ni rigide pareil au froiss\u00e9 du corps pareil \u00e0 tout ce qui demande un<br class=\"autobr\" \/> nom Espacement est s\u00e9paration. L\u2019espace est possible rencontre &amp; rencontre est juste agencement. Quelques m\u00e8tres \u00e0 vol d\u2019oiseau pour ramasser les d\u00e9bris de la Vieille. Mais vol d\u2019oiseau\u00a0? Tout ce qui rampe comme Moi et les vers les pourceaux les plus beaux \u00e9talons &amp; les cloportes, nous, tous autant, c\u2019est\u00a0: Un pied devant l\u2019Autre. C\u2019est\u00a0: (1) par (1). Je ne sais pas m\u00eame si j\u2019y arriverai, peut-\u00eatre que cent m\u00e8tres Presque je renifle un fumet de<br class=\"autobr\" \/> marmite \u00e9teinte de peu Une maison Une femme Un syst\u00e8me Mais qui sait si jamais je pourrai me pr\u00e9senter au seuil toquer gaillardement peut-\u00eatre appeler sourire faire face. Une poign\u00e9e d\u2019herbes est tellement loin d\u00e9j\u00e0. Soupire, Farigoule.<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<h2>2. Domestication du bastard<\/h2>\n<h3>a. Structure originelle du livre<\/h3>\n<p>\u00c0 l\u2019origine, apr\u00e8s le d\u00e9ploiement dans le <i>Convoi<\/i>, le texte global fut repris sur mon propre site, o\u00f9 il fut alors question d\u2019une premi\u00e8re mise en forme de second niveau (au niveau du texte, et plus au niveau du contenu<sup class='footnote'><a href='#fn-10077-4' id='fnref-10077-4' onclick='return fdfootnote_show(10077)'>4<\/a><\/sup>). Cette nouvelle mouture (qualifi\u00e9e de geste, alors) \u00e9tait constitu\u00e9e de trois parties (trois cycles)\u00a0; il y avait des chapitres num\u00e9rot\u00e9s de romain \u2014 mais certains de ces chiffres \u00e9taient invers\u00e9s (ou mal \u00e9crits, ou incoh\u00e9rents ou erron\u00e9s\u00a0: VIX, IVII, IXX par exemple)\u00a0; d\u2019autres chapitres, les chapitre cinq, dix, quinze, etc., \u00e9taient eux num\u00e9rot\u00e9s en chiffres arabes, et constituaient une biasse de correspondances, elle-m\u00eame double\u00a0: trois lettres de Farigoule Bastard et d\u2019autres personnages du r\u00e9cit, et trois lettres de voyageurs \u00e9gar\u00e9s, de migrants totalement ext\u00e9rieurs au r\u00e9cit\u00a0; il y avait des chapitres class\u00e9s par lettre, de A \u00e0 E, portraits plus ou moins po\u00e9tiques de Farigoule Bastard\u00a0; il y avait enfin, \u00e0 la fin de chaque cycle un long po\u00e8me d\u2019une page dense, de Farigoule Bastard, d\u00e9velopp\u00e9 en rhizome depuis une citation d\u2019un auteur existant, sur lequel \u2014 \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u2014 je n\u2019avais jamais \u00e9crit et le regrettais\u00a0: Roubaud, Roche, Volodine.<\/p>\n<p>Comme on voit cette structure \u00e9tait plus que complexe et destin\u00e9e \u00e0 perdre \u00e0 l\u2019envi le lecteur. Or le texte \u00e9tant d\u00e9j\u00e0 ardu, il a fallu \u00e9monder un peu les frisottis de ce bouillonnement.<br \/>\n<br ><\/p>\n<h3>b. L\u2019\u00e9diteur et l\u2019\u00e9dition<\/h3>\n<p>J\u2019ai envoy\u00e9 le texte ainsi harnach\u00e9 \u00e0 quelques \u00e9diteurs choisis (je savais que ce texte n\u2019\u00e9tait pas pour tous), et pratiquement tous m\u2019ont r\u00e9pondu positivement quant \u00e0 la qualit\u00e9 intrins\u00e8que\u00a0; un seul a toutefois bien voulu s\u2019y atteler, Beno\u00eet Virot, alors aux \u00e9ditions Attila, aujourd\u2019hui au nouvel Attila. Le texte fut pr\u00eat \u00e0 \u00eatre publi\u00e9 en 2013-2014, mais la scission de la maison Attila a contraint \u00e0 le repousser, ce qui est une bonne chose. Le texte, d\u00e9cant\u00e9, a permis qu\u2019on le travaille plus tranquillement, et sereinement. Il n\u2019a pas trop mouft\u00e9.<\/p>\n<p>Premi\u00e8re chose, BV refuse une telle structure\u00a0: les chapitres po\u00e9tiques sont \u00e9vacu\u00e9s (<a class=\"spip_out\" href=\"http:\/\/www.mathieubrosseau.com\/spip.php?article111\" rel=\"external\">ils ont \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s par Mathieu Brosseau sur son site Plexus-S<\/a>)\u00a0; les lettres des migrants \u00e9galement (n\u2019ont rien \u00e0 faire l\u00e0). On r\u00e9organise \u00e9galement l\u2019ordre des chapitres, afin de balancer les chapitres \u201cr\u00e9els\u201d des chapitres \u201cr\u00eav\u00e9s\u201d.<\/p>\n<p>Et, chose \u00e9trange, on ajoute deux \u00e9l\u00e9ments\u00a0: un chapitre o\u00f9 serait une chanson, le chapitre trente-trois. Deux chapitres sont \u00e9crits, dans le va-et-vient et le temps dispers\u00e9s, dans la confusion des versions, un 33 et un XXXIII, et ils seront finalement m\u00eal\u00e9s.<\/p>\n<p>L\u2019autre \u00e9l\u00e9ment, suite \u00e0 une demande singuli\u00e8re de la part de BV \u00e0 BV, celle de composer pour l\u2019occasion une chanson. J\u2019ai \u00e9crit des chansons, par le pass\u00e9, dont le ton et la forme sonnaient justement avec ce genre de r\u00e9cit, des histoires de ruisseaux, d\u2019hirondelles (elles ont le ventre blanc) ou de martinets (ils sont noirs faucille), d\u2019amours d\u00e9\u00e7ues et d\u2019aulx. Beno\u00eet les a entendues. J\u2019ai donc \u00e9crit <i>Le couteau<\/i>, car c\u2019est bel et bien le c\u0153ur du r\u00e9cit, sur la base d\u2019un morceau que j\u2019avais abandonn\u00e9 (vous savez qu\u2019on \u00e9crit des choses, et puis elles ne tiennent pas dans le temps, trop fragiles, ou vous changez, et elles s\u2019\u00e9tiolent et meurent, petits ombilics racornis \u00e0 vue d\u2019\u0153il).<br class=\"autobr\" \/><br \/>\nDans le chapitre trente-trois il est question d\u2019une chanson.<\/p>\n<blockquote><p>Extrait (Chapitre trente-trois, version in\u00e9dite, feuillets 84-85)<br \/>\nElle a ferm\u00e9 les battants des fen\u00eatres. Elle a d\u00e9pos\u00e9 le voile et d\u00e9fait son chignon. Elle a froiss\u00e9 le tilleul, et jet\u00e9 des \u00e9pices dans le petit feu. Elle a infus\u00e9 le thym avec la sarriette, p\u00e9tri les p\u00e2tes de lierre et \u00e9cras\u00e9 dans le mortier les siliques de v\u00e9lar m\u00e9lang\u00e9es avec les ak\u00e8nes du s\u00e9s\u00e9li et du bupl\u00e8vre.<\/p>\n<p>Elle a \u00e9puis\u00e9 l\u2019aristoloche.<\/p>\n<p>Elle a pos\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle la cuiller d\u2019argent.<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0 la boucane a envahi la pi\u00e8ce, nourrit les angles. Les lumi\u00e8res sont baveuses, flout\u00e9es par l\u2019exc\u00e8s de suie. Les formes chancelantes, et les sons \u00e9touff\u00e9s. Elle peut alors l\u00e2cher la bride de la raison, \u00e0 son aise.<\/p>\n<p>Elle tremble, vieille carne, et se raidit d\u2019un coup, puis tremble \u00e0 nouveau. Ce man\u00e8ge se poursuit encore et \u00e0 chaque fois plus brusque. On dirait qu\u2019elle rajeunit et, si elle dansait, ce serait de ces danses des terres arides, o\u00f9 des femmes ensorcel\u00e9es d\u00e9vident leurs gestes \u00e0 la mani\u00e8re des bestes, leurs yeux devenus chas.<\/p>\n<p>Les siens sont r\u00e9vuls\u00e9s, rougies par l\u2019air vici\u00e9, sa bouche est soudain p\u00e2teuse. Il faut une langue de terre pour dire ce qu\u2019il advient. L\u00e9cher serait plus proche que le langage, du reste. Son insomnie prend racine ici, dans un subit d\u00e9r\u00e8glement des lumi\u00e8res. Les cordes se m\u00ealent, et les trames s\u2019\u00e9puisent comme neige au sol. La voix se d\u00e9noue.<\/p>\n<p>Un son comme au travers d\u2019une porte de ch\u00eane, pleine de visserie et large d\u2019une paume, dont la clef est d\u00e9finitivement paum\u00e9e. Un son rauque et scarieux s\u2019\u00e9l\u00e8ve du bouquet de caieux, et s\u2019effiloche enfin en hoquets et chuintements. Elle d\u00e9roule des paysages.<\/p>\n<p>Il y a une ville, une vraie ville, une ville en vrai, en plein, avec des costumes, des odeurs de cuisine, des chaleurs, des mis\u00e8res, des lumi\u00e8res, des objets infinis entass\u00e9s sur d\u2019infinies limandes.<\/p>\n<p>Il y a une montagne, un grand d\u00e9v\u00e8s d\u00e9nud\u00e9, parsem\u00e9 de boustrigas, de clapas, de failles et d\u2019avens et peut-\u00eatre une sente tortueuse. Quelques arbres d\u00e9charn\u00e9s, d\u00e9jet\u00e9s, en qu\u00eate de soleil ou de terreau plus cl\u00e9ments, miment, arthritiques.<\/p>\n<p>Dans les deux tableaux il est l\u00e0. Ombre allong\u00e9e et claudiquante, elle semble chercher chemin. Pourtant non, elle sait tr\u00e8s bien o\u00f9 elle va. Elle passe.<\/p><\/blockquote>\n<p><br ><\/p>\n<h2>3. Envo\u00fbtement<\/h2>\n<h3>a. Possession r\u00e9currente<\/h3>\n<p>Comme dit pr\u00e9c\u00e9demment, <i>Farigoule Bastard<\/i> est n\u00e9 du d\u00e9sir de feuilleton au sein du <i>Convoi des Glossolales<\/i>. Cette r\u00e9currence (hebdomadaire) est le fait, au d\u00e9part, du bon plaisir de l\u2019auteur, celui de s\u2019adonner au d\u00e9veloppement pratiquement al\u00e9atoire, comme au fil de l\u2019eau, d\u2019un noyau narratif vers son \u00e9panouissement. Tr\u00e8s sensible \u00e0 la structure singuli\u00e8re de la revue (aujourd\u2019hui on dirait la s\u00e9rie), et nourri en partie \u00e0 elle, je me suis donc lanc\u00e9 dans l\u2019aventure de poursuivre une histoire \u00e0 partir de ce simple fait, \u00e9l\u00e9mentaire\u00a0: le nom m\u00eame de Farigoule Bastard, pass\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre r\u00e9el au masque po\u00e9tique.<br class=\"autobr\" \/><br \/>\nLes premiers textes posent le cadre, et ne semblent pas devoir porter d\u2019autres enjeux litt\u00e9raires particuliers (autres que celui-ci). Mais d\u00e8s le d\u00e9but, la langue <i>prend<\/i>. Une langue singuli\u00e8re, \u00e0 la fois un peu archa\u00efque, un peu rev\u00eache, rocailleuse, <i>me prend<\/i>.<\/p>\n<p>Pour citer une anecdote qui n\u2019est peut-\u00eatre pas en ma faveur\u00a0: je livrais le texte le jeudi pour le vendredi (publi\u00e9 le samedi), chaque semaine. Et, \u00e7\u2019a \u00e9t\u00e9 le cas plus d\u2019une fois, il m\u2019est arriv\u00e9 de n\u2019avoir pas du tout pr\u00e9par\u00e9 la semaine suivante et de devoir \u00e9crire en vitesse le prochain \u201c\u00e9pisode\u201d. Mais au moment de me pr\u00e9senter \u00e0 la page blanche, la langue venait d\u2019elle m\u00eame \u2014 et avec elle le r\u00e9cit.<br class=\"autobr\" \/><br \/>\nUn ph\u00e9nom\u00e8ne rarement \u00e9prouv\u00e9, me concernant, puisque j\u2019ai c\u00e9d\u00e9 pas mal par le pass\u00e9 \u00e0 des projets d\u2019\u00e9criture, comment dire, norm\u00e9s\u00a0: structur\u00e9s par une figure (c\u2019est le cas de <i>Local h\u00e9ros<\/i> qui sort en fin d\u2019ann\u00e9e chez Publie.net), \u00e9paul\u00e9s par une configuration particuli\u00e8re (<i>Ge-nove<\/i> en ce sens en est un peu la d\u00e9mesure), aiguill\u00e9s par la circonstance (l\u2019\u00e9criture quotidienne sur le site, par exemple), ce qui revient finalement \u00e0 ne faire <i>que<\/i> du \u201cmontage\u201d textuel. C\u2019est une donn\u00e9es importante, aujourd\u2019hui, dans la litt\u00e9rature, que de s\u2019emparer d\u2019un sujet du r\u00e9el et de tourner autour, et dans cette spire trouver un souffle propre. C\u2019est comme si l\u2019on avait peur du r\u00e9cit, de s\u2019adonner totalement \u00e0 la force intrins\u00e8que du chant<sup class='footnote'><a href='#fn-10077-5' id='fnref-10077-5' onclick='return fdfootnote_show(10077)'>5<\/a><\/sup>. Au reste, cette puissance narrative, nous l\u2019avons abandonn\u00e9e \u00e0 des auteurs qui, pour autant, n\u2019ont pas boug\u00e9 d\u2019un iota depuis Balzac. On peine aujourd\u2019hui \u00e0 trouver des auteurs qui ne s\u2019affublent pas d\u2019un dispositif (je ne supporte plus ce mot) d\u2019\u00e9criture ou d\u2019un pr\u00e9texte ponctionn\u00e9 dans le r\u00e9el, une vie ou une \u0153uvre pr\u00e9existante.<br class=\"autobr\" \/><br \/>\nJe ne dis pas que je n\u2019ai pas fait cela ici, ou que je ne le referai plus jamais, je pose un constat.<br class=\"autobr\" \/><br \/>\nCette peur du r\u00e9cit, sans doute l\u2019ai-je eue moi aussi \u2014 on se demande comment on peut \u00e9crire la premi\u00e8re page d\u2019un texte qui pourrait en compter mille. Mais dans le cas de <i>Farigoule Bastard<\/i> le personnage \u00e9tait si imposant, son histoire pratiquement insignifiante, et il m\u2019\u00e9tait pourtant tellement familier, que je puis dire que nous avons co\u00e9crit ce texte ensemble, qu\u2019enfin je n\u2019ai servi que de support ou de medium pour le laisser venir. En quoi on peut parler peut-\u00eatre d\u2019une petite mort de l\u2019auteur.<br class=\"autobr\" \/><\/p>\n<h3>b. Mort de l\u2019auteur<\/h3>\n<p>Aujourd\u2019hui le livre est sorti. Comme disait l\u2019autre, maintenant je n\u2019ai plus mon mot \u00e0 dire. Farigoule Bastard et <i>Farigoule Bastard<\/i> ne m\u2019appartiennent plus \u2014 mais \u00e0 dire le vrai il ne m\u2019ont jamais beaucoup appartenu.<br class=\"autobr\" \/><br \/>\nJe peux l\u2019appr\u00e9cier pour ce qu\u2019il est, un texte o\u00f9 je trouve de plus en plus de d\u00e9fauts, un chant \u00e9pique bris\u00e9, un r\u00e9servoir po\u00e9tique, une ode \u00e0 mon pays natal, etc.\u00a0; mais revenir \u00e0 son assourcement me semble bien difficile. Chaque jour, chaque lecture, m\u2019\u00e9loigne de lui. Je r\u00e9alise peu \u00e0 peu son ampleur, je veux dire ce qu\u2019il porte de ces gens, de ces paysages, de ces mots, et cela me convient.<br class=\"autobr\" \/><br \/>\nJe le r\u00e9alise d\u2019autant plus fort qu\u2019il re\u00e7oit maintenant des lecteurs, avec leurs impressions, leurs commentaires<sup class='footnote'><a href='#fn-10077-6' id='fnref-10077-6' onclick='return fdfootnote_show(10077)'>6<\/a><\/sup>.<br class=\"autobr\" \/><br \/>\nJe le r\u00e9alise d\u2019autant plus fort que, malgr\u00e9 vingt ans d\u2019\u00e9criture assidue, depuis le texte num\u00e9ro un et jusqu\u2019au dernier qui est le texte num\u00e9ro quatre mille trois cent vingt cinq de mon trente-septi\u00e8me carnet, ce livre est mon \u201cvrai\u201d premier livre, mon premier livre papier, en cons\u00e9quence de quoi j\u2019acc\u00e8de au statut \u201cr\u00e9el\u201d d\u2019auteur\u00a0<sup class='footnote'><a href='#fn-10077-7' id='fnref-10077-7' onclick='return fdfootnote_show(10077)'>7<\/a><\/sup>.<br class=\"autobr\" \/><br \/>\nAccession un peu fauss\u00e9e si l\u2019on consid\u00e8re que nous avons \u00e9t\u00e9 plusieurs, et m\u00eame beaucoup, j\u2019en prends conscience en relisant ces trois textes de pr\u00e9sentation non d\u00e9nu\u00e9s d\u2019\u00e9gocentrisme, \u00e0 l\u2019\u00e9crire.<br class=\"autobr\" \/><br \/>\n\u00c9crire devrait toujours nous d\u00e9mettre du propre de la propri\u00e9t\u00e9, comme il le fait de l\u2019auteur, de toute autorit\u00e9.<br class=\"autobr\" \/><\/p>\n<blockquote><p>Extrait (Chapitre XXVI, pages 85-86)<br class=\"autobr\" \/><br \/>\nUne voix au fuselage de coton, c\u2019est elle qui venait, heurtoir mou, pointiller sur la coque de Farigoule Bastard, l\u00e0 o\u00f9 derri\u00e8re se cache du remuant. Il ne parvenait pas pourtant \u00e0 saisir cette longe trop mince ou trop courte ou trop cassante paille, \u00e9vapor\u00e9e entre ses doigts plut\u00f4t, dans le miroir les qualit\u00e9s s\u2019\u00e9treignent. Confus\u00e9ment on agite autour de lui des corps, un ballet d\u2019\u00e9pileptiques. Il ne voit pas, puisque dort, ou plut\u00f4t dans la profondeur repl\u00e8te de lui-m\u00eame s\u2019enfonce, comme dans du tissu, comme dans du drap. Il ne voit pas mais devine \u2013 la masse d\u2019air\u00a0? les tacts \u00e9lectriques\u00a0? ce ne peut qu\u2019\u00eatre simplement du son \u2013 il ne devine pas mais flaire, c\u2019est d\u2019un \u00e9tat pr\u00e9cis du monde qu\u2019il s\u2019agit, cela demande un inventaire pr\u00e9cis, une m\u00e9thode et un rapport. Il se passe quelque chose. Les outils h\u00e9las ne sont pas adapt\u00e9s, et tous n\u00e9cessitent une maintenance qui est \u00e0 cet instant d\u00e9ficiente. Inop\u00e9rante. Limier erratique, avance au hasard, croit suivre une piste mais ce n\u2019est que le gras de lui-m\u00eame quand il sombre. Farigoule Bastard s\u2019est effondr\u00e9 en lui.<br class=\"autobr\" \/><br \/>\nLa voix persiste, lointaine, humide, un filet de voix, une brume, \u00e0 peine la moue ou l\u2019inspiration. \u00ab\u00a0Monsieur Fayaaaaaaard.\u00a0\u00bb Et se perd, ricoche de limbe en limbe \u2013 soit\u00a0: ne ricoche pas, glisse. \u00ab\u00a0Monsieur Fayaaaaaaard.\u00a0\u00bb S\u2019entend r\u00e9pondre Farigoule Bastard Mon nom est Bastard mais les a-t-il m\u00eame prononc\u00e9s. Ces mots. Ne sont-ils pas rest\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9tat de chenille de mot, qui tortille sans gr\u00e2ce, cette petite flamme qui r\u00e9sonne dans la coque, dans le creux de l\u2019oeuf, \u00e0 peine formul\u00e9s, ou pas, \u00e0 peine engag\u00e9s dans l\u2019\u00e9nonciation\u00a0? Qu\u2019est-ce que c\u2019est un mot\u00a0? Un morceau de soi qui se d\u00e9croche et vient toucher dehors. Mais si le soi n\u2019est pas tenu, si le soi est \u00e9vacu\u00e9\u00a0? Si l\u2019occupant d\u00e9serte\u00a0? Comment, le trafic des mots\u00a0? \u00c0 quelles inclinaisons se rendent-ils\u00a0? \u00ab\u00a0Monsieur Fayaaaaaard\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<div class='footnotes' id='footnotes-10077'>\n<div class='footnotedivider'><\/div>\n<ol>\n<li id='fn-10077-1'> Les bergers sont aujourd\u2019hui eux-m\u00eames souvent des transhumants, appel\u00e9s par les \u00e9leveurs. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-10077-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-10077-2'> Et plut\u00f4t dans le nord ! J\u2019ai d\u00e9couvert depuis que derri\u00e8re la tombe du GI, il y a le tombeau de la famille Bastard. N\u2019est-ce pas beau ? <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-10077-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-10077-3'> On m\u2019a m\u00eame trait\u00e9 de \u00ab Claro \u00bb. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-10077-3'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-10077-4'> J\u2019ai peu d\u2019id\u00e9es, mais une conception personnelle de la forme litt\u00e9raire, qui se construit comme un syst\u00e8me embo\u00eet\u00e9, depuis le phon\u00e8me et le graph\u00e8me, jusqu\u2019au mot, la phrase, le texte, le livre ou l\u2019\u0153uvre ; chacun de ces niveaux poss\u00e8de son r\u00e9seau de renvois, d\u2019\u00e9chos et de tourbillon s\u00e9mantique, et chacun de ces niveaux peut correspondre avec l\u2019autre ; certains textes ne travaillent que sur un niveau, d\u2019autres les embrassent tous, y compris l\u2019\u0153uvre, impliquant jusqu\u2019\u00e0 la fiction du nom d\u2019auteur (Blanchot, Pessoa, Tabucchi, Volodine) ; cette conception \u00e9vacue toute probl\u00e9matique du genre, qui ne me convient pas, ne m\u2019a jamais convenu <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-10077-4'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-10077-5'> Ou qu\u2019on en n\u2019a pas les moyens. Il est vrai que Farigoule Bastard d\u00e9m\u00e9nage&#8230; <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-10077-5'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-10077-6'> Les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 Giono sont \u00e9videntes ; celles \u00e0 Andr\u00e9 de Richaud, Pierre Guyotat ou Rabelais plus surprenantes, mais \u00e9videmment elles me ravissent ! <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-10077-6'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<li id='fn-10077-7'> Mais il est vrai que sera pass\u00e9 par l\u00e0, entretemps, le G\u00e9n\u00e9ral Instin, qui d\u00e9porte consid\u00e9rablement l\u2019\u00e9go litt\u00e9raire dans ses retranchements textuels <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-10077-7'>&#8617;<\/a><\/span><\/li>\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Texte publi\u00e9 sur Remue.net, \u00ab\u00a0en trois temps\u00a0\u00bb, gr\u00e2ce \u00e0 Gu\u00e9na\u00ebl Boutouillet, que je remercie. 1. Origine et gen\u00e8se de FB Farigoule Bastard est n\u00e9 sur les r\u00e9seaux sociaux, je vais de suite y revenir, mais d\u00e8s auparavant une premi\u00e8re fois dans le r\u00e9el. C\u2019est \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une soir\u00e9e de l\u2019association La Comm\u00e8re, dans l\u2019extr\u00eame sud&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1457],"tags":[3036,2744,2750,553,309,2747,79,2745,2569,1986,11,2748,4094,366,17,1775,2521,529,25,110,2746,2020,2749,2578,1985,2411,38,391,1485,528,71,55,1006,2743,2582,1473],"class_list":["post-10077","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-publications","tag-accent","tag-alpes-de-haute-rovence","tag-andre-de-richaud","tag-antoine-volodine","tag-antonio-tabucchi","tag-association-la-commere-de-sahune","tag-baronnies","tag-basses-alpes","tag-benoit-virot","tag-boxon-revue","tag-claro","tag-denis-roche","tag-dialecte","tag-drome","tag-facebook","tag-farigoule-bastard","tag-fernando-pessoa","tag-francois-rabelais","tag-guenael-boutouillet","tag-haute-provence","tag-hautes-alpes","tag-jacques-roubaud","tag-jean-giono","tag-julien-dabrigeon","tag-le-convoi-des-glossolales","tag-mathieu-brosseau","tag-maurice-blanchot","tag-mediterranee","tag-paysage","tag-pierre-guyotat","tag-provence","tag-remue-net","tag-rene-char","tag-sahune","tag-sebastien-doubinsky","tag-tricastin"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10077","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10077"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10077\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":15887,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10077\/revisions\/15887"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10077"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=10077"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.amboilati.org\/chantier\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=10077"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}